Quelle gauche à l’ère de la mondialisation ultralibérale ?

lundi 2 janvier 2006
par  El Houssine
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Par EL HOUSSINE

Le monde, dans lequel nous vivons actuellement, se caractérise par deux phénomènes fondamentaux à savoir une gauche en mal d’identité suite à l’effondrement du socialisme réel et aux interrogations qui s’en suivirent dans les domaines idéologiques et politiques d’une part et une hégémonie de la droite ultralibérale forte de ses conquêtes conséquemment à la domination économique induite par la propagation du processus de la mondialisation à travers le globe d’autre part.

Ce contexte, dans lequel les rapports de forces penchent du côté de l’ultralibéralisme, a mis en crise la gauche socialiste ou socialisante de telle façon que des pans entiers de la gauche dite social-démocrate ont épousé tout bonnement les préceptes des ultralibéraux et se sont métamorphosés en une gauche social-libérale tout en théorisant à des fins de justification de leur volte-face en parlant de la troisième voie ou de choses similaires tandis que la gauche dite radicale se débat, encore et toujours, dans une sorte de quête de la découverte de soi en ce sens qu’elle s’interroge continuellement sur les fondements permettant d’acquérir une identité de gauche : est-ce en faisant comme si de rien n’était en se sentant victorieux vis-à-vis d’un socialisme réel, toujours critiqué ou vilipendé, auquel incombe seul la faute du désastre du camp socialiste ? Ou bien en s’engageant dans une profonde remise en cause des dogmes et des positionnements politiques ayant prédominé auparavant ?

Qu’on se place dans l’une ou l’autre situation dans laquelle se trouve la gauche, il n’en reste pas moins que la gauche traverse une crise d’identité accouplée à une carence d’attraction vis-à-vis des peuples dues, en partie, à son évolution postérieure à l’ébranlement du camp socialiste et, d’autre part, à son campement dans une position de faiblesse par rapport aux ultralibéraux qui ont vite annoncé la mort du projet socialiste après la débâcle des régimes des pays du socialisme réel. A ce niveau, il semble que la gauche socialiste ne s’est pas encore démarquée de cette situation de désarroi vécu aux lendemains du séisme causant la chute des pouvoirs socialistes. Ce constat qui a conduit certains à renier le marxisme et leur passé de marxistes.

Il est temps que les organisations de gauche sortent de leur torpeur et qu’elles se ressaisissent pour remplir les missions qu’elles se sont fixées au vu de ce qui se propage dans le monde actuel comme maux et comme souffrances de la majeure partie des humains de la planète-Terre.

Auparavant, le bon sens doit présider aux options de la gauche laquelle se voit appeler à agir en prenant en considération les expériences antérieures riches d’enseignements et de faire en sorte que les corrections nécessaires soient entreprises en s’armant de hardiesse et de courage. Ceci, en ayant conscience que les enjeux sont immenses parce que ce qui attend la gauche n’est autre que l’élaboration et la construction d’un projet de société en collaboration avec tous les humains, qu’ils soient des individus ou des groupes d’individus, affranchis des chaînes de l’idéologie ultralibérale et prêts à s’engager dans une lutte de longue haleine pour une mondialisation au service des citoyens du monde.

Cette œuvre émancipatrice d’ordre stratégique interpelle tout un chacun de s’investir dans la noble cause de rendre à la gauche « ses lettres de noblesse » tellement l’enjeu est grandiose puisqu’il ne s’agit, ni plus ni moins, que de forger une identité de gauche. Une identité enchanteresse pleine de vie, de rêves et d’espoirs. Une identité capable d’enthousiasmer les humains et de les passionner pour la lutte dans le but de recouvrir leurs dignités.

