La neurochirurgie ferme la porte à une femme d’origine maghrébine et populaire

jeudi 22 juin 2017
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Par Michaël Hajdenberg

Sabrina est née il y a 33 ans à Saint-Denis dans un milieu très populaire. Elle était le modèle à suivre dans son quartier. Après 15 années de médecine, elle se retrouve pourtant au RSA, en butte, dit-elle, à un milieu misogyne, élitiste et où règne un réel népotisme.

Sabrina habite de nouveau chez ses parents, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Elle vit du RSA. Après 15 années d’études supérieures, cette neurochirurgienne de 33 ans, issue d’un milieu populaire, aurait pu être l’incarnation du mérite républicain, « un modèle » pour son quartier. Mais cette femme d’origine maghrébine a atterri dans un milieu machiste, élitiste, hostile, où elle ne parvient pas à se faire une place bien qu’elle ait validé tous les concours et examens nécessaires. « Mes parents ont tout sacrifié pour moi. Et après tous ces efforts, tout ce cursus, je suis devenue un cas social. J’ai la rage. Dans le 93, j’ai envie de dire aux jeunes : Allez-y ! Brûlez des voitures ! Vous avez raison. Ça ne sert à rien de faire de grandes écoles. Cette société est pourrie. »

Sabrina, qui ne souhaite pas que son nom apparaisse pour que ses futurs patients n’en sachent pas trop sur elle, a longtemps caché à ses parents tous les obstacles qu’elle devait surmonter. Ils sont tombés d’autant plus haut que le parcours de leur fille, aînée de 5 enfants, semblait idéal. « Mon père était magasinier dans une usine, il se levait à 4 h 30 le matin, ma mère travaillait un peu dans un restaurant. Et comme beaucoup d’immigrés, mes parents ne connaissaient pas vraiment de métiers valorisants, à part avocat et médecin. » Cela tombe bien : petite, Sabrina est marquée par une rencontre avec sa pédiatre. Après le bac, les études de médecine sont une porte de sortie. « Je voulais étudier ailleurs qu’en banlieue. » Elle intègre Paris 7, Bichat. Et dès la deuxième année, elle est « fascinée par le cerveau. Mais la neuro est perçue comme la spécialité des dieux. Les postes sont très chers ».

Elle en fait cependant son objectif, même si, dès le début, elle se sent en décalage. « Quand je suis arrivée en première année de médecine, les étudiants baignaient dans le milieu, il y avait énormément de fils de médecins. Ils avaient déjà commencé à bosser l’été précédent en achetant des polycopiés, pendant que moi je travaillais au McDo pour me payer mes études. » Sabrina tente alors de cacher le décalage qu’elle ressent. « J’ai toujours masqué mes origines, quitte à mentir. J’ai un faciès interprétable de façons multiples. Comme mon nom. Mais je ne me mélangeais pas trop. A posteriori, je me dis que je n’ai jamais vraiment fait l’effort d’aller vers les autres. Mais je n’étais pas attirée par le côté festif, les soirées alcoolisées. J’étais entre deux mondes puisque, le soir, je rentrais dans ma cité, mon ghetto. » Les premières années se déroulent sans problème. La compétition commence vraiment en 5ème année. Sabrina obtient un bon classement, qui lui donne accès à la chirurgie. Mais c’est trop juste pour Paris. Elle choisit Toulouse. « C’est là que j’ai signé mon arrêt de mort. »

Car après quatre nouveaux semestres apparemment sans souci, on tente de la dissuader d’aller en « neurochi ». Sans qu’elle comprenne pourquoi, on ne lui valide pas son 4ème stage. Un ponte lui conseille de se réorienter. « J’ai compris qu’il fallait laisser la place à un fils de neurochirurgien qui était derrière moi. Si je validais mes stages, personne ne pouvait cependant m’empêcher de réaliser ce que je voulais. Mais d’un seul coup, j’ai senti que je n’étais plus désirée. Des personnes ont voulu me faire payer mon ambition personnelle, d’être sortie de ma condition de prolétaire, mon faciès et surtout le refus de me soumettre aux relations extra-professionnelles pour pouvoir m’intégrer. » Plus prosaïquement, des « difficultés d’intégration » lui seront par la suite reprochées. Mais aucun des mandarins du dossier sollicités par Mediapart n’a souhaité répondre à nos questions. En France, on compte moins de 13 % de femmes parmi les neurochirurgiens ; 3 parmi les 67 professeurs d’université et seulement 2 chefs de service (à Caen et Bordeaux). « Mais il n’y a quasiment pas non plus d’Arabes, de juifs, de Noirs », décrit Sabrina, qui rapporte la mégalomanie du secteur. « Vous connaissez la différence entre Dieu et un neurochirurgien ? Dieu ne se prend pas pour un neurochirurgien. » Et un Dieu choisit ses prophètes. « Est-ce que c’était parce que j’étais banlieusarde ? Je n’avais pas de famille, pas de réseau, j’étais inoffensive. Ils ont cru que je m’écraserais. » Piètre diagnostic.

