Paroles de femmes depuis le « nombril » du Nicaragua

reprise d’article
samedi 12 mai 2007
popularité : 2%

Dans quasi tous les pays d’Amérique latine, les femmes subissent quotidiennement la violence de leurs conjoints. Alors que gouvernements, associations et chercheurs s’interrogent sur l’origine de cette violence, les femmes de Bocana de Paiwas, au Nicaragua, ont décidé d’agir. Depuis plusieurs années, elles organisent des ateliers et différentes campagnes d’information à l’intention des femmes. Surtout, elles ont eu l’idée originale de créer une station de radio, pour dénoncer publiquement les hommes coupables de violence conjugale et aider un plus grand nombre de femmes. Dans cet article, publié en juillet 2006 par la revue Envío, María López Vigil revient sur l’expérience et le combat exceptionnel de ces femmes dans cette petite bourgade du Nicaragua.

par María López Vigil

« Nous avons décidé d’appeler notre radio ‘Palabra de Mujer’ (Paroles de Femme) parce que seuls les hommes ont la parole. Nous devons reprendre la parole qu’ils nous ont prise ». Depuis 14 ans, à Bocana de Paiwas, au Nicaragua, la Casa de la Mujer (Maison de la Femme) et la radio Palabra de Mujer misent sur une révolution des consciences et se font l’écho de la révolution qui voulait transformer le Nicaragua, il y a 27 ans de cela.

« Bocana de Paiwas est le nombril du Nicaragua. Et bien que la Bible ne le dise pas, c’est aussi là que se trouve le paradis sur terre ». C’est ainsi que les habitantes de ce recoin du Nicaragua décrivent leur village. Le titre de « nombril » du Nicaragua, Bocana de Paiwas l’a gagné, preuves scientifiques à l’appui. En 1999, une équipe de cartographes de l’Institut Nicaraguayen d’Études Territoriales (INETER), voulant mettre un terme aux controverses locales, a déterminé grâce à des calculs mathématiques et géodésiques, où se situait le centre du Nicaragua. Ce centre se trouve sur le cerro Copalar, la colline qui surplombe Bocana de Paiwas. À ses pieds s’étend l’embouchure (la bocana) du Río Paiwas, qui rejoint le Río Grande de Matagalpa. Bocana de Paiwas est le chef-lieu - jusqu’à présent - de la commune de Paiwas, qui signifie « deux fleuves » en langue chontal. C’est un endroit où les terres agricoles sont fertiles et où depuis longtemps, l’homme pratique l’élevage. La région est également parsemée de sites archéologiques où des peuplades ancestrales ont laissé un bel héritage de pétroglyphes et d’autres trésors qu’il reste à découvrir.

La comparaison avec le jardin d’Eden ne peut se vérifier qu’en parcourant les 227 kilomètres qui séparent la capitale, Managua, de Bocana de Paiwas. On se rend compte alors de la sereine beauté de l’endroit. Surtout, ce paradis recèle quelque chose d’encore plus beau : Ève ne naît plus de la côte d’Adam, c’est elle qui tient les rênes. Les rênes de l’ouverture des consciences. Aujourd’hui, ce sont elles, ces femmes, qui ont la parole.

«  Il est extraordinaire que notre voix ait fait tant de chemin !  »

Le 10 juin 2005, Bocana de Paiwas s’est engouffrée dans l’une des portes, impressionnantes mais bénéfiques, de la mondialisation. Ce jour-là, l’organisation britannique One World Broadcasting Trust a couronné la seule radio de Bocana de Paiwas, Palabra de Mujer, de son prix international. Ce prix est attribué aux médias des communautés du Sud, et distingue le combat exceptionnel de cette station pour l’émancipation des femmes et la défense de la nature.

Jamileth Chavarría, directrice de la radio, s’est rendue à Londres pour recevoir le prix. Elle a surmonté le trac qu’elle ne sent pas derrière le micro de son studio, laissé pour plus tard la discussion du projet Copalar [1], et s’est adressée aux Britanniques au nom de millions de femmes : « Je souhaite rendre hommage aux féministes de Paiwas qui, comme celles du Nicaragua et du monde entier, ont consacré une grande partie de leur vie à comprendre, dénoncer et combattre la culture patriarcale qui exclut la moitié de la population mondiale [...] Nous sommes convaincues que le développement n’est possible que s’il émane de l’intérêt profond du peuple, et non des besoins du grand capital. Nous croyons que nous avons le droit d’avoir la parole et de participer aux décisions importantes qui se prennent au Nicaragua. Nous pensons également qu’il est indispensable de prendre en compte le fait que les femmes créent et recréent la vie, si nous voulons construire une démocratie qui fonctionne pour chacun d’entre nous [...] Nous recevons ce prix avec fierté. Il marque la reconnaissance de notre lutte quotidienne, une lutte qui est aussi celle de milliers de femmes dans cette petite contrée du Nicaragua. Il est extraordinaire que notre voix et notre propos aient fait un si long chemin pour arriver jusqu’ici, aujourd’hui. »

En effet, il est réellement extraordinaire que la voix de ces femmes d’une campagne reculée du Nicaragua ait porté si loin, avec tant de force et de reconnaissance. Comment cela a-t-il été possible ? La revue en ligne Envío est partie à la rencontre de Jamileth Chavarría pour comprendre où est née cette parole de femme et quels sont les tenants et les aboutissants de la prise de parole de ces femmes du paradis.

