Octobre 2017 : le gouvernement achève la destruction de l’hôpital public à l’os

mercredi 15 novembre 2017
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Par Elisabeth Dès

1,6 milliard d’euros d’économies, un objectif de dépenses de l’assurance maladie (ONDAM) de 2,3 % alors que leur croissance annuelle naturelle est de 4,5 %, 30 % de dépenses de l’assurance maladie qui seraient non pertinentes, tels sont les chiffres qui s’abattent sur l’hôpital public. Le projet de loi de financement de la Sécurité Sociale voté ce 31 octobre, nouveau budget d’austérité aux mesures régressives, nouvelle saignée infligée à un hôpital public pourtant déjà à l’os, n’a rien de la révolution tout en douceur promise par une ministre des Solidarités et de la Santé soi-disant au chevet de l’hôpital. Et prétendre refuser que les hôpitaux soient gérés comme une entreprise alors qu’ils sont sous-financés et soumis à la maitrise comptable érigeant la rentabilité en mission suprême est pour le moins surprenant.

Face à ces objectifs cyniquement assénés, cette volonté de fermeture de lits qui ne serviraient à rien, de développer l’ambulatoire au point que 7 patients sur 10 rentrant à l’hôpital le matin en sortent le soir, quelle réalité pour les patients et les soignants, réduits au rôle de robots effectuant des actes décrétés « pertinents » par on ne sait quelle autorité arrogante au cœur des services ? Comment oser prétendre que des lits ne servent à rien au moment où le Service de Pneumologie de l’hôpital de Lens ferme dans cette région des Hauts-de-France durement touchée par la silicose et les pathologies de l’amiante sans insister sur les tabagiques évoqués par un Président fils de deux médecins ? Quand l’absence de lits en nombre suffisant conduit à transformer les couloirs des services d’urgences en salles d’attente dignes des temps de guerre ? Lorsqu’à la maternité du CHR d’Orléans, des lits ont dû être rouverts, mais sans les postes supprimés au printemps dernier ? Et quand à l’hôpital de Bastia trois responsables de la CGT de l’établissement ont débuté le 30 octobre une grève de la faim pour tenter de sauver l’hôpital. Le déblocage immédiat de 15 millions d’euros de trésorerie, la prise en charge des 50 millions d’euros de dettes vis-à-vis des fournisseurs et le financement complet des travaux de modernisation attendus depuis vingt ans sont demandés à l’État pour que l’hôpital corse étouffé respire à nouveau.

Comment nier que le développement de l’ambulatoire puisse être potentiellement dangereux alors que les complications post-opératoires entre autres demeurent un risque quelle que soit la logique comptable à l’œuvre. En outre les soins de suite seront souvent à la charge du patient… confronté notamment à une augmentation du forfait hospitalier de 2 euros. L’éloignement du domicile du patient, son isolement, constitueront des freins incontestables. Retour s aux urgences et réhospitalisations ne peuvent être exclus. Certaines dépenses particulièrement pertinentes si l’on se targue d’agir sur la prévention, un authentique médecin ne devant pas se limiter à la prestation d’actes techniques, pourraient concerner les longues consultations d’éducation thérapeutiques à l’intention des diabétiques, des asthmatiques, des allergiques, des patients souffrant de maladies de système d’autant que les services de médecine interne sont un fleuron de l’hôpital public… L’hôpital voulu par cette ministre de la Santé est « recentré sur l’excellence et la haute technicité ». Mais pour atteindre ce but, sachant qu’un hôpital n’est pas seulement peuplé de machines et d’administratifs dont le nombre a parfois triplé ces dernières années, ce sont des soignants qui sont indispensables, irremplaçables…

Impossible à l’heure actuelle pour cette ministre de prétendre ignorer l’épuisement des soignants hospitaliers. Reconnaitre qu’ils travaillent malgré leur état de burn-out, après avoir décrété, alors qu’elle dirigeait la Haute Autorité de Santé, que cet épuisement ne serait jamais reconnu comme maladie professionnelle tout en feignant la compassion, parait notoirement insuffisant à l’heure où les suicides se multiplient. Le 2 novembre, c’est un brillant neurochirurgien pédiatrique du CHU de Grenoble apprécié de ses patients et de leurs parents qui a été retrouvé décédé dans son bureau, une seringue d’insuline et de curare à côté de lui. Comme cela est de coutume, ce sont des problèmes personnels qui sont exclusivement évoqués par l’administration, occultant le surmenage, la multiplication des gardes, les inquiétudes quant à l’avenir du service… Une activité professionnelle aussi exigeante mais passionnante et si utile n’aurait-elle pas été la précieuse compensation d’éventuelles difficultés professionnelles si elle s’était déroulée dans des conditions satisfaisantes ? Et vie personnelle et professionnelle d’un soignant ne sont-elles pas indissolublement liées ? La lettre de sept pages que ce chirurgien d’exception a adressé à sa mère est entre les mains de la police.