Sabrina leur reproche alors en effet ouvertement, à l’oral et à l’écrit, d’avantager la progéniture d’un clinicien réputé. Elle exige des explications. « On m’a dit que je n’avais pas le profil, que je n’étais pas compétente. Mais comment pouvaient-ils le savoir ? Ils ne m’avaient jamais laissé rien faire. » Sabrina est coincée : elle ne parvient pas à se faire transmettre la preuve qu’elle a bien validé son stage précédent. Blasphème supplémentaire : elle prend un avocat pour se défendre et attaque l’invalidation de son stage au tribunal administratif (qui lui donnera tort). Un médecin, qui l’appelle « Pupuce » depuis le premier jour, lui confiera : « On ne peut pas valider une interne procédurière. Avec toi, on va tous finir derrière les barreaux. Tu es une bonne âme humaine, va donc en médecine générale. » Pour Sabrina, c’est une évidence : elle est discriminée dans un milieu masculin, bourgeois, qui cultive l’entre-soi, particulièrement dans cette spécialisation si « noble » qu’est la neurochirurgie, comparée à d’autres sous-spécialités comme la chirurgie anale.

À Toulouse, la CGT, qui la défend, évoque sans hésiter de la discrimination : « Ce qu’on lui a fait, c’est l’horreur absolue. C’est une chance qu’elle ne se soit pas foutue en l’air. » Mais le représentant du syndicat souligne aussi son attitude parfois contre-productive, peut-être liée à sa méconnaissance des codes en vigueur : « Elle a envoyé des lettres partout, tout le temps, jusqu’au président de la République, ce qui n’a fait que renforcer l’hostilité contre elle, et a donné un prétexte à l’administration pour dire qu’elle était folle. C’est une fille très intelligente, acharnée, un monstre de travail, qui met un point d’honneur dans un certain nombre de choses, et qui a osé s’en prendre à l’establishment. C’est vrai que c’est une sacrée coïncidence que sa place soit prise par le fils d’un ponte. Mais pourquoi attaquer au tribunal administratif ? C’est quasiment impossible de gagner. C’est inutile. » L’histoire raconte cependant plus qu’une possible affaire de discrimination. « Quand on est une femme, maghrébine, on ne fait pas de la neurochirurgie, poursuit la CGT. Alors, si on le fait, on n’a pas d’exigences. » Or Sabrina n’a pas vu les choses ainsi : « Elle lisait les textes sur la formation et elle voulait que ça se passe comme c’est écrit, raconte la CGT. Mais de la théorie à la pratique, il y a un monde : tout le monde le sait, personne n’ouvre sa gueule. Quand on est interne, on est soumis. On n’apprend pas le métier mais on s’en fout. Bien qu’on le lui ait dit, elle a refusé d’être taillable et corvéable à merci. Qu’elle ait fini son cursus, c’est un miracle. »

Et cela ne tient qu’à sa volonté de fer. Son récit dure des heures. Il faudrait des pages et des pages pour rapporter tout ce qu’elle a subi : le bloc opératoire dont elle est exclue, les cours dont elle est privée, la liste de diffusion dont elle est écartée… Apeurée par un coordinateur et un praticien hospitalier qui la bloquent dans une pièce, elle brandit un dictaphone pour tout enregistrer, et subit en retour des intimidations physiques. Elle se met en arrêt de travail. Désireuse de fuir Toulouse, elle prend une année de césure à Paris, où elle est acceptée en mastère de recherche. Pour prouver ses compétences médicales et continuer de se faire la main, elle brigue parallèlement un diplôme universitaire de microchirurgie. Elle obtient les deux diplômes. Grâce à l’aide du ministère et des dérogations, Sabrina obtient alors de pouvoir effectuer plusieurs stages loin de Toulouse, qui se passent très bien. Mais elle se voit quand même contrainte d’y revenir pour son neuvième stage. Lors d’une pose de pique, elle raconte qu’elle est agressée verbalement puis physiquement par un anesthésiste. « Il m’a attrapée par la tête, m’a jetée au sol, m’a traînée par terre, et a tenté de m’étrangler. » Elle dépose plainte pour tentative d’homicide. Mais c’est elle qui est mise à pied. Encore un stage qui ne sera pas validé. Et qu’elle doit repasser.

