Le revenu universel, une solution à la crise ?

jeudi 19 janvier 2017
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Par Pascal Riché

Utopie réaliste ou fausse bonne idée, le revenu pour tous, sans condition ni contrepartie, est l’une des propositions les plus débattues à gauche. Ce dispositif est testé cette année en Finlande et aux Pays-Bas.

Place de la République, un débat de Nuit Debout, le « 41 mars » 2016 pour reprendre le calendrier poétique d’alors. On évoque les maux de la société : « exploitation, précarité, ubérisation, robotisation »... Un chercheur bien ancré à gauche, Baptiste Mylondo, manches retroussées, vante comme solution un revenu inconditionnel « suffisant pour se passer durablement d’emploi ». Succès assuré. Quelques mois plus tard, sur les Champs-Elysées, des grappes de dirigeants d’entreprises attendent, pour un petit déjeuner, la star Emmanuel Macron. Ils devisent : « Externalisation... “freelancing”... robotisation... ubérisation. », « Le système va craquer, la protection sociale, notamment », conclut un grand patron. Un consultant intervient : « Il faut réfléchir au revenu universel. » Vif intérêt garanti. Étonnant destin que celui de cette vieille idée, qui a fait un retour en force en 2016 dans la France insoumise comme dans les cercles dominants. Et elle s’est fichée au coeur de la campagne électorale, portée, tant par des libéraux – Nathalie Kosciusco-Morizet ou Jean-Luc Bennahmias – que par des candidats bien à gauche – le socialiste Benoît Hamon ou l’écologiste Yannick Jadot.

Chacun la soupèse avec fascination. Certains (Jean-Luc Mélenchon, Vincent Peillon, Arnaud Montebourg...) s’y opposent au nom de la "valeur travail" ou du risque de créer une « trappe à pauvreté ». Les Français, constatent-ils par ailleurs à la lumière des sondages, n’en veulent pas. Mais beaucoup d’autres, d’Emmanuel Macron à Marine Le Pen, se gardent prudemment de condamner l’idée. Manuel Valls propose une sorte d’embryon, le « revenu décent », fusion des divers minimas sociaux. Le Sénat a pondu un gros rapport sur le sujet. La région Aquitaine mitonne une grande expérimentation. L’utopie n’est plus hors de portée. Le revenu universel part d’un principe simple : dans une société riche, chacun doit avoir le droit à vivre dignement et faire des choix de façon autonome. Et donc de recevoir, de la naissance à la mort, une somme d’argent minimale, sans condition, sans contrepartie. Un revenu socle pour tous, qu’on finirait par oublier, comme l’air qu’on respire. Non seulement la pauvreté disparaîtrait, mais on sortirait des systèmes complexes de l’aide sociale et de sa paperasse stigmatisante. La liberté serait renforcée : celle de créer une entreprise, de militer dans une association, d’écrire un livre, de s’occuper d’un parent âgé. Le financement serait certes difficile, mais il est imaginable : l’enrichissement de nos sociétés, la robotisation de l’économie, rendent enfin possible ce rêve que caressait déjà le révolutionnaire Thomas Paine à la fin du XVIIIème siècle.

Le revenu universel est-il de gauche ou de droite ? Impossible à dire tant son ADN est complexe. On croise dans sa généalogie des théoriciens de l’écologie politique, comme André Gorz, qui imaginent une société où le travail ne serait plus la valeur centrale ; des économistes keynésiens (James Tobin) ; des philosophes ou des économistes libéraux (Milton Friedman), qui rêvent d’une protection sociale débarrassée de ses contrôles et rigidités. « C’est avant tout une mesure destinée à éliminer la grande pauvreté – ainsi que l’angoisse de la grande pauvreté – de la manière la moins paternaliste possible. Le dernier film de Ken Loach, “Moi, Daniel Blake”,montre toutes les vicissitudes de la bureaucratie sociale », s’enthousiasme ainsi le philosophe libéral Gaspard Koenig. Les militants du revenu universel, dans de nombreux pays, prêchaient jusqu’alors dans d’obscurs blogs et des revues alternatives. Un déclic s’est produit en juin 2016 avec un référendum en Suisse, à l’initiative d’une poignée d’entrepreneurs. Ces derniers imaginaient un revenu de 2 500 francs suisses (2 300 euros) par mois... La proposition a été massivement rejetée, mais le débat a rayonné dans le reste de l’Europe et au-delà. Au Canada, l’Ontario a lancé des études préliminaires et le Québec se penche sur le sujet. Aux Pays-Bas et en Finlande des expériences avancent concrètement.