Il était une fois trois sorcières, qui incarnaient la conscience du peuple

Jamileth est une femme de la campagne d’un peu plus de 35 ans. Son sourire
est franc et malicieux, ses yeux brillants. A Bocana de Paiwas, on l’appelle « la Bruja », la sorcière. Son surnom, elle l’a gagné. Depuis près de cinq ans, la radio Palabra de mujer ouvre son antenne à 5 heures du matin avec l’émission « La bruja mensajera », la sorcière messagère. Jamileth se transforme alors en sorcière pour souhaiter une bonne journée aux femmes, dénoncer les hommes qui les maltraitent et remplir son rôle de journal sonore, grâce auquel la population s’informe, pense et rêve d’un autre monde. C’est cette émission d’une heure qui a particulièrement attiré l’attention de l’organisation britannique.

La Casa de la Mujer de Bocana de Paiwas a ouvert ses portes il y a 14 ans, soit bien avant la radio. Ces quatorze années d’existence furent autant d’années d’efforts : ateliers, campagnes de sensibilisation, formations, organisation, réflexion et action. « Avant de créer la radio, deux autres femmes et moi-même nous déguisions en sorcières, avec des costumes noirs, des chapeaux pointus et des balais. Nous faisions du théâtre de rue », raconte Jamileth. « Comme nous rompions la routine de tous les jours, les gens nous appréciaient beaucoup. Une fois par mois, on donnait une représentation au centre culturel. »

« Qu’est-ce que l’on faisait ? On brocardait les hommes politiques, on donnait des nouvelles du village, on critiquait. On improvisait, selon ce qui se passait au village. Femmes, hommes et enfants voulaient entendre ce que nous avions à dire et savoir qui nous allions nous mettre à dos. Leur seule question était : ‘Que nous ont concocté les sorcières aujourd’hui ?’. Une centaine de personnes se réunissaient. L’entrée coûtait douze sacs en plastique ramassés dans les rues, ce qui nous permettait par la même occasion de nettoyer le village. A la fin, les sorcières brûlaient les sacs en présence de la population. Ainsi, les sorcières étaient déjà très populaires avant même le lancement sur les ondes de La bruja mensajera. »

Pourquoi des sorcières ? Pourquoi pas d’autres personnages ? Bien avant le Da Vinci Code, certains événements historiques ont façonné l’esprit de ces femmes. Et Jamileth d’expliquer : «  Nous voulions donner des lettres de noblesse au mot ‘sorcière’. En effet, pour la plupart des gens, il a une connotation négative. Les chauffeurs de bus appellent l’arrêt qui se trouve au coin de la Casa de la Mujer, à l’entrée du village, ‘l’arrêt des sorcières’. Ils croient qu’ils nous blessent, mais cela nous est égal. Nous revendiquons notre statut de sorcières au nom de toutes les femmes assassinées pour sorcellerie, du temps de l’Inquisition, alors qu’il ne s’agissait que d’occulter leurs connaissances en médecine et dans d’autres domaines. »

Une idée née d’une tragédie

La radio Palabra de Mujer est née d’une tragédie et d’un rêve. « L’idée de créer une radio nous est venue pour la première fois, lors du passage de l’ouragan Mitch », explique Jamileth, avant de poursuivre : « Toutes les tragédies sont porteuses d’enseignements. Mitch a emporté un pont et Paiwas s’est retrouvée isolée. Nous avons pris conscience que nous ne pouvions rester plus longtemps sans moyen de communication. L’idée a pris forme peu à peu. » Par la suite, le rêve a donné plus de force à l’idée : avec une radio, elles pourraient multiplier les ateliers qu’elles organisaient déjà depuis des années à la Casa de la Mujer.

« La Casa de la Mujer, se souvient Jamileth, a vu le jour grâce à sept ‘folles’ qui se mobilisèrent autour de l’épidémie taboue du cancer du col de l’utérus. Dans nos communautés, les femmes ne savaient même pas ce qu’était un frottis, ni même qu’il était nécessaire de prendre soin de nos parties intimes. Cette première clinique fut le point de départ d’un projet plus important. Nous avions déjà franchi une étape avec les ateliers, mais avec une radio, nous allions pouvoir aller bien au-delà et être auprès des femmes toute la journée : à la cuisine, à la maison, à toute heure. Nous pourrions être avec les femmes qui ne sortent pas à cause de leurs enfants en bas âge, avec celles qui ont honte de se rendre aux ateliers ou avec celles qui n’assistent pas aux ateliers parce que leur mari le leur interdit. Aujourd’hui nous savons que certaines femmes emmènent leur radio au bord du fleuve pour nous écouter en faisant leur lessive. »

Il était une fois une sorcière qui devinait tout

Autrefois, il n’y avait aucune station de radio locale à Bocana de Paiwas. Aujourd’hui, il y en a une, celle qu’ont créée ces femmes. On peut aussi écouter certaines stations de radio nationales. Côté télévision, le village capte seulement deux des sept chaînes nationales qui existent au Nicaragua.