Il va sans dire que de tels idéaux imposent à chacun d’assumer son entière responsabilité dans ce labeur gigantesque et combien humaniste qu’est le recadrage de la gauche en tant qu’idéologie, programme politique, architecture organisationnelle et action au service de l’humanité. C’est ce qui oblige à un travail de fond pour poser les jalons d’une gauche militante susceptible de s’ancrer et de s’enraciner dans les sociétés humaines. Pour ce faire, il faut asseoir les principes directeurs pouvant orienter les efforts de tous les citoyens épris d’humanisme pour qu’affleure une gauche à la hauteur des défis du contexte de la mondialisation ultralibérale. Peut être faut-il se poser la première question : par où commencer ? Pour la question qui nous préoccupe, la meilleure réponse n’est autre que de commencer par le commencement.

Ainsi, lorsqu’on cherche à définir la gauche, on rencontre une définition telle que celle-ci : « (la gauche) est ce qui est du côté où se trouve le cœur » [1]. Cette définition renvoie à tout ce qui a trait à l’amour et aux sentiments généreux de telle manière qu’à chaque fois qu’on se remémore la gauche, l’attention se porte sur toutes les valeurs, toutes les convictions et toutes les représentations inhérentes à cette gauche et qui se matérialisent dans les bonnes intentions, dans l’amour du prochain, dans l’amour de la patrie, l’amour de tous les humains sans distinction de sexe ou de race ou de faciès ou de milieu social, l’amour de la citoyenneté-monde, l’idéalisme, le romantisme, l’utopie, l’altruisme, la fraternité, l’égalité, la liberté, la justice, la démocratie politique et économique et sociale, le bénévolat, la lutte contre l’exploitation de l’Homme par l’Homme, la lutte contre toutes les formes d’aliénation, le combat pour l’émancipation de l’Homme, le soutien des luttes des peuples à travers le monde, l’universalisme, l’internationalisme, le sacrifice, le militantisme pour les intérêts généraux des nations... Pour dire que la gauche fait siennes tout ce qui a de beau, de bon et de bien.

En partant des multiples traits distinctifs sus-cités, on peut dégager les principes, les valeurs, l’idéologie et les principaux éléments du programme politique de la gauche. Toutes ces considérations n’ont besoin que d’être intériorisées en tant que convictions inébranlables et que d’être opérationnalisées en vue de leur mise à exécution pour le bien des nations et de l’humanité.

On peut, aussi, adjoindre, à ces composantes précitées, des caractéristiques plus explicites que des penseurs considèrent comme des parties intégrantes de l’essence de la gauche. Ainsi, Norberto Bobbio, dans sa tentative de différenciation de la gauche et de la droite, avance les arguments suivants : « on peut considérer comme étant de droite les forces qui se mettent au service des intérêts des personnes comblées. Les autres, ceux qui sentent et agissent du point de vue des pauvres, des condamnés de la terre, sont et seront toujours de gauche » [2]. En se fondant sur l’alignement des forces politiques au service des intérêts des pauvres ou des « comblés », Norberto Bobbio arrive à tracer une ligne de démarcation en basant son jugement sur une analyse des classes pour distinguer la gauche et la droite.

Sur le plan du soutien des mouvements de libération, Norberto Bobbio déclare que « de notre temps, tous ceux qui défendaient les peuples opprimés, les mouvements de libération, les populations affamées du Tiers-monde, étaient de gauche. Ceux qui, parlant dans leur propre intérêt, disent qu’ils ne voient pas pourquoi ils distribueraient cet argent qu’ils gagnent à la sueur de leur front, sont et seront, de droite » [3]. C’est dire que la gauche est connue pour ses penchants de solidarité aux côtés des peuples en lutte pour leurs indépendances et leur combats post-colonialistes pour le bien-être des citoyens des pays colonisés.

Norberto Bobbio enchaîne en disant que « celui qui croit que les inégalités sont une fatalité et qu’il faut les accepter, qui pense que le monde a toujours été ainsi et qu’on ne peut rien y changer, a toujours été - et est toujours - de droite. De même, la gauche ne cessera jamais d’être identifiée avec ceux qui affirment que les êtres humains sont égaux, qu’il faut relever celui qui est par terre, tout en bas. Je crois que cette distinction existe, qu’elle continue à être fondamentale, et que même aujourd’hui elle sert encore à distinguer les deux côtés de la politique » [4]. C’est sur le critère de la défense des intérêts des pauvres qu’il fonde, cette fois, sa tentative de déterminer les différences entre la gauche et la droite.

