Rama ! La Birmanie, c’est pas la Libye

Reçu de Manon
jeudi 9 août 2007
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par Anthony Lesme

Après les otages bulgares en Libye, la diplomatie française a trouvé sa nouvelle mission : libérer Aung San Suu Kyi des geôles du Myanmar. Une entreprise une nouvelle fois conduite sans arrière pensée.

L’image de la réussite balaie tout et le reste. D’ailleurs, Super Sarko le dit lui-même, le 24 juillet, au matin de la libération des infirmières, «  Il y avait un problème à résoudre, on l’a résolu, point. On ne l’a pas résolu seul, mais on l’a résolu et c’est la seule chose qui compte. » Ne fouillez pas, ne regardez pas ! Qu’importe si les Allemands et l’UE, si près d’un accord avec la Libye (Les infimières bulgares vont revoir Sofia), ont été snobés. Qu’importe si le nucléaire était en jeu. Qu’importe si des avions Rafales feraient partis du deal. Qu’importe les déclarations inverses des Libyens ! Qu’importe ! Qu’importe ! L’essentiel, c’est l’image. L’image. Notre bonne vieille nation au secours des injustices. Nos bons vieux droits de l’Homme qui donnent le modèle à tout le monde. Le sourire libérateur, l’émotion est trop belle. La Realpolitik efface de nos jours ses sombres calculs au délice des caméras. Des sourires, on en veut, on en bouffe et on veut admirer le génie, le libérateur.

Drague birmane

Au plan international, la Birmanie reste isolée, mais l’embargo qui lui est imposé par les États-Unis [1] et l’Union Européenne consolide paradoxalement le régime en place qui arrive (plus ou moins) à faire jouer un réflexe d’union nationale contre les Occidentaux qui veulent imposer leurs agendas à la Birmanie.

Le régime échappe aux conséquences de l’embargo occidental grâce à la Chine qui apporte une aide considérable au pays sur le plan militaire et économique. Pour ne pas devenir une simple colonie chinoise, la Birmanie des généraux peut compter sur la rivalité entre la Chine et l’Inde. En effet, ces deux grands pays émergents se disputent la clientèle birmane pour bénéficier de sa position stratégique et de ses ressources naturelles. La Birmanie peut également tabler sur la coopération avec la Russie qui vend des armes dans la région. La possibilité de centrale nucléaire a été évoquée, mais les informations sont rares sur ce sujet qui pour l’instant paraît n’être qu’un projet hypothétique.

Dans ces conditions, l’embargo occidental est peu efficace, puisque la Birmanie peut le contourner par la Chine et l’Inde [2], tandis que les pays de l’ASEAN (association des nations d’Asie du sud-est) adoptent une position intermédiaire et modérée qui relativise l’isolement birman. Les campagnes internationales menées en faveur de Aung San Suu Kyi rencontrent peu d’écho à Rangoun. Et l’on voit mal comment la France, puissance sans influence dans la région, pourrait négocier quoi que ce soit avec le régime militaire. Les perspectives d’évolution semblent se situer à l’intérieur du régime militaire birman. Le numéro un du régime, Tan Shwe, est âgé (75 ans) et malade, et seul un successeur plus « ouvert » pourrait offrir la possibilité d’un relachement de la pression et d’un éventuel dégel politique. » François Raillon, directeur de recherche au CNRS, directeur du Centre Asie du Sud-est (EHESS)

Dans la foulée, le tarmac de l’aéroport de Tripoli à peine refroidi, les infirmières à peine revenues au pays des yaourts, Ramatoulaye Yade déclare, ce 24 juillet, qu’Aung San Suu Kyi « mériterait que la France se penche sur son sort ». Emportée par la fièvre irrésistible du « droit de l’hommisme », la jeune déesse de la diplomatie française ajoute avec détermination : « Ce que je compte bien faire ». Sauf que la Birmanie, c’est pas la Libye. La France y fait figure de nain politique à côté des Chinois, des Indiens et des Russes. Selon François Raillon, chercheur au CNRS revenu depuis peu de Birmanie, « si des tentatives sont effectuées par la France, elles semblent relever davantage de coups médiatiques hexagonaux que d’essais sérieux de dénouer la situation birmane sur laquelle elle n’a guère de prise. » Libérer « la Dame » comme on l’appelle dans le pays revient à libérer son peuple. Mme Suu Kyi a refusé l’exil, elle a refusé d’être la seule à être libérée si 1800 de ses compagnons démocrates ne l’étaient pas non plus. Difficile…Difficile de changer la loi de la junte. Même les Américains se cassent les dents. Promouvant une résolution à l’ONU condamnant les Birmans pour leurs atteintes aux droits de l’Homme, ils ont essuyé un double véto russo-chinois le 12 janvier dernier.

Et pourquoi ce serait à Ramatoulaye de s’immiscer dans ce bourbier dictatorial ? Bernard Kouchner connaît bien mieux la Birmanie, il la connaît même très bien grâce à Total, avec qui il entretient de très bons rapports. Peut-être d’ailleurs qu’il s’y connaît trop et qu’on préfère une image plus jeune, plus vierge en quelque sorte. Alors on envoie la secrétaire d’Etat à Genève discuter avec les représentants spéciaux des Nations-Unies. À l’ambassade française en Birmanie, on s’active, on reçoit les opposants. Que se passe-t-il ? Selon une source proche du Quai d’Orsay, l’ambiance est à la reconquête. Pas tant pour libérer le prix Nobel de la paix 1991 - « changer le régime, on n’y croit plus , confie une des petites mains du Quai, les opposants sont en exil depuis trop longtemps et les opposants emprisonnés dans le pays sont trop vieux »- que pour réintroduire la France et son industrie dans la course au butin birman (gaz, pétrole).

De là à faire de la libération de la dame un simple prétexte à de bonne affaires, il y a un pas que Bakchich refuse fort diplomatiquement de franchir. Disons que ce serait la cerise sur le jasmin.

Quelle belle image en perspective... Le sourire libérateur et les poches pleines, la diplomatie façon Sarkozy. Sauf que là, la France joue en terrain archi miné.

bakchich.info

[1] Les USA sont les seuls à pouvoir faire peur aux Birmans. Désirant faire passer une résolution à l’ONU condamnant la Birmanie de violation des Droits de l’homme, celle-ci s’est heurtée au double-véto russo-chinois le 12 janvier 2007. Le 18 juillet, pour faire plaisir... la junte birmane a organisé après 17 ans de promesses la première des sept rencontres menant à la démocratie, une farce en grandes pompes
[2] Une récente polémique a été déclenchée par Amnesty International suite à la promesse de vente indienne d’hélicoptères de fabrication européenne (la France fournit les canons) et qui briserait ainsi, de manière détournée, l’embargo sur les armes)


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