« Des internes déposant des mains courantes contre des chefs de service, il n’y en a pas beaucoup »

Elle n’abandonne pas et est heureuse de pouvoir effectuer un peu plus tard ce qui doit être son tout dernier stage, à Marseille. Ce ne sera pas mieux. Sabrina veut avoir accès au bloc opératoire, et voir de très près ce qui se passe. Les six internes hommes qui forment l’équipe jouent des coudes pour être aux premières loges : on lui réserve seulement une place sur un escabeau, derrière eux, pour observer pendant que les autres préparent le champ opératoire et le patient. « Ils me traitaient comme une infirmière alors que j’avais le même niveau qu’eux. » Après un nouvel incident, elle est suspendue puis convoquée devant un conseil de discipline – une procédure rarissime pour un interne. On tente ensuite de lui mettre sur le dos la responsabilité de la mort d’un patient. Le temps que le conseil se tienne, les délais sont dépassés pour valider son stage. L’université Paul-Sabatier demande une mise à pied de trois ans. « Mais le dossier était vide, rapporte la CGT. Elle a été suspendue 7 jours, ce qui n’a aucun sens. Ils n’ont jamais eu le moindre élément prouvant qu’elle était dangereuse. »

Si Sabrina pense qu’elle n’a pas la tête de l’emploi, elle ne soulève pas la question du « harcèlement sexuel », au contraire de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes (AVFT), qui la soutient. À Marseille, Sabrina décrit en effet un neurochirurgien « connu pour être très chaud du bas-ventre », et rapporte les propos tenus au bloc opératoire par cet homme qui fait beaucoup de vissage pédiculaire dans les vertèbres : « Il parle du pédicule en disant : “Tenez-moi la bite.” Et quand il insère une vis dans un pédicule étroit, il dit : “Ça, c’est une chatte de Philippine.” Lorsque le pédicule est large : “Ça, c’est une chatte de Comorienne.” ». Sabrina décrit un environnement professionnel où « se taper l’interne » fait partie du décorum. Marseille ne valide pas son stage. Mais Nancy accepte de l’accueillir et tout se passe bien, ou presque. Une vraie couverture du Nouvel Observateur, représentant un médecin pensant du bien de Sabrina, est détournée en Nouveau Masturbateur. Sur la photo et grâce à Photoshop, Sabrina tient un sexe en érection dans chacune de ses mains, dont celui du chef d’établissement. Le montage circule et est affiché à Toulouse.

Faut-il voir aussi de l’humour carabin dans les propos d’un professeur d’université et praticien hospitalier de Marseille qui dénigre auprès de Sabrina la religion musulmane, évoque la stupidité de rites comme le jeûne, disserte sur l’inexistence de Dieu ? Forte de ses dix stages validés, Sabrina peut cependant enfin soutenir sa thèse, mais à Toulouse, devant ses ennemis. Au vu de son profil « atypique », le jury, qui dit douter de la réalité des cas exposés, lui objecte son « parcours inquiétant », ses « grosses difficultés relationnelles ». Elle ne se démonte pas, obtient de pouvoir présenter sa thèse presque à l’identique à Paris, et la valide en octobre 2016. Ses cinq années de spécialisation en ont pris huit, mais elle voit enfin le bout du tunnel. Croit-elle. Car en réalité, elle n’obtient aucun des nombreux postes où elle postule. « Je suis vue comme “Miss problem”. Je suis revenue dans le ghetto. Et je vais faire quoi ? Travailler à la boulangerie ? Je me suis retrouvée à la Caisse des allocations familiales à mendier un RSA et j’ai envie de hurler ma révolte. Des postes vacants, il y en a. On a même recours à des étrangers. Mais on n’examine même pas ma candidature. C’est Sabrina. La folle. »