Depuis des années, l’une des émissions les plus populaires et les plus écoutées, au Nicaragua et à Bocana de Paiwas, s’appelle La paloma mensajera, le pigeon voyageur [2]. L’émission fut créée par le chanteur, compositeur et acteur Otto de la Rocha. Il y mêle chansons populaires à double sens et commentaires coquins de mauvais goût, parfois grossiers. «  Nous nous sommes dit que si ce type présentait une émission aussi machiste, nous devions présenter une émission féministe et éducative pour en contrer les effets pervers. Et pourquoi pas une émission présentée par les sorcières ? C’est ainsi qu’est née ’la sorcière messagère’. Le rôle de la sorcière est d’informer les femmes, et la population en général, de certains problèmes sociaux. Toujours avec humour car les gens préfèrent la dérision et le message passe plus facilement. On a toujours consulté les femmes, premières concernées. Peu avant que l’on commence l’émission, l’une d’elles, de la communauté de Sikia, nous a suggéré que ce soient les sorcières qui dénoncent les hommes coupables de violence conjugale. L’idée nous a plu et nous nous sommes lancées. »

À cette époque, il existait une émission de dessins animés pour enfants dont l’un des personnages les plus populaires était une sorcière avec une boule de cristal magique - Jamileth dit toujours « ballon » - grâce à laquelle elle devinait tout. La bruja mensajera prit la décision de transposer ce personnage à la radio et de lui donner une teinte locale. Le personnage de la sorcière serait utilisé pour pressentir, deviner, dénoncer et remettre en question la violence envers les femmes. Les femmes commencèrent à envoyer des messages à la radio, où elles racontaient à la sorcière les violences domestiques dont elles étaient victimes en donnant le nom et prénom de l’agresseur. Les jours suivants, la sorcière « devinait » grâce à son « ballon » ce qui se passait dans les foyers. La proposition était audacieuse et originale. Ce fut un vrai défi.

À cheval sur son balai et avec un ricanement qui inspire

La violence contre les femmes est une véritable épidémie au Nicaragua. Reste à savoir s’il s’agit d’un phénomène nouveau, la violence envers les femmes étant plus importante qu’auparavant, ou si simplement les femmes en parlent plus facilement. S’il s’agit d’une recrudescence des violences, est-elle imputable au modèle neolibéral qui, en provoquant la montée du chômage, pousse les hommes à la violence en les privant de leur rôle de pilier économique familial, ou existe-t-il d’autres raisons ? Si en revanche les femmes parlent plus facilement de la violence aujourd’hui, la société les écoute-t-elle ? Alors que le débat sur la nature de cette « épidémie » fait rage et que l’on propose des solutions pour y remédier, les femmes de Bocana de Paiwas ont choisi d’agir et d’essayer le vaccin de la sanction sociale et morale.

Devant son micro, Jamileth Chavarría débute sa journée dans la peau d’une sorcière de 86 ans dont les auditeurs souhaitent l’anniversaire chaque année. Entourée de chaudrons, de matraques, de poulets, de vaches et d’ânes - qu’elle fait vivre grâce à une palette d’effets sonores - elle commence par saluer ses auditrices féminines et propose des sujets sur lesquels réfléchir. Le son le plus impressionnant est celui de son balai : « comme une comète, comme une fusée ! » Et Jamileth d’imiter le bruit des réacteurs. La sorcière vole au-dessus des communautés de Paiwas et au-delà. Son balai a des freins, comme une voiture, et lorsqu’elle décide de rester dans une communauté pour y observer ce qui s’y passe, elle s’arrête - autre effet sonore - puis commence à parler et à deviner...

Nous avons demandé à Jamileth de nous reproduire certaines de ses interventions matinales pour pouvoir nous faire une idée de ce qu’elle dit et comment elle le dit. Ses messages commencent systématiquement par un ricanement aigu et malicieux. «  Cela m’inspire, j’ai besoin de m’accrocher à quelque chose. Je me sers de ce ricanement pour oublier qui je suis et entrer dans la peau de mon personnage. »

«  Je te vois, Toño, tu dois changer... je te vois dans ma boule, Pancracio...  »

«  (Ricanements)...Aujourd’hui, dans ma boule de cristal, je vois... je vois... ce n’est pas un homme politique... c’est encore un agresseur. Il se nomme... Pedro Pérez... C’est PP, PP le cogneur... Prends garde à toi ! Ta femme élève tes sept enfants ! Et toi, Pedro ? Que ressens-tu ? Qu’est-ce qui te pousse à battre cette femme ? Salaud ! Les femmes sont des êtres humains ! Nous avons des droits ! Tu dois changer. Te rends-tu compte de l’exemple que tu donnes à tes propres enfants ? Battre une femme ? Non, Pedro, tu dois te maîtriser, tu dois réfléchir... Et toi, ma chère, ne te laisse pas faire, parce que tu n’es pas seule... Viens chercher du réconfort à la Casa de la Mujer...

(Ricanements)... En me déplaçant avec ma boule magique, je vois Toño... Voyons Toñito ! Que s’est-il passé hier ? Anjá ? Tu es là, je te vois... Tu sais, Toñito, jusqu’à récemment, on nous disait que les affaires de couple ne nous regardaient pas, que c’était des affaires privées, mais c’est fini, Toñito, c’est fini ! Cet homme a battu sa femme et sa fille à plusieurs reprises... Quelle brute, le salaud ! Et regarde, tu ne peux nier l’évidence, les preuves sont visibles ! Et ce n’est pas à moi que tu vas raconter des histoires, parce que je les vois aussi ces coups, dans ma boule de cristal, Toño... Heureusement que je les vois, et que je te vois aussi, Toñito, je te conseille de changer...