Par conséquent, Norberto Bobbio insiste sur ce qu’il admet comme des spécificités de la gauche en mettant en évidence, surtout, le militantisme auprès et au service des classes pauvres, le soutien accordé aux luttes des peuples et le refus des inégalités de classe et des inégalités sociales partout dans le monde.

Pour sa part, Pierre Bourdieu en appelle à « une gauche de gauche » dans ces termes : « nous avons parlé d’une "gauche de gauche " (et non de la gauche), c’est-à-dire, tout simplement, d’une gauche vraiment de gauche, d’une gauche vraiment respectueuse des promesses qu’elle a faites pour obtenir les suffrages des électeurs de gauche ... » [5]. C’est-à-dire qu’il soulève la question combien compliquée ayant trait au respect des engagements de la gauche par les partis dits de gauche. Par ce « point d’ordre », on comprend que les partis dits de gauche sont devenus des partis irrespectueux des thèses et des programmes qu’ils élaborent pour les besoins des élections, des congrès... Ce qui amène les citoyens « avertis » à douter des intentions de cette gauche. Cette situation a l’avantage de révéler le manque de confiance dans ces partis dits de gauche. Ce qui permet de poser le problème de la confiance et de la crédibilité de tels partis et de montrer, par ailleurs, qu’une gauche ne peut être accréditée de vraiment de gauche que lorsqu’elle arrive à s’attirer la confiance des citoyens qui auront pu, à travers l’expérience de cette gauche, observer que ses paroles et ses actes concourent dans le même sens et qui auront pu constater, en connaissance de cause, qu’elle est digne de confiance et qu’elle est crédible en ce sens que ses agissements concordent avec les convictions dont cette gauche se réclame dépositaire.

L’émergence d’une gauche vraiment de gauche, selon Pierre Bourdieu, nécessite, bien sur, des « camarades de route » auxquels il échoit de veiller à cette noble œuvre de construction de cet « organisateur collectif » et de cette « intellectuel collectif » en mesure de mobiliser tous les militants dévoués à la cause des peuples et de l’humanité. Dans cette opération permettant l’affleurement de la gauche, le choix le plus lucide, pour ne pas mettre en doute les engagements de cet « outil de combat », passe par « le choix des camarades avant le choix de la route ». Ce qui signifie qu’une telle gauche doit s’ouvrir aux citoyens épris des principes, des convictions et des programmes tels qu’analysés ci-dessus. Ce qui signifie, aussi, que tous les opportunistes et les arrivistes n’auront leurs places dans cette gauche souhaitée.

D’autre part, les différentes composantes de la gauche et les mouvements de masses sociaux ou autres ont cumulé pas mal d’expériences. Chaque composante n’en aura conclusion, si elle est animée de bonne volonté et d’objectivité, que l’état de division dans lequel se débat la gauche ne renforce pas les mouvements des peuples et que cette dispersion des forces n’est, en fait, qu’une entrave aux luttes des citoyens. Ce qui veut dire que toutes les organisations ou les associations ou les personnes, optant pour la défense des causes des nations et des peuples, se doivent d’unir leurs forces et de dépasser les climats de divisions basées sur des « spécificités d’ordre idéologique ou politique ou personnel en ayant comme seuls objectifs supérieurs : les intérêts généraux des nations et des peuples.

En matière de ciment idéologique et politique, la lutte contre la mondialisation offre l’occasion de serrer les rangs de tous les militants convaincus de la justesse du combat pour une mondialisation humaine et humaniste.

El Houssine


[1MédiaDico

[2Emir Sader, Etre de gauche (et de droite), La gauche, dimanche 28 septembre 2003.

[3Emir Sader, Etre de gauche (et de droite), La gauche, dimanche 28 septembre 2003.

[4Emir Sader, Etre de gauche (et de droite), La gauche, dimanche 28 septembre 2003.

[5L’entretien de Bourdieu avec Télérama du 12/08/98, l’homme moderne.


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