Propagandes silencieuses ?

samedi 13 janvier 2018
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Par Jean-Claude Guillebaud

Au-delà des images, des points de vue et des sons, une virtualité insaisissable colonise l’audiovisuel et surdétermine ce qui s’y passe. Elle est en rapport direct avec le langage, la routine du vocabulaire, le tropisme inconscient de tous ceux qui parlent, récitent, crient, chantent ou s’exhibent sur le petit écran. Comment désigner cela ? Quel mot employer ? Celui de rhétorique semble un peu faible. Celui d’idéologie est à la fois trop solennel et passe-partout. C’est pourtant lui qu’il faut retenir, faute de mieux, à condition de lui adjoindre l’adjectif invisible ou inodore.

Dans l’appareil médiatique prévaut bel et bien une idéologie insaisissable, dans laquelle chacun de nous se trouve la plupart du temps englué. Comme à l’insu de leur propre intelligence, d’innombrables perroquets des ondes se font quotidiennement les serviteurs dociles de stratégies ou d’intox dont c’est peu de dire qu’elles les dépassent. C’est le grand mérite de nombreux livres récemment publiés. Ils nous remettent le nez, si l’on peut dire, sur cette permanence de l’idéologie au cœur d’un appareil médiatique qui croit - ou fait croire - qu’il s’en est définitivement affranchi. Il suffit d’examiner des modes de communication aussi divers que la télévision, le cinéma, la publicité pour y débusquer mille et un jeux d’influence, ruses sémantiques, dissimulations calculées...

Partout, demeure et agit une propagande silencieuse qui, sous couvert de neutralité, oriente et gouverne tout un discours sur le monde. Et contribue à légitimer, en douce, une domination. Oui, même dans les téléfilms convenus ou les pubs automobiles ! Rien de neuf, dira-t-on ; ces enfumages sont de vieilles connaissances. Les meilleures réflexions sur la propagande moderne ont été formulées voilà un bon demi-siècle. On pense au livre de Jacques Ellul, "Propagandes", qui date de 1962 ! C’est déjà de l’histoire ancienne, sauf qu’un détail, dorénavant, change tout.

Hier encore, dans un contexte de postcommunisme un peu naïf - souvenons-nous de "la fin de l’histoire" ou de "la fin du politique" vaincus par le triomphe de la mondialisation -, l’opinion dominante consistait à dire que l’idéologie avait enfin disparu. Jour après jour, on nous répéta que nous avions accédé à une démocratie adulte, transparente, bonne fille, accommodante. Nombre de commentateurs, visiblement charmés, nous invitaient à croire que des concepts comme ceux de "propagande" ou d’"idéologie" appartenaient à l’ancien monde. Le nouveau, lui, serait une fois pour toutes décontaminé. On disait déjà cela dans les années 1970 quand les médias s’entichèrent - au début - du "giscardisme". C’est le cas aujourd’hui avec le succès médiatique de La République en Marche qui se proclame "en même temps" à droite et à gauche.

En réalité, ce n’est pas aussi simple. L’idéologie est toujours là, même si nous sommes, pour le moment, dans une période de basses eaux politiques et médiatiques. Certes, plus personne dans les médias n’ose tonner contre la pensée unique ou le capitalisme. Non, les choses sont plus subtiles. Ce qui se déploie dans l’espace journalistique, culturel et "communicationnel", c’est un corpus de valeurs, de représentations, de métaphores que chacun prend désormais pour argent comptant.

À toutes les étapes de la transmission, les mots passent de bouche en bouche, d’antenne en antenne ou d’écran en écran sans être questionnés, soupçonnés, examinés. Ainsi se construisent des récitatifs dont le propre n’est pas d’être "vrais" mais de servir un dessein ou une puissance, en anesthésiant l’esprit critique, cet allié naturel de la liberté. On rangera au chapitre de cette intoxication silencieuse toutes ces célébrations un peu bêtasses de la taille, du gigantisme, de la "maîtrise du monde", du classement planétaire qui sont psalmodiées ces temps-ci dans la plupart des médias. Nous vivons un moment étrange qui attend encore d’être analysé sérieusement. Nos vies quotidiennes ne sont plus gouvernées par la politique au sens traditionnel du terme. Elles obéissent à ce qu’un philosophe de l’université de Louvain-la-Neuve appelle "la tyrannie des modes de vie". [1]

"De proche en proche, écrit-il, notre environnement se peuple de machines impérieuses, d’écrans autoritaires, d’androïdes algorithmés. Nous nous y sommes habitués." Ainsi sommes-nous devenus prisonniers d’automatismes, d’ignorances et de soumissions qui n’ont plus rien à voir avec la rationalité démocratique. On y reviendra.

Jean-Claude Guillebaud

teleobs.nouvelobs.com


[1Mark Hunyadi, "la Tyrannie des modes de vie. Sur le paradoxe moral de notre temps", Le Bord de l’eau, 2015


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