La pauvreté n’est pas un manque de caractère, c’est un manque d’argent !

mardi 12 septembre 2017
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By Rutger Bregman

J’aimerais commencer avec une question simple : pourquoi les pauvres prennent-ils tant de mauvaises décisions ? C’est une question cruelle mais regardez les données : ils empruntent plus, épargnent moins, fument plus, font moins de sport, boivent plus et mangent moins sainement. Pourquoi ?

L’explication standard fut un jour résumée par le Premier ministre britannique, Margaret Thatcher. Elle a qualité la pauvreté de « défaut de la personnalité ». Un manque de caractère, en gros. J’ignore combien d’entre vous seraient aussi directs. Mais l’idée que quelque chose cloche chez les pauvres n’est pas restreinte à Mme Thatcher. Certains croient que les pauvres devraient être tenus responsables de leurs erreurs. D’autres que nous devrions les aider à prendre de meilleures décisions. Mais la supposition sous-jacente est la même : quelque chose cloche chez eux. Si nous pouvions les changer, si nous pouvions leur apprendre comment vivre leur vie, si seulement ils écoutaient. Pour être honnête, c’est ce que j’ai pensé durant longtemps. Il n’y a que quelques années que j’ai découvert que tout ce que je pensais savoir sur la pauvreté était faux.

Tout a commencé quand je suis tombé sur une publication de psychologues américains. Ils avaient parcouru 13 000 kms, allant jusqu’en Inde, pour une étude fascinante. C’était une expérience avec des agriculteurs de canne à sucre. Vous devez savoir que ces agriculteurs recueillent environ 60 % de leur revenu annuel d’un coup, juste après la récolte. Cela signifie qu’ils sont relativement pauvres une partie de l’année et riches le reste. Les chercheurs leurs ont demandé de passer un test de QI avant et après la récolte. Ce qu’ils ont alors découvert m’a complètement ébahi. Les agriculteurs avaient un score bien inférieur avant la récolte. Les effets de la vie dans la pauvreté correspondent à une perte de 14 points de QI. Pour vous donner une idée, c’est comparable à la perte d’une nuit de sommeil ou aux effets de l’alcoolisme. Quelques mois après, j’ai entendu qu’Edar Shafir, professeur de l’université de Princeton et un des auteurs de cette étude, venait en Hollande, où je vis. Je l’ai rencontré à Amsterdam pour parler de sa nouvelle théorie révolutionnaire de la pauvreté. Je peux la résumer en trois mots : « mentalité de pénurie ». Les gens se comportent différemment quand ils perçoivent qu’une chose est limitée. Peu importe ce que c’est, que ce soit un manque de temps, d’argent ou de nourriture.

Vous connaissez tous ce sentiment, quand vous avez trop à faire ou que vous avez renoncé à déjeuner et votre glycémie plonge. Cela restreint votre attention à votre manque immédiat, au sandwich qu’il faut que vous mangiez, à la réunion qui commence dans cinq minutes ou aux factures qui doivent être payées demain. La perspective à long terme part en fumée. Vous pourriez comparer cela à un nouvel ordinateur qui fait tourner dix programmes lourds. Il ralentit et ralentit, faisant de erreurs. Il finit par planter, pas que ce soit un mauvais ordinateur mais il a trop à faire d’un coup. Les pauvres ont le même problème. Ils ne prennent pas de décisions idiotes car ils sont idiots mais car ils vivent dans un contexte où n’importe qui prendrait des décisions idiotes. Soudain, j’ai compris pourquoi tant de nos programmes anti-pauvreté ne fonctionnent pas. Les investissements dans l’éducation sont souvent inefficaces. La pauvreté n’est pas un manque de connaissances. Une analyse récente de 201 études sur l’efficacité des formations de gestion de l’argent a conclu qu’elles n’avaient presque aucun effet. Ne vous méprenez pas, non pas que les pauvres n’apprennent rien, ils en sortent plus sages, c’est certain. Mais ce n’est pas assez. Ou comme le professeur Shafir m’a dit : « C’est comme apprendre à nager à quelqu’un et les jeter dans une mer agitée. »