(Ricanements)... Je mets mes mains sur ma boule et je te vois, Pancracio... Brute épaisse ! Un homme qui prétend aimer sa mère, et regarde-toi ! Tu frappes Cipriana ! Tu frappes la mère de tes enfants ! Tu es misérable, Pancracio... Tu ne sais pas que la Loi 230 punit cette violence ? Tu ne sais pas que cette violence n’est plus une affaire privée ? Alors arrête tes bêtises ou j’appelle la police qui est juste là, au coin de la rue, pour qu’elle surveille un moins que rien qui bat sa femme tous les jours ! Il la frappe ! »

La sorcière parle de PP, Toño ou Pancracio. Elle donne des détails, leur fait des reproches, les met en garde et se déplace d’une maison à l’autre, d’une commune à l’autre. Jamileth connaît personnellement presque tous ces hommes, mais quand elle en parle, elle l’oublie et devient la sorcière, voyante et justicière. Elle passe aussi des chansons à la gloire des femmes. Puis elle diffuse des chansons populaires et machistes pour pouvoir mieux fustiger leurs paroles dépréciatives à l’égard des femmes.

« Zéro violence dans les rues, dans les foyers et au lit !  »

La sorcière tient également un rôle de sexologue. «  C’est indispensable, explique Jamileth, car de nombreux hommes rentrent en état d’ébriété avancée et exigent de leur femmes des relations sexuelles auxquelles elles ne consentent pas. Bien souvent, cela dégénère en viol. Ces sujets nous les abordons car ce que nous voulons, c’est zéro violence dans les rues, dans les foyers et au lit ! »

« (Ricanements)... Bonjour, mes amies, vous avez bien dormi ? Que j’aime être en votre compagnie ! J’allume le feu, je suis pleine de suie... Il a beaucoup plu ce matin, vous avez remarqué ? Moi, je m’endors presque sur mon balai... Alors ? Racontez-moi comment s’est passé votre soirée, mesdames ? Comment se sont-ils occupé de vous ? Avez-vous eu un orgasme ou l’avez-vous simulé ? Étiez-vous consentantes ou vous ont-ils un peu forcé la main ? Réfléchissez, parce qu’il n’y aucune raison de ne pas prendre de plaisir, c’est très important... Aujourd’hui, nous sommes le 30 mai et nous nous préparons pour la fête des mères... Mais ne fêtons-nous ce jour que pour l’Église, les politiques et les hommes ? Et d’ailleurs, que fêtons-nous ? Parce que nous, les femmes, nous avons d’autres choses à célébrer, nous devons revendiquer le droit de grandir, d’apprendre, de se développer, le droit d’exercer nos droits dans la rue, à la maison... et au lit ! (Ricanements). »

La sorcière se lance ensuite dans un exposé sur les aspects de la sexualité féminine, un sujet abordé chaque matin de bonne heure. Toutefois, l’éducation sexuelle continue au cours de la journée puisque la radio diffuse des spots publicitaires avec des phrases choc. Ces jours-ci, il s’agit de « Sí a la protección, pero sin presión » (Oui à la protection, mais sans pression).

Éducation sexuelle des jeunes de Paiwas

Nereida a 20 ans. Elle était mère à quinze. Elle travaille depuis 5 ans comme formatrice à la Casa de la Mujer. Son public est composé de jeunes femmes de son âge. Elle dirige aussi un groupe de danse et de théâtre et offre un soutien psychologique à des femmes de tout âge qui ont souffert de violences physiques et sexuelles. «  Nous avons une telle influence dans la région, que les femmes commencent à penser de façon différente ». Le programme Mentes desnudas, «  Consciences à nu  », s’adresse à la jeunesse et met l’accent sur l’éducation sexuelle. L’une des consignes est « jalencia sin violencia », ou «  flirt sans violence ». Par courrier, les jeunes peuvent poser des questions sur les règles, les contraceptifs, la taille des organes génitaux, les préservatifs, etc.

« Tous ces messages sur la sexualité intéressent les femmes, mais également les hommes », se félicite Jamileth. «  Nous savons même que certains hommes sortent la radio dans la cour, pour pouvoir écouter l’émission pendant qu’ils traient les vaches. Durant toute leur vie, parler de sexe a été tabou. Ils nous écoutent parce qu’ils aiment l’interdit. Mais il n’y a rien de mal à cela ! Nous éduquons les gens. Que trouve-t-on dans les autres médias ? Un assassinat analysé sous tous les angles, un viol de jeune fille décrit dans les moindres détails, etc. Ce genre d’émissions forme des violeurs et des assassins. Ce que nous prétendons nous, c’est éduquer les gens et nous continuerons à le faire. »

A 6 heures du matin, la sorcière se retire dans sa grotte du cerro Esquirín, un site archéologique où se dessine une silhouette anthropomorphe très étrange, l’Esquirinel. On dit que dans son dos, apparaissent des dessins de dinosaures. Est-ce vrai ? Les dinosaures seraient-ils arrivés jusqu’au nombril du Nicaragua ? Le saura-t-on un jour ? Pendant ce temps, tout le monde à Bocana de Paiwas sait que cette grotte et ses alentours sont des endroits magiques : le domaine des sorcières.

Le cas le plus difficile pour la sorcière et pour Bocana de Paiwas

Jamileth explique que la sorcière est plus ou moins sévère selon les cas, le type d’abus et le niveau de violence. L’affaire la plus difficile a éclaté en 2006. Il s’agissait du directeur d’un établissement scolaire lié à l’Église catholique. C’était un homme très apprécié dans le village et, fort de sa popularité, il venait de se porter candidat à la mairie, sous la bannière du Front sandiniste de libération nationale (FSLN). Il était, par ailleurs, entraîneur de l’équipe de baseball de l’établissement qu’il dirigeait. Un jour, il a mis enceinte l’une des ses élèves, âgée de 13 ans. La radio Palabra de Mujer s’est beaucoup impliquée dans cette affaire qui fut portée devant les tribunaux. A la Casa de la Mujer, le soutien à la jeune fille fut total.

