Sortir de l’Europe ou la réformer : un clivage majeur

mercredi 19 avril 2017
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Par Georges

Depuis le « Non » de la France en 2005, la défiance et le rejet vis-à-vis de l’Union Européenne et sa zone euro s’est cristallisé partout en Europe amenant au Brexit et à une montée des forces radicales pour la sortie de l’Union et de l’Euro, la dislocation de l’Europe. C’est un clivage majeur qui engage l’avenir de notre continent, clivage majeur entre les candidats à la Présidentielle.

La dernière ligne droite de cette présidentielle 2017 est là. Hamon dégringole dans les sondages, Mélenchon progresse et devancerait Fillon qui fait comme si le deuxième tour était encore possible dans l’honneur, lui qui l’a perdu en reniant sa promesse devant les français de se retirer s’il était mis en examen ; tandis que Marine Le Pen vient de commettre la faute politique du Vel’d’hiv révélant le fond antisémite latent de ce parti. Déliquescence d’un système présidentiel et monarchique qui conduit la démocratie à l’abîme dans un concert d’intolérances, de corruption et de concentration des pouvoirs. Son résultat reste incertain comme celui de l’avenir de notre démocratie.

Désaccord Mélenchon/Hamon sur le plan B

Trois candidats [1] se déclarent pour un Frexit c’est-à-dire pour la sortie de l’UE et de la zone euro (ce dernier point ne concernait pas le Royaume-Uni) : Asselineau, Dupont-Aignan et Le Pen. Jean-Luc Mélenchon le propose en plan B si les traités européens ne sont pas substantiellement revus (son plan A). Ce clivage est un clivage essentiel entre Mélenchon et Hamon qui partage pourtant un même constat sur ces décennies d’Union Européenne. (Écouter ici) Elle porte sur la critique :
- De la politique de l’UE toute inspirée par le libéralisme qui détruit tout (emploi, valeurs, environnement, tissu social, services publics…) mais grossit pouvoirs et finances des grandes sociétés.
- De son organisation politique qui paralyse les évolutions, crée une opposition toxique entre Nation et Europe gangrenée par la corruption, les conflits d’intérêts, les lobbies.
Cette critique est partagée entre ces deux candidats. Elle condamne l’Europe à un changement radical de politique ou à sa disparition.

Certes, pour Jean-Luc Mélenchon, si cette sortie est un plan B en cas d’échec de la modification profonde des traités et de la politique de l’UE, elle est une éventualité bien réelle quand plan A et plan B sont mis sur la table. Pour réussir le plan A, Mélenchon veut faire pression sur les autres pays de l’UE en mettant en avant le plan B : il en fait une arme de dissuasion. Autrement dit, comme dissuasion, menacer les autres pays membres de la bombe atomique que serait la sortie de la France de l’Union ne sert que si cette arme n’est pas utilisée. Si elle l’était, elle n’aurait servi qu’à annoncer la couleur dès le début dans une sorte de « Retenez-moi ou je renverse la table ». D’autres pays pourraient en cours de « négociations », jouer la politique du pire (par exemple, ceux du groupe de Visegrad) et se dire qu’après tout la France hors UE ne serait pas une si mauvaise chose. Le pire ne serait-il pas une Union européenne et une zone euro sans la France ? Ce plan A sans contenu concret, sans levier de négociation autre que cette dissuasion donne l’initiative aux autres partenaires de l’UE (notamment l’Allemagne) pour accepter ou non une évolution significative des traités. La France pourrait demander mais les autres disposeraient. C’est la quasi-certitude de passer au plan B sauf à renier sa position de départ.

Le FN aussi le veut

Annoncer une possible sortie de la France de l’UE et de sa zone euro est-ce si différent quand Marine Le Pen le met en avant (et autres Asselineau et Dupont-Aignan) comme nécessité ? Certes les motivations sont différentes mais le résultat ne serait-il pas le même ? Sortir de l’UE et de l’euro c’est revenir à une monnaie (le « nouveau » franc) qui sera évidemment attaquée sur les marchés. Avons-nous oublié les dévaluations successives du franc ? Les emprunts d’État avec le poids de la dette risquent fort de déraper vers des hausses sensibles sinon vertigineuses. Bref c’est redonner un poids à la spéculation internationale pour attaquer un franc national avec les conséquences d’une déstabilisation majeure de notre économie et du tissu social. Le Royaume-Uni s’en va, enfin, dans deux ans… Et encore n’est-il pas en zone euro ! Nous en verrons peu à peu les conséquences, ne soyons pas si pressés de jeter le bébé avec l’eau du bain. Le Plan B c’est la dislocation de l’Union européenne et de la zone euro. Si la France sortait de l’UE et de l’euro, les pays à majorité anti-UE comprendront le signal pour s’en aller à leur tour. Bref c’est la fin de l’UE, son éclatement inéluctable.

