La tribune des deux Catherine

jeudi 18 janvier 2018
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Par Philippe Lançon

Le nouveau mouvement féministe me paraît bien loin de Colette, de Beauvoir, de Signoret, de tous les ancêtres récents du féminisme, mais il a au moins ce mérite : par sa violence, il change l’air du temps perdu. Il pourrait même conduire les hommes à réfléchir sur ce qu’ils sont, ce qu’ils ont été, dans leur rapport avec les femmes. On voudrait d’ailleurs les entendre, les hommes, et pas seulement et peut-être même surtout pas les intellectuels de service. Tous les hommes : les ouvriers, employés, coursiers, cadres, cheminots, paysans, geeks, avocats. Pour l’instant ils se tiennent à carreau, ils la ferment. Dans l’espace public en tout cas. Ils doivent sentir qu’il n’y a que des coups à prendre, sauf à soutenir sans réserve le mouvement antiporcin. S’ils expriment des réserves, on désignera le cochon qui est en eux.

Dans l’immédiat, comme dans toute révolution, on est à l’abattoir – un abattoir virtuel, certes. Sur le réseau, l’accusé est un diable qui n’a aucun Droit à la défense. Les liquidatrices de porcs, les MeToo, semblent aussi sûres d’elles-mêmes et de leur bon droit que les bolchéviques à la grande époque. Elles se sentent dans le vent de l’Histoire et du progrès. Elles envoient en enfer toute tentative de nuancer, de distancier, d’exprimer un désaccord. Leur rhétorique est celle de la colère et de l’exclusion. Sans doute faut-il en passer par là. Pour arriver à quoi ? On verra bien. Souvent, elles me rappellent une phrase de Karen Blixen : « La plus grande difficulté, pour celui qui se libère, est de savoir de quoi il se libère. »

La tribune qui s’oppose à elles, publiée dans Le Monde le 9 janvier, est signée par des femmes, exclusivement : la querelle en cours oppose d’abord des féminismes et, parmi les femmes, des générations. Moi, je l’appelle "la tribune des deux Catherine", Deneuve et Millet, parce que ce sont deux personnes que j’aime depuis longtemps, l’une comme actrice, l’autre comme écrivain. Que disent-elles aux autres, en somme ? « Un peu d’humour et de distance, mesdames ! Calmez-vous et ne jetez pas le bébé avec l’eau du bain ! Surtout, ne laissez pas votre identité de femme et les rapports d’amour et de séduction être déterminés par tout le mal que des hommes vous ont fait ou pourraient vous faire. » Elles disent aux libératrices qu’elles sont peut-être plus aliénées qu’elles ne croient.

Entendre cela est important, si du moins on croit en la démocratie. La plupart des femmes que je connais sont plutôt libres, féministes. Elles ont conscience de ce que peut endurer une femme au contact des hommes, puisqu’elles l’ont souvent vécu. Mais elles supportent mal Balance ton porc et MeToo : ce n’est ni leur rhétorique, ni leur façon de penser ou d’agir. Et leurs rapports aux hommes, très divers, ne sont pas ceux qu’induit et que tente de normaliser ce mouvement. La tribune des deux Catherine ne leur donne pas une voix, mais leur permet d’entendre une autre voix. Bien entendu, depuis sa publication, les signataires sont traînées dans la boue. Que leur reproche-t-on ? D’appartenir au passé. D’être des privilégiées. Des inconscientes. De ne pas être solidaires d’une juste cause. D’être des traîtresses, des alliées des porcs, des ennemies du peuple des femmes. Bref, des vipères lubriques. C’est la musique de ceux qui parlent au nom du Bien.

Il y certes des maladresses dans la tribune des deux Catherine ; des subtilités qui, dans le contexte actuel, ne peuvent être comprises ou admises. Par exemple, celle-ci : « Nous pensons que la liberté de dire non à une proposition sexuelle ne va pas sans la liberté d’importuner. Et nous considérons qu’il faut savoir répondre à cette liberté d’importuner autrement qu’en s’enfermant dans le rôle de la proie. » C’est juste, mais ça ne l’est que théoriquement. Dans la vie, ça ne l’est que dans la mesure où la liberté de dire non existe concrètement : on sait que dans les entreprises, les écoles, et même les couples, c’est souvent loin d’être le cas. Cependant, je préférerai toujours une maladresse qui me rend libre de penser à une injonction qui me l’interdit.

Charlie-Hebdo N° 1330 du 17 janvier 2018


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HLM, des locataires blindés

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Plus de 50.000 familles parmi les plus riches de France bénéficient d’un logement HLM.

Fin 2007, quelque 53 000 familles parmi les plus fortunées de France étaient logées en HLM, selon des chiffres de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, révélés par La Tribune. (Mais ne vous précipitez pas sur le lien : l’article est payant bien sûr ! Ces gens-là ont investi le net seulement pour faire de l’argent) 37 000 familles logent en Ile-de-France, dont 18 000 à Paris, et 15 000 en province. Elles gagnent 11 200 euros par mois avec un enfant ou 13 500 euros par mois avec deux enfants.

bakchich.info