« Une ambition intime » ou la politique poussée vers le caniveau

samedi 22 octobre 2016
par  Yann Fiévet
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Par Yann Fiévet

Cela sonne comme un aboutissement, l’aboutissement d’une époque calamiteuse au plan de l’indécence notoire de la classe politique dominante et des médias de masse tout à la fois. Cela se passe à la télévision telle qu’on la fait aujourd‘hui dans l’espoir de crever le plafond de l’audience. Cela a lieu sur M6, là où voilà une quinzaine d’années « Loft story » lançait le cycle vulgaire de la télé-réalité. En 2016, à quelques mois de la prochaine Présidentielle, la chaîne à sensations bon marché invente avec « Une ambition intime » un nouveau concept racoleur ; tous les candidats à la magistrature suprême vienne y répandre les avatars de leur vie privée. Les mêmes qui dénonçaient la « télé-poubelle » que constituait les batifolages de la pathétique Loana et de ses comparses se précipitent désormais sur le plateau de la nouvelle émission afin d’être la proie consentante de l’instinct voyeur de leurs congénères à l’ambition culturelle minimale.

Rapporté au contenu de l’émission, le titre en est pour le moins surprenant. Les invités étant des hommes et des femmes politiques nous pourrions imaginer de prime abord qu’il s’agit de comprendre ou d’aider à comprendre, à partir d’une pensée construite, comment le désir de servir leur pays s’est intimement insinué en chacun de ces êtres d’exception. Nous, citoyens encore intéressés par la chose publique, la fameuse res publica de nos ancêtres grecs, sommes soucieux d’apprendre comment le monde tel qu’il va, peut – ou ne peut pas – inspirer à ceux qui prétendent nous représenter demain des idées neuves quand les vieilles recettes échouent partout. L’ambition intime nous fait facilement penser à l’intime conviction des jurés d’assises. Nous en serons pour nos frais, nous restons sur notre faim. Il s’agit en fait d’entrer, presque par effraction, tout bonnement dans l’intimité de la vie privée, d’aujourd’hui et d’hier, de l’invité acceptant une certaine mise à nu de sa personnalité grâce à des révélations plus ou moins indiscrètes sur la partie de son existence qui d’habitude reste dans l’ombre. La conversation est plaisante, sans aspérités.

L’animatrice n’est pas, on le devinait aisément, une journaliste, encore moins une journaliste politique puisqu’il ne va pas être question de politique mais d’un dialogue à bâtons rompus avec une personne qui, tout bien pesé, doit paraître comme vous ou moi. Pour tout dire, la confidente se nomme Karine Lemarchand, un pur produit de la médiacratie médiocre édifiée patiemment depuis trente ans avec l’avènement, entre autres calamités, des chaînes privées de télévision après lesquelles les chaînes publiques n’avaient plus qu’à courir désespérément. On aura remarqué l’ironie du patronyme de la dame quand la politique elle-même est devenue une affaire de marché ! Par petite touche elle va faire émerger les traits saillants permettant de dresser ce que l’on présentera comme le portrait d’un homme ou d’une femme sincèrement engagée pour ses idées dont on se gardera bien de mesurer la pertinence au regard des formidables défis du temps. Nous apprenons ainsi avec ravissement que l’un des invités voit régulièrement retomber les œufs en neige qu’il s’efforce de dresser avec acharnement. Osera-t-on confier les rênes du pays à un tel amateur ?

Évidemment, il y a tromperie, une tromperie de taille. C’est bien entendu l’invité qui dresse son propre portrait en décidant ce qu’il dévoile ou ne dévoile pas de lui-même. Et comme il est venu pour se mettre en valeur dans un but précis – celui que nous connaissons tous - il prendra le plus grand soin à enjoliver ou grossir certains évènements de son histoire personnelle tout en concédant beau joueur quelque défaut véniel. C’est ainsi que Marine Le Pen que l’on ose prétendre fort méchante est apparue très douce. Elle glissa au passage que quand elle était petite c’était très dur à la maison avec un père tellement autoritaire. Jean-Marie Le Pen en père fouettard ça n’étonne bien sûr plus grand monde. Admettons que la digne héritière ne soit pas vraiment méchante, ses idées le sont et… méchamment ! C’est cela qui devrait compter et qui pourtant ne compte pour rien. Alors, on attend Sarko, ancien président bling-bling, en bleu de chauffe crasseux. Pour le parler adéquat il n’aura pas à se forcer beaucoup. Et si François Hollande a décliné l’invitation c’est peut-être qu’il peine à se défaire de la posture du « grand méchant mou ». Il se murmure dans les milieux autorisés que ses conseillers en communication travaillent à lui fabriquer une vraie carrure et que l’entreprise n’est pas mince.

