Les bavures policières et le fossé grandissant

mardi 10 juillet 2018
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Par Marwen Belkaïd

Mardi dernier, un jeune homme est mort à la suite d’un contrôle de police. Il s’appelait Aboubakar Fofana, il avait 22 ans et il a été tué d’une balle à la carotide. Depuis, dans le quartier du Breil à Nantes, la tension n’est pas redescendue. Aboubakar Fofana n’est que le dernier d’une longue liste de victimes de bavures policières et, à chaque fois ou presque, le même mécanisme se met en place, celui de diaboliser celui qui vient de mourir – nous y reviendrons. Très rapidement en effet la mort du jeune homme a été instrumentalisé par bien des politiciens et des éditorialistes comme il est de coutume, une forme de stratégie visant sans doute à attaquer pour mieux défendre l’institution policière réputée incritiquable.

Il est pourtant essentiel à mon sens de revenir et de s’interroger sur ces réactions à l’emporte pièce qui sont à la fois révélatrices d’un fossé toujours plus grandissant en même temps que le moyen d’imposer un agenda identitaire, autoritaire et sécuritaire. Les bavures policières, bien trop nombreuses, frappent sempiternellement les mêmes personnes pour les plus graves d’entre elles. C’est toujours, ou presque, des jeunes issus des quartiers populaires à la couleur un peu trop foncée selon certains qui font les frais de la violence de l’institution policière dans ce pays et les réactions qui accompagnent lesdites bavures en disent très long sur le fossé qui se creuse dans notre pays.

L’océan d’immondices

Aussitôt que nous apprenions la mort du jeune homme, une horde de rapaces a fondu sur la carcasse pour s’en repaître et faire avancer son agenda nauséabond. De François de Rugy à Nicolas Dupont-Aignan en passant par Laurent Wauquiez et Marine Le Pen, nombreux ont été les politiciens à suivre aveuglément la version policière qui parlait de légitime défense et à justifier la mort d’Aboubakar Fofana. D’aucuns nous ont même expliqué que s’il fallait en passer par des morts pour restaurer l’autorité policière, cela était malheureux mais qu’ils étaient prêts à le faire. Voilà à quel point nous en sommes arrivés dans ce pays devenu hystérique à la suite des attentats qui l’ont frappé au cours des dernières années : justifier le meurtre de jeunes au prétexte qu’il faudrait restaurer l’autorité policière. Les mêmes Tartuffe qui réclament cela viendront demain s’offusquer de la haine que certains peuvent avoir à l’égard de l’institution policière alors même qu’ils font tout pour attiser cette haine.

Comme à chaque fois ou presque qu’une bavure est commise, nous avons eu droit aux mêmes arguments de la part de ces politiciens sans honneur et ces éditorialistes sans dignité. De concert les voilà qui nous expliquaient qu’il fallait écouter sans broncher la version policière – quand bien même nous savons qu’elle est souvent biaisée – et surtout qu’il ne fallait pas s’étonner de se faire tuer lorsque l’on est un délinquant. Pour Zyed, pour Bouna, pour Adama et pour tous les autres nous avons vu cet argumentaire pestilentiel voir le jour. À moins qu’un changement de loi m’ait échappé, il me semble pourtant que la peine de mort n’existe pas dans ce pays et que, dès lors, délinquant ou pas, personne n’a à se faire tuer par un membre des forces de l’ordre mais pour ces politiciens ou éditorialistes, tout acquis à leurs tristes passions, il semblerait que les vies humaines ne se valent pas et que les principes fondamentaux soient à géométrie variable.

La République bafouée

Par-delà la question des bavures policières, c’est plus largement les réactions du pays auxdites bavures qui sont, à mon sens, révélatrices d’une rupture dans le pacte républicain de ce pays. La République, la Res Publica, la chose commune postule effectivement une forme de communauté de destin avec la présence des principes d’égalité et de fraternité dans la devise républicaine. Il est pourtant assez évident que cette égalité n’est que de façade et que même devant la loi celle-ci n’est pas respectée. Nombreuses sont les personnes à s’offusquer dès que nous apprenons qu’un noir a été tué par des policiers aux États-Unis et les mêmes personnes d’ergoter sur le caractère raciste de la police étatsunienne. Le silence est pourtant bien grand dès lors qu’il s’agit d’un jeune arabe ou noir qui meurt sous les coups de la police dans notre pays, la réminiscence de la paille et de la poutre en somme.