La fin de l’UE c’est le retour à plusieurs dizaines d’années en arrière où chaque pays ne pèserait plus que son seul poids non seulement dans la région Europe mais dans le monde : un formidable recul de la place de chaque pays, dont le nôtre, dans la géopolitique mondiale. Last but not least, si la France au sein de l’UE, dans cet ensemble de pays européens, n’arrive pas à corriger significativement la politique et l’organisation de celle-ci, bref à renverser la vapeur, comment pourrait-elle jouer un rôle majeur hors de cette Europe à elle seule, sauf à réinventer une autre Europe (en contrecarrant, si encore possible la dynamique de dislocation qu’elle aura bien alimenté) avec qui veut bien la suivre (mais qui voudra la suivre, certainement pas l’est de l’Europe) ? De quelle voix disposera notre pays ? Celle d’un pays affaibli et crispé, attaqué sur les marchés dans un continent aux prises avec la peste brune de la "société illibérale".

Poutine et Trump en veulent aussi

Quelles grandes puissances souhaitent la disparition de l’Europe ? La Russie de Poutine et les États-Unis de Trump. L’affaiblissement européen (ou sa vassalisation) est un enjeu central pour la Russie de Poutine afin de reconstituer le réseau des pays frères (aux ordres), par la diplomatie, la guerre et le fait accompli comme le montre la Crimée et le Dombass, la cyber-déstabilisation des Républiques Baltes. Les déclarations anti-UE de Trump, sa satisfaction du Brexit, son désengagement annoncé de l’OTAN laissent entendre son hostilité à l’idée même d’Europe, le bilatéral remplaçant le multilatéral. Sortir de l’UE dans ce contexte géopolitique d’une nouvelle menace russe (guerre de la communication et cyber-attaques) et d’un désengagement des USA serait une faute politique et historique qui pourrait mener l’Europe a une nouvelle ruine. La fin de l’Europe serait la fin de la dynamique de paix qui a prévalu jusqu’à l’avènement du populisme par la fin d’une possible réforme profonde de l’UE disparue.

Qui ne veut pas voir que les tensions entre les peuples, entre les pays qui constituent l’Europe pourraient flamber dans une économie sinistrée ? Les extrêmes sont partout dans cette Europe, déjà au pouvoir dans plusieurs pays, prêts à jeter en pâture au peuple les boucs émissaires de toujours. Les guerres dans l’ex-Yougoslavie, la déstabilisation de l’est de l’Europe ne peuvent laisser aucune illusion. L’Europe peut et doit être un rempart contre cette montée des populismes à condition qu’elle se réforme, à condition qu’elle ne disparaisse pas sous les coups des forces radicales et extrémistes, gauche et droite confondues. Quitter l’Europe c’est faire le jeu de l’extrême-droite en France et en Europe, faire le jeu de la Russie de Poutine et des USA de Trump.

Une autre Europe pour s’opposer aux extrémismes et préserver la paix

Hamon s’oppose au plan B de Mélenchon. Il n’est pas possible de suspendre cette épée de Damoclès sur l’UE sans donner caution et des ailes à tous les fauteurs de division, tous les briseurs d’espérances sans ajouter l’acte de sortie à la menace de sortie. La voie du traité de démocratisation de l’Europe [2] est une réponse concrète, un levier pour réformer cette Europe malade de la corruption et de la finance. Notre avenir n’est pas hors l’UE mais dans l’UE à réformer. Les défis sont nombreux (immigrations massives à venir, dérèglement climatique, pollutions et destruction de l’environnement, emploi et révolution numérique, transitions énergétiques…) qui appellent plus de démocratie en Europe, par là plus d’Europe et de peuples unis.

Au-delà de l’élection présidentielle et de la bataille des législatives qui suivra, ce débat est l’enjeu majeur des années à venir, pour notre pays et sa population, pour la gauche à reconstruire, pour la paix en Europe.

blogs.mediapart.fr


[1Ou plutôt comme l’écrit "Le monde" dans son édito du 15 avril : "huit des onze candidats en lice envisagent, d’une manière ou d’une autre, de sortir de l’Union européenne (et de la zone euro) si celle-ci, à commencer par l’Allemagne, ne se plie pas à leurs desiderata."

[2« Pour un traité de démocratisation de l’Europe », Hennette, Piketty, Sacriste, Vauchez, Le Seuil, 2017


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