Je me souviens être assis là, perplexe. Cela m’a frappé, nous aurions pu le comprendre il y a des décennies. Ces psychologues n’ont pas eu besoin de scanners du cerveau ; juste mesurer le QI des agriculteurs et les tests de QI ont été inventés il y a plus de 100 ans. J’ai réalisé que j’avais déjà lu sur la psychologie de la pauvreté avant. George Orwell, un des plus grands auteurs ayant jamais vécu, a connu la pauvreté dans les années 1920. « L’essence de la pauvreté » a-t-il écrit, est qu’elle « annihile le futur ». Il s’étonnait, je cite : « Combien les gens prennent pour acquis d’avoir le droit de prêcher et prier pour vous dès que votre revenu chute sous un certain seuil. » Ces mots résonnent tout autant aujourd’hui. La grande question est, bien sûr : que pouvons-nous faire ? Les économistes modernes ont des solutions dans leurs manches : aider les pauvres avec la bureaucratie ou leur envoyer un SMS pour leur rappeler de payer les factures. Ce genre de solutions sont très populaires auprès des politiciens modernes en grande partie car elles ne coûtent rien. Ces solutions sont, à mon avis, un symbole de cette ère où nous traitons si souvent les symptomes mais ignorons la cause sous-jacente. Je me demande : pourquoi ne changeons-nous pas le contexte dans lequel les pauvres vivent ? Ou, selon notre analogie avec l’ordinateur : pourquoi continuer à bricoler le logiciel quand le problème peut être résolu en installant plus de mémoire ? À ce moment-là, le professeur Shafir avait le regard vide. Après quelques secondes, il a dit : « Oh, je comprends. Vous voulez donner plus d’argent aux pauvres pour éradiquer la pauvreté. Bien sûr, ce serait super. Mais je crains que ce genre de politique de gauche que vous avez à Amsterdam, elle n’existe pas aux États-Unis. »

Est-ce vraiment une idée démodée et de gauche ? Je me souviens d’avoir lu un vieux plan, quelque chose de proposé par des grands penseurs de l’histoire. Le philosophe Thomas More touche le sujet dans son livre « Utopia », il y a plus de 500 ans. Ses partisans se sont étendus sur tout le spectre, droite et gauche, de l’activiste pour les Droits civils, Martin Luther King, à l’économiste Milton Friedman. C’est une idée incroyablement simple : une garantie de revenu de base. Qu’est-ce que c’est ? C’est facile. Une subvention mensuelle, assez pour les besoins de base : nourriture, abri, éducation. C’est inconditionnel, personne n’a à vous dire ce que vous devez faire pour l’avoir ni ce que vous devez faire avec. Ce n’est pas une faveur mais un Droit. Il n’y a aucun stigmate lié à cela. En en apprenant plus sur la vraie nature de la pauvreté, je me demandais constamment : est-ce l’idée que nous attendions tous ? Pourrait-ce être si simple ? Au cours des trois années suivantes, j’ai lu tout ce que j’ai trouvé sur le revenu de base. J’ai parcouru les douzaines d’expériences conduites à travers le monde. Il ne m’a pas fallu longtemps avant de trouver l’histoire d’une ville qui avait réussi, elle avait éradiqué la pauvreté. Mais alors... presque tout le monde a oublié.

Cette histoire commence à Dauphin, au Canada. En 1974, on a garanti un revenu de base à tous les habitants de cette ville, s’assurant que personne ne chute sous le seuil de pauvreté. Au début de l’expérience, une armée de chercheurs sont venus dans la ville. Durant quatre ans, tout s’est bien passé. Puis un nouveau gouvernement a été élu au pouvoir et le nouveau cabinet canadien voyait peu d’intérêt à l’expérience et la jugeait coûteuse. Quand il n’est plus resté d’argent pour analyser les résultats, les chercheurs ont décidé de ranger les dossiers dans 2 000 boîtes. 25 années sont passées puis Evelyn Forget, une professeure canadienne, a trouvé les archives. Durant 3 ans, elle a soumis les données à toutes formes d’analyses statistiques et peu importe ce qu’elle essayait, les résultats étaient les mêmes : l’expérience avait été un franc succès. Evelyn Forget a découvert que les gens de Dauphin n’étaient pas que plus riches mais plus intelligents et sains. Les résultats scolaires des enfants s’étaient fortement améliorés. Le taux d’hospitalisation avait diminué de 8,5 %. La violence conjugale avait baissé, comme les plaintes liées à la santé mentale. Les gens n’avaient pas démissionné. Les seuls qui travaillaient un peu moins étaient les jeunes mères et les étudiants, qui restaient plus longtemps à l’école. Depuis, il y a des résultats similaires dans d’innombrables autres expériences dans le monde, des États-Unis à l’Inde.

