Le revenu universel, un Droit, pas une charité

jeudi 19 janvier 2017
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Par Guillaume Rebière

L’économiste libéral Gaspard Koenig raconte l’histoire de cette idée qui divise les candidats de gauche… Et qui n’est pas si simple à mettre en œuvre. Entretien.

Quelle est l’origine du concept de revenu universel ?

Dans l’histoire des idées, il faut remonter à 1796 avec Thomas Paine. Cet intellectuel britannique s’est pris de passion pour la Révolution française, au point de devenir député de l’Assemblée Nationale. Dans son livre « La justice agraire », il développe l’idée de Droit à la subsistance, à partir duquel il élabore le principe du revenu universel : celui-ci prenait la forme d’une allocation à la majorité puis d’une rente au moment de la vieillesse. Par son cosmopolitisme, Paine a pris de Rousseau que la terre appartient à tous originellement : parce que la civilisation a brisé cette propriété naturelle, il est normal de dédommager chacun. Il a gardé de John Locke que l’accumulation des richesses reste légitime. En somme, laissons les gens s’enrichir sans que personne ne devienne pauvre en conséquence. Avec le revenu universel, il s’agit bien de lutter contre la pauvreté, en redonnant à chacun sa part originelle, pas de lutter contre les inégalités.

C’est en ce sens que l’idée est libérale ?

À force d’être obsédé par la question des inégalités, on a perdu de vue le défi de la pauvreté. Nous avons en France 700 milliards d’euros de dépenses sociales et des gens qui n’ont pas à manger. Le revenu universel induit une redistribution des richesses mais ce n’est pas un but en soi : il donne un Droit à la subsistance – un Droit, pas une charité - qui garantit leur autonomie aux individus.

Depuis Thomas Paine, quelles ont été les évolutions de cette idée ?

Le grand retour se produit à la fin des années 1960 aux États-Unis avec Milton Friedman, pour qui l’intérêt de revenu universel consiste principalement dans la liberté qu’il apporte : « Le cash, c’est la liberté », écrit-il. Chacun utilise comme il l’entend l’argent qu’il reçoit. En parallèle, Martin Luther King se prononce pour un « basic income » : il intègre que la lutte contre les causes de la pauvreté – éducation, logement… - a échoué, alors il faut éradiquer la pauvreté elle-même. Et pour émanciper un groupe social, les Noirs, il faut émanciper tout le monde. Très discuté aux États-Unis, le revenu universel est importé en France dans les années 1970 par Lionel Stoléru dans son livre « Vaincre la pauvreté dans les pays riches ». Il est commenté par Michel Foucault dans ses « Leçons de biopolitique », Giscard commande le rapport Stoffaës… C’est une idée très vivante alors.

A-t-elle eu des applications concrètes, au moins en partie ?

Le RMI, la prime pour l’emploi, le RSA, la prime d’activité en sont un peu le fil continu. On a mis en place tellement d’aides différentes que les grandes masses économiques du revenu universel sont déjà là. Il reste l’idée fondamentale que l’individu, même peu éduqué, est le mieux à même de juger de ses propres besoins. À droite comme à gauche, on continue à penser de manière paternaliste que la dépense sociale doit être organisée, les gens pris en main. Cela demeure le nœud philosophique du revenu universel.

Y a-t-il des différences entre la critique de droite et celle de gauche ?

À droite, c’est un peu « no pain, no gain » : contrôler les gens s’ils veulent toucher une aide. À gauche, c’est plutôt le vocabulaire de l’accompagnement : intégrer les laissés-pour-compte, tisser du lien social.

Un reproche travers les fractures politiques, celui de ne plus récompenser le travail…

Avec le revenu universel, le travail paie toujours : 1 euro gagné (moins l’impôt) s’ajoute. C’est un système anti-assistanat. C’est vrai, il faut assumer qu’on ne demande pas de contrepartie : si c’est pour passer la journée à la plage, il faut tolérer ce qui restera une marge. Mais les gens ont naturellement envie d’être actifs.