Au CHU de Toulouse, hôpital test où s’est déroulée de 1998 à 2007 une restructuration dans des conditions particulièrement violentes, la situation est suffisamment caricaturale pour conduire à s’insurger contre cette nouvelle cure d’austérité… Au cours du reportage intitulé « Hôpital public, la loi du marché » diffusé le 7 septembre dernier dans l’émission Envoyé Spécial, le docteur Jacques Giron, radiologue unanimement reconnu investi depuis 1992 dans la structure pour le plus grand bénéfice des patients, de ses collaborateurs de ses élèves, témoigne à nouveau. Il dénonce implacablement le rythme inhumain des examens, les exigences de la rentabilité forcenée incompatibles avec la prise en charge humaniste d’un patient fragilisé. Comme en février 2015 face à Jacques Cotta venu tourner en partie à Toulouse « Dans le secret du burn-out », l’application aberrante du lean-management instauré dans l’industrie automobile est dévoilée sur France 2… Dès lors le risque de suicides de soignants est affirmé, l’avenir confirmant les dires de ce confrère. Comment ne pas rapprocher les quatre suicides du printemps 2016 de la vague qu’a connue l’usine Peugeot de Mulhouse en 2007 ?

Et la sordide, dilatoire riposte de l’administration à cette dénonciation restée non démentie auparavant, les représailles sur neuf syndicalistes blâmés, une mutation forcée, ne peuvent annuler l’impact de cette dénonciation, de ces soignants témoignant à visages cachés face à un régime de terreur, des risques de mise en danger du patient enfant ou adulte, sur bien des spectateurs... Face à la machine de guerre contre l’hôpital public, à la stratégie que doivent élaborer contre les services publics les 34 experts du CAP 22 présenté par Édouard Philippe le 13 octobre dernier, quelles sont les raisons de croire en une efficacité de la résistance qui se développe ? La prise de conscience des soignants de toutes les générations, particulièrement reflétée par la création et le développement de l’Association Jean-Louis Megnien, les 400 dossiers de harcèlement moral ayant convergé de 70 hôpitaux décidés à refuser la destruction des valeurs qui étaient l’honneur de l’hôpital français, peuvent contribuer à mettre en échec le processus de dérive vers une médecine à l’américaine.

Comment nier en outre l’impopularité croissante d’un Président favorisant outrancièrement les plus favorisés de nos concitoyens face à un pays comptant 9 millions de pauvres, à une classe moyenne dont l’appauvrissement risque encore de s’aggraver du fait entre autres de l’augmentation de la CSG ? La contestation face à cette dégradation risque fort de s’amplifier, attisée par des insultes rarement proférées par un chef d’État… Attaquer l’hôpital public au point que des drames s’y multiplient à ce point, partie émergée de l’iceberg, de milliers de souffrances chez les soignants épuisés et leurs patients, c’est tôt ou tard libérer la parole et dès lors les réactions citoyennes… Cette parole s’est élevée à l’Assemblée Nationale grâce aux députés de La France Insoumise, à Caroline Fiat, sa description des toilettes des patients, son évocation des suicides face au mépris de classe d’Agnès Buzyn, Adrien Quettenens osant reprocher à une ministre d’effectuer l’air de rien un travail de destruction de l’hôpital… La proposition de la CGT d’annuler la dette des hôpitaux vis-à-vis des banques correspondant à Toulouse à 1 500 postes d’hospitaliers ne mérite-t-elle pas d’être étudiée ?

Et au sein de la jeune génération comment ne pas rendre hommage au combat de l’interne Sabrina pour révéler sans concessions les inadmissibles conditions de travail au sein des services, au travail de Valérie Auslender sur les innommables sévices auxquels peuvent être confrontés les soignants en formation ? Il faut toujours garder l’espoir, à l’instar des membres du CNR et de leurs dignes héritiers, auteurs de ce Manifeste pour un XXIème siècle plus heureux faisant espérer une vie libre et digne d’être vécue pour tous et non la barbarie qui se profile…

Elisabeth Dès
Le 12 novembre 2017

la-sociale.viabloga.com


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