Étouffement organisé

vendredi 28 juillet 2017
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Par Jean-François Debargue

« Les Sahraouis ? On s’en fout ! Ils sont inoffensifs et pacifiés maintenant. On n’a plus qu’à attendre qu’ils s’éteignent tranquillement, étouffés par l’aide humanitaire dans leur désert ». Ces mots, prononcés par un fonctionnaire du Quai d’Orsay il y a déjà quelques années, reflètent à la fois le cynisme du pays dit des « Droits de l’Homme » et l’instrumentalisation de l’aide humanitaire.

J’ai repensé à ces propos en tenant la main d’un vieil homme mourant sous une tente en février dernier. J’ai repensé à ces personnes disparues depuis 10 ans de fréquentation des campements Sahraouis, à ces enfants morts nés, à ceux emportés par la maladie, par le handicap, par l’injustice, à tous ceux qui se sont « éteints tranquillement, étouffés par l’aide humanitaire »… Les caravanes d’aides alimentaires continuent leurs incessantes navettes. Les négociateurs continuent de creuser la fosse commune du peuple Sahraoui comme on fait creuser leur tombe aux condamnés. Vingt-six ans qu’ils creusent, pour avoir accepté ce marché de dupe : l’arrêt des combats contre l’organisation d’un référendum dans les neuf mois à suivre. Une durée de gestation de l’espoir qui s’est transformée en une nouvelle génération née dans les camps.

Les historiens mettront en avant ce calcul qui consiste à faire en sorte qu’une absence voulue de solution politique sous anesthésie humanitaire finisse par résoudre un problème en devenant solution finale. Non, l’application du processus de décolonisation n’est pas négociable. Non, la libération de prisonniers injustement jugés et condamnés n’est pas négociable. Non, l’impunité d’un État qui torture n’est pas négociable. Non, l’aide humanitaire n’a pas à être le sédatif d’une désertion politique. L’aide humanitaire est née dans l’urgence exigeante des champs de bataille, des catastrophes naturelles ou de celles le plus souvent provoquées par l’homme. Son succès devrait se mesurer à la fois à sa rapidité d’intervention mais aussi à sa rapidité à quitter les lieux. Elle a appris à se développer de façon protéiforme, des plus petites associations bénévoles jusqu’à l’internationalisation professionnelle parfois lucrative d’ONGs.

L’ONU qui s’est juridiquement ligotée par les liens de l’abstention ou du veto de ses États membres aux intérêts contradictoires a démontré une fois de plus son impuissance à organiser le référendum d’autodétermination. Chaque jour qui passe dresse de nouvelles pierres dans les cimetières Sahraouis sur le sol lunaire de la Hamada de Tindouf. Une fois de plus, le 27 avril prochain, sera renouvelée cette mission fictive de la Minurso qui permet aux Nations Unies, en « gelant » la situation, et en sabordant les objectifs à atteindre, de déployer à loisir sa propre armada humanitaire, PAM (Programme Alimentaire Mondial) UNICEF, OMS… À qui profite le crime ?
Le dévoiement humanitaire peut alors commencer. Conçu pour l’urgence, on lui demande de gérer une situation devenue chronique, d’empiéter sur le champ du politique, suffisamment lâche et malhonnête pour ne pas s’attaquer aux racines du mal colonial. L’aide humanitaire alors imperceptiblement instrumentalisée doit s’interroger : « Faut-il aider les Sahraouis à survivre dans une injustice acceptable et l’absence voulue d’une solution politique ? »

Si la réponse est oui, il lui faut alors accepter d’être complice des preneurs d’otages en acceptant de continuer de nourrir les otages. « Faut-il les aider à vaincre cette injustice » ? est une autre question qui appelle des réponses différentes, moins évidentes qu’une assistance systématique : celle de l’arrêt de négociations stériles. Celle d’un ultimatum à poser à l’ONU. Celle d’un arrêt de l’aide humanitaire remettant la pression sur la responsabilité politique. Celle en dernier lieu d’une reprise des armes… Mais que cesse ce lent étouffement humanitaire, politiquement prémédité. Que cesse cet assistanat sauvant des vies pour les maintenir en sursis et les priver d’avenir, cette éducation ajoutant aux capacités inutilisées, la frustration, cette distribution alimentaire conçue pour l’urgence qui finit par nourrir des maladies chroniques, cette parodie de justice qui emprisonne les défenseurs des Droits de l’Homme et décore les bourreaux…

J’ignore quels sont les mots donnés par ce jeune Sahraoui à cet homme dont il caresse les cheveux blancs. J’ignore si l’homme qui meurt-là en s’étouffant peu à peu est suffisamment conscient pour percevoir qu’un jeune Sahraoui qui pourrait être son petit fils recueille son souffle. J’ignore si ce jeune homme pressent qu’il sera un jour ce vieillard agonisant dans ce désert, abandonné. Mais je sais qu’ouvertement et sans aucune humanité des hommes (?) qui disent s’en foutre ont souhaité cet étouffement.

Jean-François Debargue

(Illustration : Crédit photo JfD-Apso)

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