De la terminaison "eure"

« Catherine Deneuve est une grande acteure »
dimanche 5 novembre 2017
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Par Bernard Gensane

Le politiquement correct est toujours grotesque et, au bout du compte, de droite. Deux mots sur l’utilisation, désormais entrée dans les mœurs, de la désinence "eure" comme féminin d’ "eur" . On parle désormais de professeure, de recteure, de docteure. Notons qu’il s’agit de personnes jouissant d’un statut social élevé, appartenant généralement à la bourgeoisie. Dans les restaurants, les serveuses ne sont pas devenues des serveures, tandis que, dans les usines, les fraiseuses sont toujours des fraiseuses. Mais l’actuel ministre des universités indique dans sa biographie officielle qu’elle est auditeure au Conseil d’État. Les personnes ordinaires, du sexe féminin, qui écoutent la radio, quant à elles, demeurent des auditrices. En bonne logique politiquement correcte, Petragalla devrait être une grande danseure, Jeanne Moreau une acteure de légende, Mariele Goitschelle une ancienne skieure brillante, et telle star du porno une suceure époustouflante.

Depuis plusieurs dizaines d’années, le Quai d’Orsay nomme des ambassadrices. Faudra-t-il donc désormais distinguer les ambassadeures (les diplomates) des ambassadrices (les femmes des diplomates ou les représentantes du bon goût français à l’étranger) ? À noter, cependant qu’Hillary Clinton est, bizarrement, une sénatrice. Quant à Martine Monteil, directEUR central de la police judiciaire, elle a choisi, comme Madame Alliot-Marie, la marque du masculin : "Directrice, c’est pour la maternelle, pas pour la police". Quand on en a, on en a... Dans le même ordre d’idée, on a décidé que juge, maire ou ministre seraient indifféremment du genre masculin ou féminin. Ainsi que prix (la Prix Nobel de la paix birmane !) On connaît pourtant la douceur du lait d’ânesse (et non d’âne) et, depuis le 12ème siècle, les gaillarderies des bougresses. Lorsque j’étais enfant dans les années cinquante et soixante, les femmes médecins qui exerçaient dans les lycées étaient des doctoresses, les femmes de pasteur étaient des pastoresses, tandis que les rares élues municipales étaient des mairesses.

On opposera l’exemple de secrétaire, meuble contenant des secrets, dès le 13ème siècle, puis collaborateur - masculin - prestigieux d’un personnage éminent à la Renaissance, enfin factotum masculin ou féminin à partir du 17ème siècle. Dans ce cas d’un double genre, rarissime en français, l’aristocratie et la bourgeoisie sont responsables de cette lente évolution. Les femmes de pouvoir veulent le beurre et l’argent du beurre, la marque de la féminité et les attributs (dans tous les sens du terme) de la masculinité, comme la garde des sceaux qui a autorité sur les gardiennes de prison, mais pas sur les corps de garde. Il s’ensuit ces horreurs sémantiques, marques de l’idéologie dominante qui, comme telles, ont vocation à entrer dans l’usage courant. La langue se sera appauvrie, mais elle n’est plus à cela près. "Eur" "euses" ? » Je persiste et je signe car, depuis, la situation ne s’est guère arrangée. Un grand écrivain populaire disait qu’on pouvait violer la langue à condition de lui faire un enfant.

Je cite un tract d’étudiants de gauche : « Personnels, étudiant-e-s, SOLIDARITÉ. C’est tou-te-s ensemble qu’il faut lutter. » Je ne vois pas trop où est l’enfant dans ce cas. Et je ne vois pas non plus pourquoi "personnels" ne subit pas la même transformation hideuse qu’étudiants, ces personnels comportant forcément une moitié, voire plus, de femmes. À noter que ces agressions sont oculaires, visuelles : on imagine mal un étudiant commençant une prise de parole en AG par un « Cher-e-s camarades étudiant-e-s ! ». Je cite l’annuaire d’un institut d’enseignement et de recherches parisien : « L’(…) compte près d’une centaine d’enseignan-t-e-s, intervenant-e-s professionnels et conférencier-e-s. » Bizarrement, "professionnels" ne porte que la marque du masculin (le problème est peut-être - ce texte ayant été rédigée par une femme - qu’une "professionnelle" pourrait faire penser à "prostituée" ) ; "intervenant" est un adjectif substantivé dont le féminin, depuis le début du XVIIème siècle, est "intervenante" ; "conférencier" a pour féminin "conférencière" depuis au moins le XIXème siècle ; "enseignant" est un adjectif et un nom dont le féminin est "enseignante" depuis le milieu du XVIIIème siècle.