« Cela a été très difficile pour moi. Denis était un ami, reconnaît Jamileth avec tristesse, mais j’ai dû le dénoncer, et la sorcière en a parlé. Dans ce cas de figure, tu te retrouves dos au mur. Il faut savoir qui est ta priorité et respecter tes principes. Pas question de se défiler. Tu dois dénoncer cet acte avec la même colère que d’habitude, indépendamment du fait qu’il s’agisse d’un ami, et du pouvoir qu’il détient. Le plus triste et le plus surprenant dans cette histoire est que lorsque nous l’avons dénoncé, nous nous sommes mis presque tout le monde à dos. La plupart des habitants du village - et même les camarades de classe de la jeune fille - se sont serrés les coudes, à l’église, à l’école, pour le soutenir. Tout était soi-disant de la faute de la jeune fille. Pendant un temps, elle et sa mère n’ont plus osé sortir qu’une fois la nuit tombée. On les montrait du doigt, on insultait la jeune fille. Pour faire face à cette situation, quelques femmes de la Casa de la Mujer ont décidé d’escorter la jeune fille dans les rues et de garder la tête haute. Elles l’ont protégée. Puis la tension a fini par retomber. Bien entendu, il nous a été impossible d’interrompre la grossesse puisqu’elle était déjà enceinte de cinq mois lorsque nous nous en sommes rendu compte. Il fallait donc aller de l’avant. Dans un premier temps, la jeune fille a souhaité abandonner le bébé à la naissance. Nous l’avons convaincue de le faire adopter. Mais finalement, elle a décidé de le garder. Aujourd’hui, le bébé a plusieurs marraines ! »

Certains hommes changent, d’autres deviennent plus violents, et les autorités ne sont pas à la hauteur

Quels sont les effets de ces dénonciations ? Quels sont les résultats ? « Le bilan est mitigé, reconnaît Jamileth, et nous engager dans cette voie n’a pas été chose facile. Les conséquences sont diverses. Certains hommes changent alors que d’autres, se sachant découverts, deviennent plus agressifs. Certains maris maltraitent moins leur femme, mais il est également possible qu’ils leur aient mis une muselière pour qu’elles arrêtent leur vacarme et ne les dénoncent pas. On a constaté que le nombre de lettres de dénonciation dans la boîte aux lettres de la « sorcière » a diminué, alors que le nombre de dépôts de plaintes au tribunal ou au ministère public a augmenté. Le problème est que le ministère public fait la sourde oreille. À quoi bon dénoncer, si les autorités restent les bras croisés ? »

« On a constaté des changements chez certains hommes. L’un d’eux est même venu se confier à moi. Il m’a dit que la sorcière avait vu juste, qu’il maltraitait sa femme, qu’il avait tort et qu’il allait changer. Il a eu si honte de ses actes qu’il s’est séparé de sa femme. Et je peux aujourd’hui attester qu’il lui verse une pension alimentaire. »

«  On est contente quand certains hommes nous disent qu’en les dénonçant, on leur a donné l’opportunité de réfléchir et d’analyser leur vie. C’est pour cela que nous dénonçons. En dénonçant, nous ne voulons ni détruire, ni dénigrer les hommes. Ce n’est pas notre but. Ce que nous voulons, c’est construire. Lorsque certains hommes arrivent et nous disent : ‘c’est vrai, je l’enfermais’, ils pensent qu’en faisant amende honorable, on fera marche arrière et on ne les dénoncera pas. Mais la dénonciation est faite, et jamais elle ne reste qu’une annonce radiophonique : on fait savoir aux autorités qu’à tel endroit une femme est victime de violence. Dans certains cas, elles prennent les mesures de sécurité nécessaires. Bien entendu, si elles appliquaient toujours la loi, l’impact de notre émission serait plus important, mais les autorités, la juge, la police et le ministère public ne réagissent pas toujours comme ils le devraient. Le procureur est censé venir au village deux fois par mois et il n’y met jamais les pieds. »

« Il n’y a personne à qui se plaindre. Il y a bien une antenne de police à Bocana de Paiwas, mais le chef est dans une autre région. En outre, il n’est pas vrai que porter plainte au commissariat de police soit la façon la plus efficace de lutter contre la violence conjugale. Pour la police, une vache a plus de valeur qu’une femme. On nous a rapporté les cas d’une jeune fille violée et d’une femme battue qui se sont rendues à la police, le policier de service ne les a pas reçues et s’est d’abord occupé d’un délinquant qui avait volé une vache. Pendant ce temps, la femme violée attend qu’on s’occupe d’elle. Ou on lui demande d’apporter un certificat médical. Le problème est qu’elle se lave avant d’aller chez le médecin, car elle se sent sale, souillée par ce qu’elle a subi. La preuve disparaît. Et faute de preuve, le viol n’a pas eu lieu. C’est pour tout cela que nous considérons que les autorités ne servent à rien. »

Le machisme est-il plus répandu à la campagne ? Que faire contre l’impunité ?

Au Nicaragua, la violence des hommes envers les femmes est une chose « naturelle ». La violence conjugale est tolérée par l’ensemble de la société. La religion, que le peuple accepte sans aucun esprit critique, donne à Dieu une identité masculine, ce qui légitime la supériorité des hommes sur les femmes et de fait, les abus de pouvoir. Ces superstitions et modes de pensée archaïques expliquent la totale impunité dont les hommes bénéficient partout, lorsqu’ils commettent des actes de violence envers les femmes.

