Tout peut (vraiment) s’effondrer

vendredi 9 novembre 2018
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Par Jean-Claude Guillebaud

France-Culture vient de diffuser quatre émissions sur les causes des catastrophes naturelles, les difficultés de la reconstruction des zones sinistrées et sur la « collapsologie ». Cette dernière devrait nous inciter à changer notre vision du monde.

Il m’arrive de me poser la question suivante qui concerne la radio : pourquoi un chroniqueur média perd-il son temps à écouter autre chose que France-Culture ? Question incongrue, voire malséante. Et pourtant ! Ce réflexe teinté d’ironie m’est venu après avoir suivi quatre émissions, logées dans la case « Cultures Monde » que produit Florian Delorme. Ces quatre émissions examinaient les causes des catastrophes naturelles, les ambiguïtés de l’aide humanitaire, les difficultés de la reconstruction des zones sinistrées. Du bon travail, bien documenté et d’une facture journalistique originale. Mais c’est surtout la quatrième, plus ambitieuse, qui m’a passionné. Elle posait la question de l’effondrement possible de nos sociétés industrielles. Un effondrement à plusieurs visages : climatique, économique, politique, culturel. Cet effondrement, il s’agit de le « penser ». En d’autres termes, on se proposait d’expliquer aux auditeurs ce qu’on désigne par l’expression rebutante de « collapsologie ». Ce néologisme fut inventé par les chercheurs Pablo Servigne et Raphaël Stevens. Il est composé du mot « collapse » (« s’ébouler, s’effondrer, s’écrouler ») et du suffixe « logie », qui permet de désigner une science du même nom. La collapsologie en est une, aux mille composantes et chemins. Certes les grands médias n’en parlent guère et la plupart des acteurs de terrain (politiciens, entrepreneurs et décideurs) n’en connaissent même pas les rudiments.

Choisir un tel sujet et le traiter avec exigence ne pouvait aboutir qu’à ce résultat : à l’écoute de ces cinquante minutes d’antenne, on avait le sentiment d’apprendre à chaque instant quelque chose. Hommage aux réalisatrices de l’émission, Marguerite Catton et Maïlys André, qui avaient su organiser la thématique et choisir les intervenants : Raphaël Stevens, coauteur des livres « Comment tout peut s’effondrer » et « Une autre fin du monde est possible », la philosophe Corine Pelluchon et auteure, en 2018, d’« Éthique de la considération ». Ces trois ouvrages sont publiés au Seuil. Avec un certain courage, l’émission renonçait à minimiser les (possibles) catastrophes à venir, même si Corine Pelluchon insistait sur la nécessité de ne pas, pour autant, effacer l’espérance, « et de faire des gestes quotidiens pour changer les choses ou de faire pression sur les gouvernements ». Catastrophe annoncée mais espérance tonique, cette ambivalence exigeait une redéfinition du concept moderne d’effondrement. Cet effondrement annoncé n’a rien à voir avec un séisme brutal qui, en quelques minutes, dévaste une ville entière ou un pays. Certes, l’effondrement multiplie les risques de pareils séismes (inondations, tsunamis, incendies géants, etc.) mais en lui-même c’est un processus lent. Parfois imperceptible. Notre vision du monde, axée sur les constats à court terme, n’a pas assez de recul temporel pour s’en rendre compte. Qu’on en juge : on sait seulement maintenant, en 2018, que les prémices de cet effondrement de nos sociétés industrielles datent des années 1980. Il nous aura fallu quarante années pour comprendre de quoi il s’agissait.

Ajoutons que la collapsologie progresse, se ramifie en plusieurs disciplines spécialisées, et accélère sans cesse sa collecte de données nouvelles. Du coup, la plupart des rapports – y compris ceux du Giec – sont condamnés à être perpétuellement en retard, dangereusement dépassés. Quant à la conscience des « décideurs » de tout acabit, elle devient carrément surannée, verbeuse, incapable de saisir les vrais enjeux du moment. Le « nouveau monde » se caractérise d’abord par la « possibilité » nouvelle (pour ne pas dire probabilité) d’un effondrement. L’indifférence, l’ignorance ou l’irresponsabilité – dont Donald Trump est l’archétype – caractérisent en réalité l’« ancien monde ». Cette fois, c’est la collapsologie scientifique, qui confirme la fameuse adresse que prononça Jacques Chirac le 2 septembre 2002 à Johannesburg : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » Depuis lors beaucoup de choses ont été faites au niveau des « intentions ». La COP21 sur le climat, organisée à Paris en décembre 2015, en fut un exemple. Approuvée à l’unanimité par les 196 délégations, elle a suscité un concert d’autosatisfaction. Mais après ?

C’est maintenant notre vision du monde qu’il faut radicalement changer. Comme l’aurait dit le philosophe italien Antonio Gramsci (1891-1937), tout se joue sur le terrain de « l’hégémonie culturelle ». Les intellectuels, les journalistes et les esprits libres sont déjà en première ligne. Merci à France-Culture et à ses intervenants de sonner le tocsin anthropologique.

nouvelobs.com
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