L’émission ici incriminée est emblématique de la lente descente de la politique, activité noble dans sa définition première, vers le caniveau des lieux communs. Devenu impuissant à gouverner les choses de la Cité depuis qu’elles ont été massivement confiées au diktat des marchés capitalistes le personnel politique cherche de nouveaux moyens pour continuer de plaire à un nombre suffisant de supporters surprenants par leur étonnante volatilité. À défaut d’être il faut paraître. Quand on est plus pleinement acteur du changement attendu du citoyen on exhibe son intimité au consommateur friand de détails croustillants. Nous n’avons pas encore tout vu, nous ne sommes probablement pas parvenu au bas de la funeste descente. Cependant, ne nous méprenons pas : si les politiques ne sont plus vraiment acteurs du changement destiné à corriger les maux de leur époque ils participent néanmoins du nouveau monde des affaires où, par exemple, la communication des groupes de pression est omnipotente. Mesurons bien le basculement qui s’est progressivement opéré : de moins en moins discrets sur leur vie privée les hommes et femmes politiques sont de plus en plus prompts à tenter de dissimuler leur implication dans des conflits d’intérêts ou des réseaux opaques de financement de la vie politique. Il est éminemment instructif de ce point de vue de se pencher sur les procédures d’attribution des « marchés publics ». De cette manière la politique existe encore. Mais là, circulez citoyens, il n’y a rien qui puisse vous regarder. C’est derrière le rideau que se montent avec brio les œufs en neige de la démocratie marchandisée. Devant le rideau nous sommes des plus transparents, du moins pour les gogos préparés de longue date à avaler toutes les ficelles des artifices télévisuels.

La politique vit donc un drame et ne veut pas se l’avouer. Elle est à reconstruire. Ce devrait être aux citoyens de lancer la reconstruction. Les politiques nous doivent des comptes, et pas seulement des comptes de campagnes. Seulement voilà : comment repolitiser toute une société après des décennies de dévoiement de l’intérêt général au profit d’intérêts catégoriels, de diffusion massive de la culture consommationniste, de triomphe de la Communication contre l’Information ? Il est tant d’ouvrir le chantier. En faisant émerger de nouvelles figures politiques. Ce n’est pas pour demain matin mais telle doit être notre ambition intime à tous !

Yann Fiévet

Les Z’indignés N° 39 – Novembre 2016


Commentaires

« Une ambition intime » ou la politique poussée vers le caniveau
samedi 22 octobre 2016 à 07h47

Bonjour.

Triste constat de la « funeste descente »...

Une "autre" « tromperie de taille » : le bal des politiciens professionnels dans les médias, défilé incessant des mêmes """représentants""" (ils représentent leur parti !) qui viennent nous dire inlassablement les mêmes choses, ne sert qu’à entretenir l’illusion démocratique, à savoir nous maintenir dans la croyance que la Politique (Démocratie, Économie) ne peut être faite que par eux, les professionnels. Donc pas par nous, les citoyens. Ce qui va à l’encontre de l’étymologie et nous prive, de fait, de toute possibilité de nous réapproprier ce qui nous appartient, et donc de toute chance de faire mieux. Ce qui, convenons-en, ne serait pas vraiment un exploit.

Quelques trucs que j’apprécie particulièrement :

1. Note sur la suppression générale des partis politiques de Simone Weil.

2. « La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale et la volonté ne se représente point ; elle est la même ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que des commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le Peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. » (Du contrat social/Édition 1762/Livre III/Chapitre 15, Jean-Jacques Rousseau).

3. « Le désir des richesses semble ne faire de tous les Etats de l’Europe que de vastes ateliers : on y songe bien plus à la consommation et à la production qu’au bonheur. Aussi les systèmes politiques aujourd’hui sont exclusivement fondés sur le travail ; les facultés productives de l’homme sont tout ; à peine sait-on mettre à profit les facultés morales, qui pourraient cependant devenir la source la plus féconde des plus véritables jouissances. Nous sommes donc forcés de ne voir, dans la plus grande partie des hommes, que des machines de travail. Cependant vous ne pouvez pas refuser la qualité de citoyen, et les droits du civisme, à cette multitude sans instruction qu’un travail forcé absorbe en entier. Puisqu’ils doivent obéir à la loi tout comme vous, ils doivent aussi, tout comme vous, concourir à la faire. Ce concours doit être égal. (...)

Ce raisonnement, qui est bon pour les plus petites municipalités, devient irrésistible quand on songe qu’il s’agit ici des lois qui doivent gouverner 26 millions d’hommes ; car je soutiens toujours que la France n’est point, ne peut pas être une démocratie ; elle ne doit pas devenir un Etat fédéral, composé d’une multitude de républiques, unies par un lien politique quelconque. (...)

Puisqu’il est évident que 5 à 6 millions de citoyens actifs, répartis sur vingt-cinq mille lieues carrées, ne peuvent point s’assembler, il est certain qu’ils ne peuvent aspirer qu’à une législature par représentation. » (Démocratie et système représentatif (1789) - Archives parlementaires de 1787 à 1860,Emmanuel-Joseph Sieyès) :

ça c’était avant, avant Internet.

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Plus de 50.000 familles parmi les plus riches de France bénéficient d’un logement HLM.

Fin 2007, quelque 53 000 familles parmi les plus fortunées de France étaient logées en HLM, selon des chiffres de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, révélés par La Tribune. (Mais ne vous précipitez pas sur le lien : l’article est payant bien sûr ! Ces gens-là ont investi le net seulement pour faire de l’argent) 37 000 familles logent en Ile-de-France, dont 18 000 à Paris, et 15 000 en province. Elles gagnent 11 200 euros par mois avec un enfant ou 13 500 euros par mois avec deux enfants.

bakchich.info