La peur de la robotisation et des progrès exponentiels de l’intelligence artificielle explique le regain d’intérêt. Une étude de l’université d’Oxford considère que 47 % des jobs actuels sont menacés – un chiffre toutefois contesté. Les métiers très qualifiés – traducteurs, comptables, banquiers – sont touchés. « Et dans quarante ans, qui voudra confier son corps aux petites mains d’un chirurgien, quand il sera démontré que le robot est bien plus sûr ? » demande Marc de Basquiat, économiste qui préside l’Association pour l’Instauration d’un Revenu d’Existence (Aire). Le choc va être violent, et il faudra bien l’amortir. Comme le note Rutger Bregman, historien et chantre néerlandais du revenu universel, un autre débat est venu télescoper celui sur l’automatisation : l’irruption des bullshit jobs, des « métiers à la con ». « Selon un sondage réalisé en Grande-Bretagne, constate-t-il, 37 % des travailleurs considèrent que leur travail n’a pas de sens. Alors qu’il y a des tas d’activités bénévoles qui sont incroyablement utiles... » Le revenu universel renforce le pouvoir de négociation, il permettrait de refuser plus facilement ces tristes boulots. Et si ces bullshit jobs sont vraiment nécessaires, les entreprises devront les rémunérer bien mieux.

Le revenu universel se heurte – aussi – à de sérieuses critiques. La première, c’est le coût. Un revenu universel de 700 euros pour tous, c’est 300 milliards d’euros, l’équivalent du budget de l’État. Les défenseurs de l’idée minimisent l’affaire, en soulignant qu’il ne faut tenir compte que du coût « net » de l’opération, en retranchant les revenus universels qui seront versés à ceux qui paieront des impôts supplémentaires pour financer la réforme. Le vrai coût, arguent-ils, ce sont les sommes touchées par les « gagnants » du système : les 18-25 ans, les personnes ayant droit au RSA mais qui n’en font pas la demande, les ménages modestes... Vu sous cet angle, le coût ne dépasserait pas quelques dizaines de milliards. Mais l’argument peine à passer.

Pour Dominique Méda, philosophe gorzienne mais néanmoins hostile à l’idée, si le revenu universel est élevé, il risque de cannibaliser « tout ou partie de notre système de protection sociale » ; s’il est moindre, « le risque est grand de voir se constituer un secteur d’“handicapés sociaux” peuplé de tous ceux – de plus en plus nombreux – que le système productif considérera comme inemployables : une manière pour ceux qui continueront à tenir les manettes de s’acheter une bonne conscience à peu de frais. » Autre grand argument, la menace sur la « valeur travail ». La droite parle d’assistanat généralisé. À gauche, Arnaud Montebourg ou Vincent Peillon invoquent leur attachement au « travail fier » (Victor Hugo), celui qui procure la dignité à l’homme, qui sert de cadre aux avancées sociales, qui inclut. Mais l’argument est réversible. Dans les expériences engagées en Finlande ou dans des municipalités des Pays-Bas, le revenu universel est présenté comme un instrument d’aide au retour à l’emploi et de lutte contre l’exclusion. Et pour Jürgen De Wispelaere, chercheur à l’université de Tampere, l’expérimentation finlandaise, réalisée cette année sur 2 000 personnes, vise surtout à « tuer le préjugé selon lequel le revenu universel créerait un monde peuplé de Homer Simpson affalés sur leur canapé avec des bières ».

L’expérience la plus aboutie et la plus fascinante, le programme Mincome, a été menée entre 1973 et 1979 à Dauphin, une petite ville paisible de 10 000 habitants à trois heures de route de Winnipeg, au Canada. En 2009, Evelyn Forget, économiste de la santé à Winnipeg, s’est plongée dans les 18 000 boîtes d’archives oubliées dans un hangar, un trésor. Première surprise : chez les bénéficiaires du Mincome, les hospitalisations avaient chuté de moitié, une baisse liée à la réduction des dépressions, des maladies mentales, et des accidents (de la route ou dus à des violences familiales...). Seconde surprise : très rares étaient les bénéficiaires qui ont arrêté de travailler. « La réduction du travail touchait seulement deux groupes, raconte l’économiste : les très jeunes hommes, qui ont saisi l’occasion pour poursuivre le lycée, et les femmes mariées qui ont prolongé leurs congés maternité. »

Un jour, Evelyn Forget a été invitée chez une femme qui l’avait entendue à la radio. « Elle m’a raconté que dans les années 1970, elle était célibataire, avec deux petites filles. Elle vivait de l’aide sociale. Quand elle demandait une formation, on l’invitait gentiment à s’occuper de ses enfants avant de penser à elle-même. Elle s’est inscrite au programme Mincome : elle y a vu la possibilité de dépenser l’argent comme elle le voulait. Elle a décidé de faire une formation de bibliothécaire, a obtenu un temps partiel, puis un plein temps. » Sur son buffet trônaient deux cadres : la photo de ses filles recevant leur diplôme universitaire, sa fierté. L’expérience Mincome lui avait permis de reprendre en main son destin.

(Illustration Serge Bloch)

L’OBS N°2723 du 12 janvier 2017


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