Jamileth pense-t-elle que la violence machiste est plus importante en zone rurale qu’en zone urbaine ? « Je pense que non, dit-elle, la violence est la même en ville qu’à la campagne. En ville, elle est simplement mieux dissimulée. J’ai déjà vu des bourreaux à visage d’ange. La différence est qu’une femme d’un certain niveau culturel intériorise sa soumission, elle ne la dénonce pas. En cela, une femme de la campagne est plus libre. Je pense sincèrement que le machisme est aussi répandu à la campagne qu’en ville. »

Que pense la sorcière de l’impunité dont bénéficient les hommes coupables de violence ? «  L’impunité est la règle au Nicaragua, elle s’est institutionnalisée. C’est plus flagrant dans les affaires de corruption, mais il en va de même avec le machisme. Que devons-nous faire, que nous reste-t-il ? La sanction doit être morale. Notre seule arme efficace est de rendre les délits publics grâce à la radio, et de dire que tel ou tel homme est un bon à rien. »

La voie empruntée par les sorcières est périlleuse et parsemée d’embûches. « Nous aussi nous avons peur, confesse Jamileth. Nous subissons les représailles des coupables. Les soirs de beuverie, on jette des bouteilles de bière contre la Casa de la Mujer ; parfois, on entend même des coups de feu. Une fois, un homme a engagé quelqu’un pour nous tuer, une amie et moi. Les premiers jours, nous nous sommes enfermées, puis nous avons décidé de le faire savoir. Toutes ces épreuves nous ont appris à être plus fortes, à dire les choses, à faire face à la vie. Maintenant les gens nous connaissent et savent que nous ne resterons pas muettes. Nous avons gagné reconnaissance et respect grâce à notre manière d’être. Dès que nous savons quelque chose, nous le rendons public. C’est notre seule arme : la parole, la force de la parole. »

Existe-t-il des ateliers pour les hommes ?

La question suivante surgit tout naturellement : travaillez-vous également avec les hommes ? Avez-vous déjà pensé à organiser un « atelier de masculinité » ? Jamileth répond sans hésitation : « Cette question est fréquente chez les femmes qui participent à nos formations. Certaines femmes souhaiteraient que nous organisions le même type de manifestation pour que leurs hommes changent et cessent de les maltraiter. Nous leur répondons que nous y travaillons à travers la radio. Nous leur disons qu’en changeant nous-mêmes, nous créons chez les hommes et dans tout le village un besoin de changement. Nous leur expliquons qu’avant tout chose, c’est à nous les femmes de changer, nous devons nous éduquer, nous approprier des idées nouvelles, apprendre à être autonomes et à nous valoriser ».

« Nous devons nous reconstruire. Où que nous allions, nous ramassons des morceaux de femmes. Nous sommes physiquement entières, mais psychologiquement détruites : nous avons avorté, nous avons été violées et nous n’en parlons pas, nous avons eu une enfance triste, rendue difficile par tant de pauvreté. Nous devons d’abord nous reconstruire pour recoller tous ces morceaux de femmes et faire de nous des êtres entiers. »

«  Pour que les fleuves ne tarissent pas et que les villages ne meurent pas  »

Les femmes de Bocana de Paiwas et leur radio, Palabra de Mujer, ne travaillent pas uniquement à semer les graines du féminisme dans l’esprit des femmes et des hommes. Conscientes qu’au-delà des problèmes « des femmes », le féminisme peut résoudre les problèmes de toute une société, que le féminisme est une position éthique et politique complète et humaniste, les femmes ont organisé et mené la résistance des habitants de Bocana de Paiwas contre le mégaprojet Copalar, que veulent instaurer la Banque Interaméricaine de Développement (BID) et un consortium de multinationales.

Le projet Copalar, un ouvrage gigantesque de production d’énergie hydroélectrique, a été conçu il y a une quarantaine d’années. Dans les années 1970, sous la dictature de Somoza, il fut écarté pour des raisons techniques et à cause de la guerre contre la dictature. Le gouvernement sandiniste voulut le remettre au goût du jour mais en raison de la guerre des années 1980, le projet fut à nouveau ajourné. Aujourd’hui, ce projet constitue l’un des principaux axes du Plan Puebla-Panamá (PPP) dont on parle de moins en moins [3]. Pour ses défenseurs et promoteurs, le projet Copalar assurerait l’indépendance énergétique du Nicaragua, dont 83 % de l’énergie provient du pétrole et de ses dérivés, toujours plus chers sur le marché international. Le projet Copalar est censé produire deux fois plus d’énergie que n’en consomme le Nicaragua, ce qui permettrait, en outre, d’en exporter.

Ceux qui rejettent ce mégaprojet s’appuient d’une part, sur les répercussions négatives qu’ont eues ces barrages hydroélectriques démesurés dans d’autres pays d’Amérique du Sud et du monde, et d’autre part, sur la résistance d’autres populations qui s’y sont opposées. Au Panama par exemple, la population se mobilise actuellement « contre les barrages », «  pour que les fleuves ne tarissent pas et que les villages ne meurent pas ». De la même façon, les femmes de Bocana de Paiwas s’opposent au projet Copalar pour que le Río Grande de Matagalpa ne tarisse pas et que leur paradis sur terre, Bocana de Paiwas, ne soit pas rayé de la carte.

