De l’Asie du sud-est vers la France, en 23 jours

samedi 12 août 2017
par  Raoul Marc Jennar
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Par Raoul Marc Jennar

Je viens de rentrer en France par la voie des mers. Sur le conseil d’un ami aujourd’hui disparu, le grand journaliste italien Tiziano Terzani, j’ai effectué le retour en douceur de l’Orient extrême vers l’Europe. J’ai loué une cabine sur un cargo, en l’occurence un porte-conteneurs. C’est une expérience que je recommande vivement quand on veut rompre avec le rythme qu’impose aujourd’hui un certain modèle de société.

Les Chinois ont un proverbe pour chaque situation. « Un voyage de dix mille lieues commence aussi par un premier pas » disent-ils. Mon voyage de 8 050 milles (en mer on compte en milles, soit 15.000 kms) avait commencé par la route de Phnom Penh à Vung Tau, au Vietnam. Dix heures en minibus. Avec passage par Neak Loeung. Jusqu’il y a peu, c’est là qu’on franchissait en ferry le Mékong, large à cet endroit d’au moins deux kilomètres. Avec l’aide des Japonais, les autorités cambodgiennes ont construit un superbe pont qui rappelle celui qui passe au dessus de la Seine au Havre. Puis vient la frontière vietnamienne. On change de véhicule après avoir franchi les services de l’immigration à une vitesse proportionnelle au nombre de dollars glissés à un des agents qui proposent leur aide. Le 14 juillet, en fin de matinée, à Vung Tau, c’est l’embarquement sur le CC Lapérouse.

Pendant 23 jours, j’ai goûté d’un bonheur rare, d’un vrai luxe aujourd’hui : être coupé du monde. Vingt-trois jours d’un total isolement. Pas de courriers sur mes messageries, inaccessibles. Pas d’infos, ni de commentaires sur mes blogs ou sur Facebook, inaccessibles eux-aussi. Pas de télé. Pas de radio. Aucun motif de préoccupations. Aucune agression des réseaux sociaux. Aucune nouvelle des turpitudes humaines. Lavé, par l’océan, des miasmes de la politique politicienne à la française. Une véritable cure de désintoxication.

Pendant 23 jours, autre bienfait, pas de contrainte horaire, à l’exception des repas de midi et du soir qui ont rythmé les journées. Pas d’obligation de me lever à une heure dite, d’être ici ou là à tel moment, d’avoir à faire ceci ou cela pour telle heure ou tel jour. Il s’est trouvé un moment où, désireux de quitter la passerelle, je me suis rendu compte que je n’étais tenu à rien, que je n’avais aucune obligation à satisfaire. Ce fut comme si je redécouvrais la liberté. Un instant rare de pur bonheur. La seule contrainte que je me sois infligée, c’est celle d’écrire. Mais écrire n’est en rien une contrainte, c’est un plaisir. Presque un besoin. Je reviens avec un carnet de notes d’une centaine de pages d’une écriture bien serrée. Du coup, entre les longues heures de méditation face aux étendues marines, l’écriture et les contacts avec l’équipage, je n’ai pas vu le temps passer.

Pendant 23 jours, j’ai vécu à côté de marins. Une communauté humaine qui m’était totalement inconnue. Et je me garderai bien d’écrire que je la connais désormais, tant il doit y avoir des vies de marin très différentes et tant chaque vie à bord est liée à une activité spécifique. Mais je retiens que pas un seul n’a refusé de me sourire, de me parler, de m’informer. Avec les Indiens et les Philippins, seul l’anglais permettait les échanges. Ils furent nombreux et plus que cordiaux, notamment avec les timoniers philippins sur la passerelle. Avec les officiers français dont je partageais l’apéro au carré des officiers et la table ensuite à la salle à manger, les rapports furent toujours très chaleureux. J’ai eu beaucoup de chance d’être le seul passager, car on m’a permis ce qu’on n’autorise sans doute pas à tout un groupe (ce navire-là dispose de six cabines pour passagers).

Pendant 23 jours, je me suis regardé dans le miroir des immensités marines. Moins pour faire un bilan que pour penser l’avenir. Un avenir très différent de ce qui m’a occupé en France depuis dix ans (voir mon billet précédent). Tiziano avait raison : c’est une expérience exceptionnelle.

Trajet du CC-Lapérouse

jennar.fr


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