L’horloge tourne. Le diplôme n’est valable que deux ans, Sabrina n’a plus que quelques mois pour trouver. Même pour pouvoir exercer en clinique, elle doit auparavant être passée par un hôpital. Elle s’est donc tournée vers Mediapart, pour un appel à l’aide. « Ma carrière va se finir avant d’avoir débuté. Ce n’est pas possible. » Sabrina est d’autant plus en difficulté qu’elle ne peut même pas exercer en médecine générale. Si elle devait changer de spécialité, elle devrait repasser le concours de l’internat. À la fédération CGT de la santé, Philippe Crepel explique qu’elle paie « le fait d’avoir dit ce que personne n’ose dire, de s’être rebellée contre ce pouvoir surdimensionné de la hiérarchie, qui valide le parcours tous les six mois. D’autres, qui ont déjà 8 ou 9 années d’études derrière eux, ne veulent pas jouer avec le feu. Se faire invalider un stage, c’est 6 mois de perdus. Après huit ans d’études, ça fait réfléchir. Les internes subissent donc les humiliations devant les collègues, les agressions, les mots cassants. Sabrina, elle, est “blacklistée” car des internes qui déposent des mains courantes contre des chefs de service, il n’y en a pas beaucoup. Mais ne pas trouver d’emploi, on n’a jamais vu ça. Pourtant, on en voit des dossiers ; il y a deux millions de salariés dans notre secteur. Mais des comme ça, non. Il n’y a pas d’éléments contre elle dans son dossier. Le ministère, qui fait ce qu’il peut, n’arrive pas à faire appliquer le Droit. »

À Nancy, un médecin qui l’a bien connue, et qui ne croit pas en l’aspect discriminatoire, tempère : « Elle s’est grillée avec tout un pan de la chirurgie française, et a du mal à travailler en équipe. » Au point de ne pas pouvoir exercer ? « Les centres de formation sont peu nombreux, explique Djillali Annane, ancien conseiller au cabinet de la ministre de la Santé Marisol Touraine qui a suivi le dossier. Les équipes se connaissent. Or le poste qu’elle recherche nécessite un adoubement. Le ministère était prêt à faciliter l’ouverture d’un poste, mais ça ne marche pas. Pourtant, si elle a validé son internat, c’est qu’elle a le niveau requis. Après, on ne peut pas nier qu’on est dans un milieu où si le candidat n’est pas du moule, il lui est difficile de faire son chemin. » Édouard Couty, qui endosse actuellement un rôle de médiateur au sein de l’hôpital public, ne dit pas fondamentalement autre chose. « Elle a toutes les qualifications. Théoriquement, elle devrait avoir un poste. C’est une situation très, très rare. J’essaie de lui trouver un point de chute. »

Sauf que, comme le dit Martin Winckler, médecin, romancier et essayiste français qui a publié en 2016 Les Brutes en blanc, « cela ne sert à rien de faire appel à l’institution, au ministère, chaque structure hospitalière est autonome dans ses décisions. Ces structures n’examinent pas les dossiers de candidature en fonction du mérite, mais sur le on-dit des gens avec qui le candidat a travaillé ». Pour ce médecin, qui vit aujourd’hui au Canada mais scrute tout ce qui se passe en France, dans cette affaire que nous lui avons exposée, « le sexisme joue, le racisme joue. Mais un homme n’aurait pas voulu plier, cela aurait été la même chose. Il n’y a pas de recours, pas de commission médicale paritaire. On dit de quelqu’un qu’il ne veut pas s’intégrer quand il ne veut pas faire ce qu’on lui demande de faire. Alors que dans les pays anglo-saxons, s’il y a une personnalité difficile, on discute. On ne va pas lui montrer la porte. C’est très hypocrite, car à l’inverse, on ne fait rien contre les chirurgiens alcooliques ou harceleurs ». Selon l’essayiste, « l’hôpital français, c’est le népotisme et le marquisat, des querelles de clocher et des conflits de pouvoir. Un monde où on ne peut pas dénoncer son patron harceleur sexuel car c’est lui qui décide de votre carrière. La hiérarchie hospitalière universitaire, c’est le monde de la cooptation. Ils recrutent ceux qui sont prêts à courber l’échine jusqu’à ce qu’ils leur succèdent et reproduisent le système ».

Martin Winckler donne un conseil : « Le seul moyen, c’est qu’elle parte de France. La médecine est représentative de la société française : sexiste, raciste, élitiste. Une société de pouvoir. On a besoin de neurochirurgiens en Belgique, en Suisse, au Canada. Là, on va regarder sa formation. Qu’elle ne se batte pas contre des moulins à vent en béton. » Le conseil peut sembler paradoxal : les hôpitaux français ont aujourd’hui de tels besoins en neurochirurgie que pour pallier ce manque, ils recrutent des praticiens étrangers.

(Illustration du haut : L’université Paris-Bichat, où Sabrina a commencé ses études ©DR - photo ci-dessus à gauche : Pour Martin Winckler, en médecine, « votre patron a tous les droits : vous coopter ou vous démolir ». ©DR)

mediapart.fr


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