L’intelligence artificielle est le défi majeur posé à l’emploi humain

mercredi 4 octobre 2017
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Par Tiffany Blandin

Le monde du travail ne tourne pas rond. Ce constat s’est imposé à moi au fil de mes reportages, interviews et rencontres de ces dernières années. Je n’oublierai jamais cette journée à la Maison souffrance et travail 78 de Poissy (Yvelines). Postée dans le bureau d’une psychologue, j’ai écouté, des heures durant, des salariés victimes de harcèlement moral ou de burn-out se confier. Dévastés, ces hommes et ces femmes racontaient tous la même histoire : un management agressif, une volonté de bien faire, mais des objectifs de production inatteignables.

En France, 480.000 professionnels souffrent à cause de leur travail. Et combien encore subissent sans rien dire une gestion de plus en plus tournée vers la performance, et acceptent de faire toujours plus, plus longtemps et plus vite... Quant aux jeunes, derniers arrivés sur le marché de l’emploi, ils se voient surtout proposer des contrats de stagiaire, d’autoentrepreneur, de pigiste et autres statuts précaires. En 2017, les employeurs peuvent tout se permettre, et les travailleurs n’osent plus rien refuser. Plus de 6 millions de chômeurs [1] sont prêts à prendre leur place.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la nouvelle réforme du Code du travail. Mise en place du CDI de projet, plafonnement des indemnités prud’homales ou encore généralisation des accords d’entreprises... Le plan du gouvernement, selon Édouard Philippe, est d’« attaquer le chômage sous tous les angles : les réticences à l’embauche des patrons des petites et des très petites entreprises (...) mais aussi le coût du travail ». Comme si, pour réparer ce marché de l’emploi, il fallait rendre les travailleurs plus flexibles, et moins chers.

L’humain ne sera jamais assez flexible, jamais assez bon marché, jamais assez performant

Après une enquête d’un an sur les évolutions futures du travail, je m’interroge sur ces choix politiques. Pas seulement parce que la libéralisation du marché du travail, débutée dans les années 1970, n’a jamais permis d’endiguer la montée du chômage. Mais aussi parce que le gouvernement éclipse une partie du problème : la révolution technologique. Je ne parle pas du récent développement des plateformes en ligne qui créent des jobs de chauffeurs ou de livreurs. Le gouvernement a prévu d’améliorer le quotidien de ces travailleurs précaires avec son « plan indépendants » présenté le 5 septembre.

Ce que les politiques semblent ignorer, c’est la prochaine vague d’innovations autour de l’intelligence artificielle. Des programmes intelligents sont actuellement testés dans les entreprises du monde entier. D’autres, plus évolués, sont en gestation dans les laboratoires des géants de la Silicon Valley. Depuis des décennies, l’informatique, la téléphonie mobile ou internet ont permis d’« augmenter » le travailleur. Aujourd’hui, les technologies numériques sont capables de le remplacer en partie. Or, face à des programmes qui fonctionnent 24 heures sur 24, jours fériés compris, sans jamais se fatiguer, l’humain ne sera jamais assez flexible, jamais assez bon marché, jamais assez performant.

La perspective de la fin du travail peut faire sourire. Depuis les débuts de l’industrialisation, les hommes craignent de se faire voler leur gagne-pain par les machines. Dès 1675, des tisserands londoniens se rebellaient contre l’introduction d’appareils à produire des rubans. De nombreux penseurs ont théorisé cette question, comme Hannah Arendt, André Gorz ou Jeremy Rifkin. Or, la machine à vapeur et l’électricité n’ont jamais dévasté notre société, pas plus que l’informatique ou internet. C’est pour cette raison que beaucoup pensent que l’intelligence artificielle et ses applications ne sont pas une menace pour l’emploi et la société.

Le travailleur a plus que jamais besoin d’être protégé

Pourtant, des expertises comme celles de l’Organisation internationale du travail (OIT) ou du cabinet de conseil McKinsey & Company ont démontré que l’automatisation des métiers sera rapide, et touchera tous les secteurs en même temps. Les conséquences pourraient en être dramatiques : chômage de masse, mais aussi explosion des jobs précaires et des inégalités sociales. L’étude de McKinsey parle ainsi de... 1,16 milliard d’emplois automatisables dans le monde. Ces derniers mois, des dirigeants de la Silicon Valley, dont Marc Zuckerberg ou Elon Musk, se sont déclarés en faveur de l’instauration d’un revenu universel, possible réponse à la crise de l’emploi future.

Dernier exemple : l’administration de Barack Obama a publié en octobre 2016 un rapport sur l’intelligence artificielle, alertant sur la question de la disparition des emplois. Alors, pourquoi les dirigeants français font-ils comme si tout cela n’existait pas, alors qu’ils disent vouloir adapter le Droit du travail aux réalités économiques ? Faut-il vraiment vider le Code du travail de sa substance, alors que le travailleur a plus que jamais besoin d’être protégé ? Ne devrait-on pas, au contraire, réfléchir à des mesures pour prévenir la flambée des inégalités ?

Un monde sans travail ? de Tiffany Blandin, Éditions Seuil-Reporterre, août 2017, 128 p., 12 euros

reporterre.net


[1Demandeurs d’emploi inscrits à Pôle Emploi, toutes catégories confondues, en France métropolitaine


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