Comment, dès lors, ignorer que les bavures policières accompagnées d’une forme d’indifférence de la part de la majorité de la population française agissent comme un puissant ferment de la division ? Il est possible de déblatérer sur le communautarisme et toutes ces autres fadaises mais le plus puissant agent de la division dans ce pays reste sans conteste la manière dont sont traitées les habitants des quartiers populaires. Lorsqu’en 2005 la bonne société a regardé avec dédain, parfois avec dégoût, les révoltes dans les banlieues, s’est joué selon moi un évènement important dans la rupture qui parcourt la France. Comment demander à des populations de se sentir partie prenante de la communauté nationale quand on laisse la police tuer impunément certains de ses membres ? Que l’on détourne les yeux de pratiques racistes et que l’on retire sa main quand la personne en face demande du soutien et de l’aide ?

La révolte légitime

À chaque fois qu’une bavure policière est commise, médias et politiciens préfèrent mettre l’accent sur les réactions dans les quartiers populaires. L’exemple de Breil est à ce titre là pour nous rappeler cet état de fait : plutôt que de s’interroger sur la version policière ou de présenter des condoléances à la famille du défunt, l’intelligentsia a prestement dénoncé les réactions violentes des habitants du quartier. Il faut avoir un certain cran – et osons le terme une merveilleuse malhonnêteté intellectuelle – pour transformer les causes en conséquences et mettre sous le tapis la question des violences policières. Dans L’Homme révolté, Albert Camus a des mots très justes selon moi sur la question de la violence : « Je crois que la violence est inévitable. Les années d’occupation me l’ont appris. Je ne dirais donc point qu’il faut supprimer toute violence, ce qui serait souhaitable, mais utopique en effet. Je dis seulement qu’il faut refuser toute légitimation de la violence. Elle est à la fois nécessaire et injustifiable. Alors, je crois qu’il faut lui garder son caractère exceptionnel, précisément, et la resserrer dans les limites qu’on peut. Cela revient à dire qu’on ne doit pas lui donner de significations légales ou philosophiques ».

En regard de la violence que subissent les habitants des quartiers populaires (physique mais aussi symbolique), il ne me semble pas que quelques voitures brûlées soient une réaction disproportionnée. Que les choses soient bien claires, je ne pense pas que cette réponse soit la meilleure, notamment en raison du fait que brûler la voiture de son voisin n’atteint pas vraiment l’institution policière qui est la vraie cible, mais il faut une sacrée dose de mauvaise foi pour ne pas voir dans ces révoltes urbaines l’expression d’une rage, d’une colère et d’une forme de désespoir qu’il faut entendre plutôt que de recevoir avec mépris et dédain. Dans ce racisme institutionnel dont le bras armé est l’institution policière, les perdants sont toujours les mêmes, et ils ne sont pas à chercher dans les quartiers cossus. Que les pompiers pyromanes prennent garde, il se pourrait bien qu’un jour les voitures brûlées et les marches blanches ne soient plus un exutoire suffisant. Il se pourrait bien que ce jour approche à grands pas. En mémoire d’Aboubakar et de tous les autres.

marwen-belkaid.com


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Brèves

HLM, des locataires blindés

jeudi 2 décembre 2010

Plus de 50.000 familles parmi les plus riches de France bénéficient d’un logement HLM.

Fin 2007, quelque 53 000 familles parmi les plus fortunées de France étaient logées en HLM, selon des chiffres de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, révélés par La Tribune. (Mais ne vous précipitez pas sur le lien : l’article est payant bien sûr ! Ces gens-là ont investi le net seulement pour faire de l’argent) 37 000 familles logent en Ile-de-France, dont 18 000 à Paris, et 15 000 en province. Elles gagnent 11 200 euros par mois avec un enfant ou 13 500 euros par mois avec deux enfants.

bakchich.info