Lorsqu’elle a reçu le prix One World à Londres, Jamileth Chavarría a insisté sur la valeur symbolique de cette récompense au moment même où sa communauté était menacée de disparition par la construction d’un barrage hydroélectrique. « Le projet COPALAR-PPP n’a fait l’objet d’aucune concertation avec les habitants de Paiwas. Il signifie la destruction de notre identité et de notre mode de vie et ne sert qu’à assurer des profits aux chefs d’entreprise nationaux et internationaux qui ne font que piller et détruire les ressources naturelles des pays du Sud, sans rien proposer en échange aux villageois et à leur environnement. »

Résistance contre le mégaprojet Copalar

Le projet Copalar bouleversera la géographie du Nicaragua. Il implique l’inondation d’une partie du lit du Río Grande de Matagalpa, de 21 de ses confluents ainsi que des vallées environnantes. La moitié de la commune de Paiwas disparaîtrait et, avec elle, la totalité de son chef-lieu [4]. Selon les plans d’origine, l’eau retenue par le barrage pour la production d’énergie hydroélectrique recouvrirait une surface équivalente à la moitié du lac Xolotlán de Managua, qui s’étend sur près de 1 050 km². Le barrage le plus grand serait large de près d’un kilomètre, pour 200 mètres de hauteur. Les défenseurs du projet tout comme ses détracteurs calculent que près de 30 000 personnes se retrouveraient sans toit ni terre et devraient être évacuées et relogées.

Depuis 2005, les femmes de Paiwas ont commencé à s’organiser et à organiser la population pour lutter contre ce projet. Entre information, manifestations et recommandations, la mobilisation est permanente. Par ailleurs, deux forums se sont tenus avec des habitants d’El Salvador, du Guatemala et du Honduras, dont les vies furent détruites par des projets similaires.

Les femmes ont également exercé des pressions sur les députés qui doivent se prononcer pour ou contre le projet. En mai 2006, le président du Nicaragua [de l’époque], Enrique Bolaños, a présenté à l’Assemblée nationale un projet de loi sur le barrage Copalar, dont le coût en infrastructures se calcule en milliards de dollars. Enrique Bolaños et le président du Mexique [de l’époque], Vicente Fox, ont baptisé Copalar « l’affaire du siècle ». A Bocana de Paiwas, en revanche, les femmes se demandent, indignées mais décidées, à qui profitera cette fameuse affaire. Quoiqu’il en soit, elles sont déterminées à empêcher le projet de voir le jour.

«  Nos racines disparaîtront, nos morts disparaîtront »

« Nous nous sommes rendues à l’Assemblée, raconte Jamileth, pour y trouver les députés. Ils disent ne rien savoir du projet mais nous sommes convaincues qu’ils mentent et que beaucoup d’intérêts sont en jeu. Ils ne veulent pas l’avouer. Ils ne veulent pas nous donner les renseignements que l’on demande. On ne donne pas d’information aux personnes mobilisées. Don Jarquín Anaya est membre de la Commission pour les infrastructures à l’Assemblée nationale. Lorsqu’il a accepté de nous parler, sa seule préoccupation a été d’essayer de nous convaincre des bienfaits de ce merveilleux barrage. C’est le barrage qui les intéresse, et non Paiwas. Ils n’ont que faire du développement dans notre village. »

Une Commission contre le barrage a été créée à Bocana de Paiwas. Elle est composée de personnes d’horizons très différents. Les femmes ont formé des groupes de femmes et d’hommes dans toutes les communautés des trois municipalités concernées - Río Blanco, Matiguás et Paiwas - pour qu’ils organisent la résistance.

Déterminée et sûre d’elle, Jamileth affirme qu’il faudra leur passer sur le corps pour leur prendre leurs terres, car ils ne les abandonneront pas. « Ce barrage va signer notre disparition, parce que ce sont les racines de notre histoire qui seront englouties, les fondements même de notre identité. Nos terres disparaîtront. Ce sont les terres sur lesquelles nous avons construit nos vies. Nos morts disparaîtront également, et nous les aimons, même morts. Devra-t-on jeter nos fleurs dans ce lac qu’ils vont construire ? De plus, nous savons déjà, à travers ce qui se passe dans le reste du monde, que ces centrales hydroélectriques gigantesques sont nuisibles et que le développement que l’on nous promet ne bénéficiera pas aux plus pauvres, mais bien aux multinationales. Permettre la construction de ce barrage, c’est permettre que l’on nous tue et que l’on pille notre pays. »

Portée, impact, règles...

Les chiffres nous disent jusqu’où porte la parole de ces femmes. 3 500 personnes vivent à Bocana de Paiwas et la commune, qui comprend 32 villages, compte 51 000 habitants au total. En 14 ans, la Casa de la Mujer a formé 32 éducatrices, qui coordonnent à leur tour dix autres éducatrices dans chaque village. La Casa de la Mujer a également formé 15 jeunes médiateurs qui coordonnent 10 jeunes dans leur communauté. La radio émet dans un rayon de 80 kilomètres et ses ondes atteignent Matiguás, Río Blanco, Siuna, El Tortuguero, La Cruz del Río Grande et Camoapa. On peut parfois même l’écouter à Bonanza.

Bien entendu, il y a des problèmes de financement. Jamileth explique que la radio n’a aucune vocation politique ou religieuse : « Nous ne voulons rien avoir à faire avec les politiciens corrompus. Et nous savons qu’en règle générale, la religion a enfermé les femmes dans un carcan. Tout le problème est là : ce sont les églises et les partis politiques qui ont le plus de moyens. Et nous, nous ne les laissons pas dire ce qu’ils veulent... Nous voulons que tout le monde participe à cette radio parce qu’ainsi l’exige le pluralisme politique. Mais nous avons aussi des règles : sachant que la radio est très écoutée, si un parti politique souhaite louer un espace, nous lui présentons la liste de règles à respecter et lui expliquons qu’en cas de non-respect de cette charte, il sera simplement banni. On ne peut pas permettre qu’ils détruisent le travail que l’on fait sur cette même antenne. »

Obstacles, pressions, stratégies...