Alors... voilà ce que j’ai appris. Quand il s’agit de pauvreté, nous, les riches, devrions arrêter de prétendre être mieux informés, arrêter d’envoyer chaussures et peluches aux pauvres, des gens qui nous sont étrangers, et nous débarrasser de la vaste industrie de bureaucrates paternalistes quand nous pourrions donner ces salaires aux pauvres qu’ils sont censés aider. Ce qui est génial avec l’argent est qu’il sert à acheter ce dont les gens ont besoin plutôt que ce que les experts autoproclamés croient nécessaire. Imaginez combien de scientifiques, entrepreneurs et écrivains brillants, comme George Orwell, dépérissent face à la pénurie. Imaginez l’énergie et le talent que nous libérerions si nous nous débarrassions définitivement de la pauvreté. Je crois qu’un revenu de base marcherait comme un capital risque pour les gens. Nous ne pouvons pas ne pas le faire car la pauvreté coûte très cher. Regardez le coût de la pauvreté infantile aux États-Unis par exemple. On l’estime à 500 milliards de dollars chaque année, pour plus de dépenses de soins, plus d’abandons scolaires et plus de criminalité. C’est un incroyable gaspillage de potentiel humain.

Comment pourrions-nous assurer une garantie de revenu de base ? C’est en fait bien moins cher que vous pourriez le penser. À Dauphin, ils l’ont financé avec une taxe négative sur le revenu. Cela signifie que votre revenu est augmenté dès que vous tombez sous le seuil de pauvreté. Dans ce scénario, selon les meilleures estimations de nos économistes, pour un coût net de 175 milliards, un quart des dépenses militaires américaines, un pourcent du PIB, tous les Américains pauvres pourraient passer au-dessus du seuil de pauvreté. On pourrait éradiquer la pauvreté. Cela devrait être notre but. Le temps des petites idées et coups de pouce est fini. Je crois vraiment qu’il est temps pour de nouvelles idées radicales et le revenu de base est bien plus qu’une autre politique. Il repense entièrement ce que le travail est. Dans ce sens, il ne fera pas que libérer les pauvres mais aussi les autres. Aujourd’hui, des millions de gens pensent que leur travail a peu d’importance ou de sens. Un sondage récent sur 230 000 employés de 142 pays a indiqué que seuls 13 % des travailleurs aimaient leur travail. Un autre sondage a montré que 37 % des travailleurs britanniques avaient un travail qui, à leur avis, ne devrait pas exister. Comme Brad Pitt le dit dans « Fight Club » : « On fait un travail qu’on déteste pour acheter des choses dont on n’a pas besoin ».

Ne vous méprenez pas, je ne parle pas des professeurs, des éboueurs et des travailleurs de la santé. S’ils arrêtaient de travailler, on aurait des problèmes. Je parle de tous ces professionnels bien payés avec un excellent CV qui gagnent de l’argent à faire... des réunions de transactions stratégiques en réfléchissant à la valeur ajoutée de la co-création innovante dans la société en réseaux. Quelque chose du genre. Imaginez le talent gaspillé simplement car nous disons à nos enfants de « gagner leur vie ». Pensez à ce que, il y a quelques années, un génie des maths chez Facebook a dit : « Les grands esprits de ma génération réfléchissent à comment faire pour que les gens cliquent sur des pubs. » Je suis un historien. Si l’histoire nous apprend quelque chose, c’est que les choses pourraient être différentes. Rien n’est inévitable sur notre structure actuelle de la société et de l’économie. Les idées peuvent changer le monde. Je pense que les dernières années il est devenu très clair que le statu quo n’est pas une solution, il nous faut de nouvelles idées. Je sais que beaucoup se sentent pessimistes envers un futur d’inégalités croissantes, de xénophobie et de changement climatique. Savoir à quoi nous nous opposons n’est pas assez. Nous devons être positifs. Martin Luther King n’a pas dit « J’ai un cauchemar ». Il avait un rêve.

Alors... voici mon rêve : je crois dans un futur où la valeur de votre travail n’est pas déterminée par votre salaire mais par le bonheur que vous répandez et le sens que vous donnez. Je crois en un futur où le but de l’éducation n’est pas de vous préparer à un travail inutile mais à une vie bien vécue. Je crois en un futur où une existence sans pauvreté n’est pas un privilège mais un Droit mérité par tous. Nous y voilà. Nous y voilà. Nous avons la recherche, nous avons les preuves et nous avons les moyens. Plus de 500 ans après que Thomas More ait écrit sur le revenu de base et 100 ans après la découverte de la vraie nature de la pauvreté par George Orwell, nous devons changer notre vision du monde car la pauvreté n’est pas un manque de caractère. La pauvreté est un manque d’argent.

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