Je ne fais pas mon Maurice Druon si je dis que nous sommes là en plein délire. Il n’y a aucune raison de s’arrêter en si bon chemin et d’oublier nos amis-e-s les bêtes qui ont droit aux mêmes égards que les humain-e-s. Je propose la phrase suivante : « Hier, je suis allé au zoo ; j’ai vu des lion-n-es, une tigre (tigresse est impossible à cause de "bougresse" ou "diablesse"), une âne (pas d’ânesse pour la même raison), un girafe (renversons la problématique, comme on dit dans les médias), un ours et une ours avec ses ourson-n-es, une chameau (là , je suis tiraillé : une chameau est insultant mais "une chamelle" fait penser à "femelle", insulte possible) et une éléphanteau. Arrêtons-nous là , provisoirement.

Dans toutes les langues, les genres sont ce qu’ils sont, pour de vraies raisons. En anglais, un contre-torpilleur est féminin. En allemand, une jeune fille est neutre, comme la Sérénade que Schubert a composée pour elle. En français, le soleil est masculin, la lune est du genre féminin. En allemand, c’est le contraire. Nous faisons toujours beaucoup rire les étranger-e-s qui s’intéressent à notre langue lorsqu’ils découvrent que les vocables argotiques, familiers ou vulgaires qui expriment le sexe viril sont en majorité féminins (verge, pine, queue), tandis que ceux qui désignent le sexe de la femme sont souvent masculins (con, chat, minou).

Quels sont les féminins (aïe : on dit "le féminin" et non "la féminine" ) de la désinence "eur" ? On a l’embarras du choix. Un cas fréquent est "euse" : danseuse, pêcheuse. Dans ce cas, ces noms proviennent de verbes. On le sait, et fort heureusement, la langue française est riche de ses exceptions : enchanteresse (quel joli mot ! Une enchanteure serait d’une barbarie insigne), pécheresse, vengeresse, exécutrice, inspectrice, inventrice. Nombreux sont les noms en "eur" qui, en effet, se féminisent en "drice" ou "trice" : ambassadrice (on voit aujourd’hui Madame l’Ambassadeure, mais on lira que « ce mannequin est une ambassadrice de la mode »), impératrice (vous n’aimeriez pas "empereure" ?). Chanteur, qui donne chanteuse, se féminise également en cantatrice, qui vient directement du latin cantatrix et de l’italien cantatrice. Les féminins en "eresse" relèvent des vocabulaires biblique, poétique ou juridique : une demandeuse devient, au tribunal, une demanderesse.

On évoquera également des féminins en "esse" d’origine latine : princesse, ânesse, et aussi - désolé - paresse, qui vient du latin pigritia (piger = paresseux). "Emmerderesse", popularisé par un homme politique de la IIIe République, n’est pas attesté. On rencontre des féminisations bizarres : reine est le féminin de roi parce que roi vient de regem et reine de reginam. Puisqu’on est dans le latin, j’attends de nos féministes politiquement correctes qu’elles féminisent "on" ("on arrive" ), puisque ce mot tellement courant vient de homo (homme). Autre bizarrerie : le mot mule (féminin) a pris la place de mul (masculin), lui-même ayant été remplacé par mulet. Sans parler des féminins qui n’ont rien à voir avec les masculins (oncle/tante, gendre/bru).

Dans l’Université française, la situation n’est pas triste. Outre les professeures, les docteures, les recteures (j’ai lu récemment que « Mme X a été nommée recteure après avoir été directrice de l’Institut Y »), on (onne ?) parle de la maître de conférences car "maîtresse" renvoie à la fois à l’adultère et, modestement, aux maîtresses d’écoles primaires, dont certaines, pour se venger, exigent de se faire appeler "professeures des écoles".

Bref, la langue française est très riche, elle a une histoire longue et passionnante. Nos politiquement correct-e-s l’appauvrissent et la coupent de son passé.

legrandsoir.info


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