Bocana de Paiwas est un bastion du Parti Libéral Constitutionaliste (PLC) dirigé par Arnoldo Alemán. Pendant la guerre des années 1980, le chef-lieu a accueilli de nombreux déplacés, victimes de la guerre. L’Église catholique et les Églises évangéliques sont très présentes et ne cessent d’exercer des pressions. En particulier, elles sont très sensibles au thème de l’interruption volontaire de grossesse sur laquelle la radio informe les femmes en toute liberté. Certaines Églises vont même jusqu’à prêcher de ne pas écouter cette radio parce que ce serait pécher. Mais les femmes de la Casa de la Mujer ont su surmonter ces obstacles. Les gens écoutent la radio et cela leur donne du pouvoir. C’est le pouvoir de la parole.

« En ce qui concerne nos stratégies, raconte satisfaite Jamileth, l’une des expériences qui nous a le mieux réussi est la diffusion des matchs de baseball. Dans ces moments-là apparaît toute l’essence du machisme. Tous les hommes se rassemblent pour cette occasion. Ils sortent soignés, bien habillés et armés. Les femmes, elles, restent à la maison. Grâce à une installation simple que nous greffons sur notre antenne de radio, nous captons les ondes en provenance du terrain de jeu. La qualité du son n’est pas la meilleure, mais comme les hommes veulent savoir où en est leur équipe et les femmes dans quel état d’esprit sont leurs maris, tout le village nous écoute. Les commentateurs sportifs se chargent de la retransmission du match, mais entre chaque manche, nous occupons l’espace avec Palabra de Mujer pour fustiger la violence ou soutenir l’avortement et diffuser nos messages. Dans ces moments-là, le village entier est à l’écoute. »

« J’étais féministe avant même de connaître ce mot »

La sorcière messagère de Bocana de Paiwas a un ange qui veille sur elle. Une ange. Lorsque nous demandons à Jamileth depuis quand elle est féministe et d’où elle puise l’énergie avec laquelle elle encourage les autres femmes, son cœur se serre.

« Je crois que cela me vient de ma mère. Elle m’a beaucoup appris. Elle s’appelait Carmen Mendieta. C’est mon ange gardien. Ma mère n’était pas une mère comme les autres. Elle fut la première femme de Bocana de Paiwas à brandir une banderole revendiquant les droits des femmes, la première à prononcer le mot ‘ revendication’. Elle était membre de l’AMNLAE, l’association des femmes sandinistes. À la maison, nous étions sept enfants, la plupart du temps livrés à nous-mêmes parce qu’elle participait à de nombreuses réunions. Elle nous expliquait que nous devions apprendre à vivre seuls parce qu’il était temps d’agir ; il était temps que les femmes se montrent fortes. Pour l’aider, nous préparions les tortillas, frères et sœurs ensemble. Nous avons appris non seulement à cuisiner, mais également à survivre et à nous entraider. Cela a été un véritable apprentissage. Elle a été tuée en 1987, pendant la guerre, lors d’une embuscade. Elle avait 36 ans et j’en avais 15. Je pense qu’on l’aurait tuée de toute façon pour ce qu’elle était. J’ai tout appris avec elle. »

« Je crois que j’étais féministe avant même de connaître ce mot. En mon for intérieur, je suis une rebelle depuis la petite enfance, mais je ne savais pas le traduire en mots. Ensuite, je suis devenue professeur. Mais je ne me suis jamais entendue avec mon directeur car il ne me laissait pas assez de liberté. Je n’ai pas appris le féminisme à l’université. En fait, dans ma vie et celle de mes camarades, le féminisme est devenu un besoin. Trouver la Casa de la Mujer a été une libération intérieure. A partir de ce moment, j’ai pu m’envoler. Cette organisation est la lumière de ma vie. »

Juillet 2006. Vingt-septième anniversaire de la révolution sandiniste. Dans les associations de femmes comme celle de Bocana de Paiwas - associations qui se multiplient aujourd’hui au Nicaragua - la révolution vit toujours, et avec elle ce rêve de changement pour lequel tant de femmes comme Carmen Mendieta donnèrent leur vie, cette lumière grâce à laquelle tant de femmes comme sa fille Jamileth apprirent à voir la vie, à penser et à construire un nouveau Nicaragua, un nouveau monde.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l’entière responsabilité de l’auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d’Information et de Solidarité avec l’Amérique Latine (RISAL).

En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous :RISAL - Réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique latine
risal.collectifs.net

Source : Envío (www.envio.org.ni), juillet 2006 (espagnol) ; Diffusion d’information sur l’Amérique latine (DIAL), mars/ avril 2007 (français).

Traduction : Jérémie Kaiser, pour Diffusion d’information sur l’Amérique latine (DIAL - enligne.dial-infos.org). Traduction révisée par l’équipe du RISAL.

Notes :

[1] Projet de barrage, initié sous la dictature de Somoza, abandonné puis remis au goût du jour, qui verrait la moitié de Bocana de Paiwas enfouie sous les eaux.

[2] Littéralement « pigeon messager ».

[3] Énorme projet de construction d’infrastructures conçu pour favoriser les grandes entreprises et qui concerne neuf états, du Mexique au sud de l’Amérique centrale.

[4] Bocana de Paiwas.


Commentaires

Navigation

Articles de la rubrique

Agenda

<<

2017

 

<<

Décembre

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
27282930123
45678910
11121314151617
18192021222324
25262728293031
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois