L’avenir s’est-il évanoui ?

vendredi 18 mai 2018
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Par Jean-Claude Guillebaud

Alors même que la dette de la France s’accroît sans cesse, l’épargne des Français – le sait-on ? – avoisinait en 2017 les 5 000 milliards d’euros. Elle représente le double de la dette française (2 226,1 milliards d’euros en 2017). C’est fou ! Si l’on en croit la Banque de France, les Français n’usurpent pas leur réputation de fourmis.

Leur patrimoine moyen est supérieur à celui des ménages allemands, espagnols et italiens. Qu’est-ce qui explique cette volonté obsessionnelle de mettre de l’argent de côté ? On connaît la réponse. Les observateurs spécialisés et les éditorialistes constatent la permanence d’un climat de crainte et d’incertitude quant à l’avenir. En poussant les Français à épargner, cette propension frappe de langueur la consommation et l’économie tout entière. Avec un effet pervers bien connu : en réduisant nos dépenses, en nous repliant frileusement sur l’épargne, nous finissons par provoquer cela même que nous redoutions : le marasme de la croissance et l’asthénie économique. C’est ce qu’on appelle une "prophétie autoréalisatrice".

Mais cette épargne démesurée des classes moyennes n’est que le symptôme d’une inquiétude plus profonde. Les Français ont intériorisé un fort sentiment de précarité. Même si leur nombre a légèrement baissé en 2017, ils sont encore plus de six millions à dépendre des minima sociaux. Mais ils sont bien davantage, cadres y compris, à sentir qu’ils peuvent demain perdre leur emploi. L’entreprise, cette valeur mythique des années 1980, ne leur inspire plus confiance, après des années de licenciements brutaux, y compris pour des raisons boursières. Plus significatif encore, les Français ne croient plus – spontanément – que demain sera forcément meilleur qu’aujourd’hui. Les familles françaises redoutent, au contraire, que leurs enfants arrivant sur le marché du travail ne connaissent un sort moins favorable que celui de la génération précédente. Ils sont une majorité à penser que leurs enfants vivront moins bien qu’eux-mêmes. Une conviction s’est ainsi évanouie : celle d’un avenir meilleur. Cette espérance structura pendant plusieurs décennies les consciences collectives. Et le discours des médias. Elle correspondait à la promesse des fameuses Trente Glorieuses (1945-1975). Nos sociétés, d’année en année, progressaient vers plus d’abondance, plus de protection, plus d’égalité.

Aujourd’hui, l’avenir a cessé d’être une valeur positive. Les médias ont changé de discours. Leur ritournelle pessimiste fait lever plus de craintes que d’espérances. L’abondance marque le pas, la protection sociale est remise en question, l’inégalité se creuse. Dans notre représentation du monde, c’est une rupture dont on a mis beaucoup de temps à mesurer l’ampleur. Dans cette affaire, il ne s’agit pas seulement de niveau de vie, de consommation ou d’épargne. C’est bien notre rapport avec le temps qui s’en est trouvé chamboulé. Nous avons pris l’habitude de préférer le court terme, la jouissance immédiate, au long terme. L’air du temps que charrient les médias n’est plus qu’une célébration de l’instant, de l’immédiateté, au détriment du projet. Le "présentisme", comme on dit maintenant, l’a emporté. Y compris dans la manière dont nous percevons les impératifs monétaires. L’obsession pour les monnaies fortes, la rigueur des comptes, trahit une pesante défiance à l’égard du lendemain. Avec le retour à une croissance très faible (moins de 2 %), une parenthèse historique a pris fin : celle des rattrapages de l’après-guerre qui permettaient de tirer sans cesse des traites sur l’avenir et de préférer, à tout prendre, l’inflation au chômage. À ce sujet, je garde en mémoire la remarque d’un grand chef d’entreprise. Hier, observait-il, notre société tournée vers l’avenir acceptait de sacrifier ses parents. L’inflation correspondait à ce qu’on appelait l’euthanasie des rentiers. Aujourd’hui, en faisant de l’austérité à l’allemande une priorité absolue, la société préfère sacrifier les enfants, qui sont condamnés à la galère jusqu’à l’âge de 30 ans ou plus.

Tout cela témoigne d’un évanouissement de l’avenir. Le goût immodéré pour les anniversaires et les commémorations et la vogue du rétro ont colonisé le discours médiatique. Cette crise contemporaine s’accompagne logiquement d’un rejet des partis politiques et des syndicats. C’est sur cette vague géante qu’aura surfé Emmanuel Macron. Et maintenant ? Saura-t-il réveiller l’avenir et ranimer l’espérance des classes moyennes et populaires ? Un constat s’impose : elles attendent encore…

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