Le bêtisier se moque surtout de "l’autre"

mardi 14 novembre 2017
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Par Jean-Claude Guillebaud

Jamais les télévisions n’avaient autant diffusé de bêtisiers qu’en cette fin d’année 2017. Toutes les chaînes s’y sont mises. Chacune à sa façon. Et elles sont nombreuses. La demande était, semble-t-il, si forte et la concurrence devenue si âpre qu’on va maintenant chercher des images sur le marché mondial. D’où des séquences chinoises, indonésiennes, guatémaltèques ou autres. Le symptôme que trahit cette forte appétence est bien intéressant. Le concept même du bêtisier n’est pas sans rapport avec l’inconscient - ou le lapsus ontologique - de la télévision elle-même.

Il s’agit, comme on le sait, d’un collage des innombrables ratages, dérapages, fous rires ou débordements surgissant de manière imprévisible dans le rituel télévisé et que les caméras ont imperturbablement enregistrés. Leur effet comique participe de la rupture d’un ordre, d’une liturgie, d’une étiquette. Ils sont à la télévision ce que les facéties des fous du roi étaient à la monarchie : des pirouettes transgressives mais qui sont, par avance, absoutes et intégrées à l’exercice de l’absolutisme lui-même. Un inconscient de la télévision ? Lorsqu’on dépiaute le sommaire assez répétitif de ces bêtisiers, on devine comment les choses s’articulent en dessous. Les séquences se répartissent en un tout petit nombre de genres immuables et qui font sens. La saynète la plus prisée, c’est celle du gadin, de la chute, du plongeon. Un cycliste disparaît dans un ravin, un trapéziste lâche sa prise, un coureur s’aplatit contre un arbre, etc. Le gadin, c’est une métaphore édulcorée de la catastrophe planétaire ou des multiples tragédies humaines, lesquelles constituent l’ingrédient ordinaire de la "vraie" télévision.

Ces gadins du bêtisier sont souvent d’une extrême violence, mais leurs conséquences ne sont jamais montrées. Ils sont là pour rire… On les repasse en boucle mais coupés "cut". Tout ce qui pourrait évoquer la souffrance subséquente, la blessure, la mort même est laissé hors champ. C’est ainsi. L’exercice est conjuratoire. On ne garde de la catastrophe que la partie "risible", si l’on peut dire. Pour une fois, nous sommes donc autorisés à nous esclaffer devant le malheur qui, d’ordinaire, sollicite surtout notre compassion. Ainsi la dramaturgie télévisée est-elle à la fois retournée et justifiée. Rions même du désastre, mes maîtres ! Un autre genre - usé jusqu’à la corde -, c’est ce fou rire irrépressible qui saisit une présentatrice, un reporter ou, mieux encore, l’interlocuteur cravaté d’un homme politique. Le rire explose soudain au nez des importants. On essaie de le contenir, de reprendre le fil du discours, mais rien n’y fait. Il est plus fort que le sérieux. Sa puissance communicative met en branle des ressorts psychologiques et cognitifs que les psys connaissent bien.

Mais, à la télévision, le fou rire a un autre sens et une autre fonction. Il est une métaphore de la "vraie vie" qui, par-delà le simulacre codifié du spectacle, continue de nous faire signe, agite les bras, nous adjure de ne pas être dupes. Ces fous rires, en somme, nous révèlent en creux tout ce que peut avoir d’artificiel le spectacle télévisé. Les fous rires nous envoient des signaux de détresse, comme s’ils cherchaient à nous dire : ne vous laissez pas prendre, n’entrez pas dans le jeu, résistez au pouvoir hypnotique de l’audiovisuel. À bien réfléchir, on n’est plus vraiment dans l’optique d’un bêtisier. Et d’ailleurs, ces animateurs saisis par le fou rire ne sont pas pressés de faire amende honorable. Ils assument, comme on dit maintenant. Peut-être comprennent-ils déjà qu’ils auront forcément une place dans le prochain bêtisier. Toujours est-il que les hoquets joyeux qui les agitent, cette "possession" bien plus forte que leur volonté n’est pas humiliante. Je dirais que cette "transe" des muscles zygomatiques, c’est une subite révolte du corps contre les contraintes, les bienséances, les raideurs de toutes sortes auxquelles doit se conformer la télévision.

Mieux encore, c’est un gros mascaret roulant de siècle en siècle, pour l’embarras des puissants et des dévots. Le poète comique grec Aristophane, qui faisait s’esclaffer le public du théâtre antique, mettait évidemment les rieurs athéniens de son côté, en faisant la nique aux puissants. Quant à Aristote, il soulignait - bien avant Rabelais dans "Gargantua" - que le rire était "le propre de l’homme". À la télévision, en 2017, ce fou rire qui surgit sans contrôle remplit la même fonction. Il nous paraît soudain moins bête que tout le faux sérieux qui l’environne…

teleobs.nouvelobs.com


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