Cuba : J’ai encore rêvé d’elle

Reçu de Maritza
dimanche 18 février 2007
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Ca vous arrive de rêver ? Je veux parler des rêves pendant le sommeil, de vrais rêves quoi. Ceux dont on se souvient au réveil (parce que les autres, hein, autant les oublier).
Par Viktor Dedaj

Il parait que la majorité des hommes de sexe masculin font des rêves à caractère érotique. Personnellement, je suis scandalisé par une telle affirmation qui constitue une agression frontale contre notre dignité et n’est certainement que l’oeuvre d’une bande de féministes tyranniques.

En tant que militant politique de longue date, il ne saurait être question pour moi de m’encombrer l’esprit, fusse-t-il au repos, de galipettes oisives, de stupeurs et autres tremblements.

Parmi mes rêves très sérieux à caractère historique, il y a ceux que j’appelle les rêves "play back", ou "révisionniste". Vous savez, quand on rembobine le cours de l’histoire et que l’on rejoue les scènes en explorant toutes les variantes possibles, vraisemblables et parfois regrettées.

Telle cette soirée sur une plage avec une danseuse du Ballet National du Nicaragua. Ici, je me penche sur le problématique de boucles temporelles, de mondes parallèles et d’univers en expansion. C’est ainsi que nous nous roulons sur le sable dans une frénésie digne d’une journée de soldes dans un magasin de vêtements pour femmes. Non loin de là, deux otaries égarées se dressent et applaudissent nos exploits avec leurs nageoires de devant. Et, comble du raffinement, pas un seul grain de sable ne se glisse dans une partie incongrue de notre anatomie. Que du sérieux donc.

Parmi les autres rêves sérieux à caractère sociale, il y a les rêves "professionnels". Pour le cadre stressé que je suis, quoi de plus naturel ? Je suis assis en face de la femme qui occupe le poste envié de chef et nous parlons de choses vachement importantes. Ici, j’aborde le problème des rapports hiérarchiques de classe sur les lieux de travail, le tout dans une nouvelle perspective marxiste que je viens d’inventer. En se penchant vers moi, elle laisse entrevoir quelque dentelle. Je n’ai pas à me justifier de la suite, parce qu’après tout, elle l’a bien cherché.

Parmi les autres rêves sérieux à caractère ethnologique qui hantent mon esprit, on trouve aussi la catégorie "aventure". Je traverse un désert monté sur un chameau. A moins que ce ne soit un dromadaire. Mes yeux scrutent l’horizon à la recherche de quelques traces de vie humaine, d’un bistrot ou d’un simple distributeur de boissons. Soudain, au détour d’une dune, une tente apparaît. Devant la tente se tient une belle inconnue couverte de la tête au pieds. Ses yeux de braise me transpercent. Mon regard se verrouille sur le sien comme le système de visée d’un missile de croisière sur une école irakienne. Ici, j’analyse avec finesse l’acculturation des sociétés primitives dans les marges de la mondialisation libérale. Je lui propose de monter sur mon chamodaire. Nous sommes dans un rêve, alors elle dit "oui". Dans la douce pénombre d’un oasis qui vient de surgir de manière tout à fait opportune, les palmiers se balancent. Et ce n’est pas le vent qui les fait bouger.

Mais hier, cette douce litanie de rêves studieux a été interrompue. J’ai rêvé d’un pays énorme situé au nord du continent américain, s’étendant d’est en ouest sur 4.000 km, et du nord au sud sur 2.000. J’ai rêvé que ce pays peuplé de 250.000.000 d’habitants s’appelait Cuba. Au sud-est, à environ 150 km, se trouvait une île toute en longueur, peuplé de chrétiens intégristes, de business-men avides de pétrole, d’exilés ravagés et de partisans du vente libre des armes. Le monde entier avait placé cette île sous quarantaine et ses habitants se tapaient dessus à longueur de journée. Pour combler leurs journées empreintes d’ennui, ils construisaient des hôpitaux en carton qu’ils détruisaient ensuite pour les libérer. Et ainsi de suite.

Par contre, à Cuba, j’ai rêvé que mon ami Pedro Albalate, chirurgien, était toujours vivant et gagnait plus de deux ananas par mois. J’ai rêvé qu’il avait enfin trouvé les médicaments qui lui manquaient pour soigner ses patients et que la multinationale Suisse les avait vendus sans faire d’histoires, et avec le sourire. J’ai rêvé que les petits piaillements de protestations émanant de île voisine étaient ignorés avec dédain. J’ai rêvé que lorsque ces derniers faisaient courir le bruit que les vaccins cubains transmettaient le "communisme", le monde entier leur riait au nez.

J’ai rêvé que des milliards de dollars avaient été retirés des circuits spéculatifs. J’ai rêvé que des écoles étaient construites dans les coins les plus reculés de la planète. J’ai rêvé que CNN étaient les initiales d’une chaîne de télévision éducative.

J’ai rêvé d’une Cuba qui avait les moyens d’envoyer 250.000 médecins ou plus (et pas "seulement" 20.000) à travers le monde pour traquer les maladies et chasser les mouches autour des yeux d’enfants étonnés de voir autour d’eux plus de blouses blanches que d’uniformes kaki. J’ai rêvé qu’ils recevaient à Noël non pas tous les jouets qu’ils voulaient, mais tous ceux qu’ils méritaient, et c’est déjà pas si mal.

A Cuba, j’ai rêvé que Maria, qui était chargée du programme de soins des enfants contaminés de Tchernobyl, n’avait plus ces petites rides soucieuses qui creusaient son beau visage. J’ai rêvé qu’elle avait les moyens de les soigner sans se poser de questions. J’ai rêvé qu’elle était interviewée par les grands médias, qu’elle était reçue avec respect dans toutes les grandes chancelleries.

A Cuba, j’ai rêvé que les chercheurs n’avaient plus besoin de se couper les cheveux pour se confectionner des pinceaux, qu’ils avaient un vrai bureau et des ordinateurs en état de marche. J’ai rêvé que leurs noms étaient cités dans les premières pages des journaux et qu’ils étaient devenus ce qu’ils auraient toujours du etre : des héros.

J’ai rêvé que Guantanamo était devenu un lieu de villégiature.

J’ai rêvé d’une Cuba débarrassée des menaces, appliquant à l’échelle planétaire sa globalisation du respect et des principes. J’ai rêvé d’une Cuba où nos vies valaient plus que leurs profits. J’ai rêvé d’une Cuba intransigeante qui ne se départait jamais de sa tendresse. J’ai rêvé d’une Cuba qui était raisonnable et qui exigeait l’impossible. Oui, j’ai encore rêvé d’elle...

On dit que dans chaque homme sommeil un cochon. Apparemment, le mien souffre d’insomnies. Et à mon age je n’en ai pas honte parce que, comme disait l’autre, le meilleur moyen pour se débarasser d’une tentation, c’est d’y céder. Et puis quoi de plus érotique que le bonheur ?

Viktor Dedaj "dur réveur" mai 2003

vdedaj.club


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