Fêtes des pères

lundi 19 juin 2017
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Par Anne Roumanoff

1970

Je lui offre un cendrier orange en argile cuit au four avec l’empreinte de la main de mes 5 ans. Dessus, j’ai peint "Bonne fête papa". En 1970, on pouvait offrir des cendriers, il n’y avait pas encore d’images atroces de poumons malades sur les paquets de cigarettes. C’est à ce genre de détails que je me rends compte que mon enfance est vintage.

1972

"Bonne fête papa. Tu es le plus merveilleux de tous les papas. Je t’aime mon papa chéri." J’ai écrit ça avec des feutres de toutes les couleurs rangés dans une boîte en fer. Une couleur par lettre. En CE2 dans les années 1970, pour une petite fille de 7 ans, les feutres de toutes les couleurs, c’était le top de l’esthétique. Sur la carte, j’ai rajouté des étoiles et un soleil. Il a dit : "Oh ! c’est joli, merci." Et ma mère a rajouté : "Bravo, ma chérie !" À l’époque, on pensait qu’il fallait valoriser les enfants pour leur donner confiance en eux. On croyait même que c’était ça le plus important : la confiance.

1975

Je me suis lancée dans la fabrication d’un vide-poches. J’avais dû trouver l’idée dans un de mes deux journaux de référence : Picsou Magazine ou Pif Gadget. J’ai pris une boîte de Camembert, je l’ai peinte en bleu turquoise, j’ai rajouté "Papa, je t’aime" en blanc et des petits points roses pour décorer. J’ai vaporisé du parfum de ma mère dans la boîte pour enlever l’odeur de Camembert, j’ai collé du papier Vénilia imitation bois à l’intérieur. Mon père a demandé : "Oh… C’est… Qu’est-ce que c’est ?" "Un vide-poches", j’ai répondu. Avec les points roses, on avait l’impression que la boîte de Camembert avait la rougeole.

1980

J’ai 15 ans, j’achète à mon père des mouchoirs blancs en tissu au Monoprix. Comme il ne fait pas preuve d’un enthousiasme débordant, je pars de table en claquant la porte pour montrer à quel point je suis une rebelle.

1988

Avec mon premier salaire, je lui achète un pull en cachemire bleu, col en V, taille XL. Il me remercie sans chaleur excessive puis m’avoue : "Tu sais, en fait, je n’aime pas trop les fêtes obligatoires."

1995

Cette année, pour la Fête des pères, je lui offre enfin un cadeau qui lui plaît beaucoup, il devient grand-père.

2000

Ma fille offre à son papa son premier cadeau de Fête des pères. Une boîte en argile avec l’empreinte de sa petite main. "C’est un cendrier ?", je demande. Elle hausse les épaules. "Mais non, maman, c’est un vide-poches."

2010

J’invite mon père au restaurant. Il mange de bon appétit, il ne parle pas trop, il me sourit. Je regarde ses mains parsemées de taches de vieillesse.

2015

Je lui passe un petit coup de fil vite fait. "Bonne fête, papa. Je t’aime, papa." "Ah… Merci", il répond, un peu mécaniquement. Je ne sais pas que c’est ma dernière Fête des pères.

2017

On arrive à le dire d’un air presque détaché : "Mon père est mort." Les gens disent : "Je suis désolé" en prenant un air de circonstance. On est censé s’habituer à l’absence au bout d’un moment, ça s’appelle "faire son deuil". Dis papa, à qui je vais téléphoner aujourd’hui ?

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