Une des critiques de gauche relève le risque de tirer les salaires vers le bas…

C’est un procès d’intention. Ce que nous avons modélisé montre que les plus pauvres toucheront davantage et les plus riches contribueront un peu plus. Ce n’est pas un système antisocial qui voudrait, par exemple, abolir le SMIC. Il est dirigé contre la pauvreté et n’implique pas les autres options politiques : toucher au SMC, faire les 32 heures sont d’autres débats.

Quels enseignements ont été tirés des expérimentations déjà menées ?

Que ce soit aux États-Unis, en Inde, aux Pays-Bas ou en Namibie, la principale conclusion, c’est qu’il n’y a pas d’incitation à ne pas travailler. Qu’ensuite les gens font une utilisation rationnelle de leur argent : des paysans se désendettent, achètent du matériel, envoient leurs enfants à l’école. La réserve, c’est qu’il manque à ces essais le volet fiscal, indispensable à mon sens.

C’est l’autre versant de votre revenu universel ?

Nous en proposons une version réaliste, qui se substitue au RSA, à la prime pour l’emploi et aux allocations familiales. Sans traiter la question du logement – les APL demeurent. Chacun reçoit 500 euros par mois à partir de ses 18 ans et jusqu’à sa mort ; s’ajoutent 250 euros pour chaque enfant. Tout le monde reçoit mais tout le monde contribue à travers une taxe unique de 25 % sur l’ensemble des revenus. Si vous devez moins d’impôts que le montant de votre revenu universel, vous recevez la différence. On nous dit : « Cela fait des sommes gigantesques. » En fait, cela représente 8 milliards d’euros par mois, c’est gérable. C’est simple et lisible : à 2 000 euros par mois, vous êtes neutre, en dessous, vous recevez, au-dessus, vous payez.

Mais la réforme fiscale radicale que vous prônez rompt avec l’impôt progressif…

Une « flat tax » proportionnelle et un revenu universel fixe rendent mécaniquement l’impôt progressif. Le système se révèle même plus redistributif en alignant fiscalité du travail et du capital, ainsi qu’en éliminant la plupart des niches fiscales. Cela marche mieux que l’imbrication de dispositifs actuels. C’est une révolution au sens où cela bouleverse des paramètres constitutifs de la France depuis soixante-dix ans, comme les allocations familiales. Mais ce n’est pas grand-chose parce que cela ne chamboule pas l’économie.

Alors, pourquoi une idée aussi simple n’aboutit pas ?

Déjà, ce n’est plus marginal dans le débat, la plupart des candidats à la présidentielle se positionnent. C’est formidable que des gens comme NKM à droite ou Hamon à gauche la portent pendant les primaires. Ce sont des responsables qui s’interrogent sur le monde de demain. Il reste une réticence très forte à la réforme chez nos politiques. La première question qu’ils nous renvoient, c’est le devenir des conseils départementaux, qui gèrent les prestations sociales… Notre version du revenu universel leur ôte du pouvoir, ils ne peuvent plus utiliser l’impôt comme instrument électoral.

Pourquoi Emmanuel Macron ne s’empare-t-il pas du revenu universel ?

Je lui ai exposé nos travaux, qu’il a très vite compris. L’idée est séduisante pour lui, elle correspond à son image, à sa philosophie sous-jacente d’un État qui doit donner à l’individu les moyens de faire ses choix. Mais il l’a rejetée ! Au nom de la valeur « travail », la critique de droite classique, un argument assez faible. Il prend juste la version d’un revenu pour chômeurs mais ce n’est pas convaincant. Pour Emmanuel Macron comme pour tous les hommes politiques, il faut sans cesse faire pression. J’espère qu’un jour il basculera.

Le Journal Du Dimanche N° 3653 du 15 janvier 2016


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