Gilets jaunes vs Mai 68 : similitudes, différences, leçons à tirer

mercredi 13 février 2019
popularité : 1%

Par Pierrick Tillet

Rien qui ressemble plus à un soulèvement social qu’un autre soulèvement social… tout en s’en distinguant radicalement. À ma gauche, Mai 68 ; à ma ni-droite-ni-gauche, les Gilets jaunes.

Les similitudes

Les similitudes entre Mai 68 et le mouvement des Gilets jaunes sont évidentes :
Deux soulèvements populaires contre l’ordre politique et la pensée unique établis, une opposition de la rue aux pouvoirs institués.
Des mouvements sans leader : les leaders de Mai 68 ne furent que des constructions de l’ordre médiatique établi à l’époque ; l’icône Cohn-Bendit fut en réalité absent de la quasi totalité des évènements ; les autres étaient soient des responsables syndicaux bombardés sur le devant de la scène par la force des évènements (Geismar, Sauvageot), soit des grandes gueules qui n’étaient chefs que sur les plateaux télés ; quand à Romain Goupil, il n’a été promu “leader” que tout récemment vu qu’en 68, il était un boutonneux de 16 ans en classe de seconde ; bref, les “leaders” de Mai 68 étaient à l’époque ce que sont aujourd’hui les Jacline Mouraud, les Benjamin Cauchy, les Ingrid Levavasseur, ou autres Francis Lalanne…

Les différences

Mais des différences de taille séparent les deux évènements :
Un contexte socio-économique plus favorable en Mai 68 – Mai 68 intervint alors que le bolide capitaliste était au sommet de sa forme avec les Trente glorieuses, des partis solides, des syndicats puissants ; à l’inverse, le mouvement Gilets jaunes surgit quand le néolibéralisme n’est plus qu’une vieille guimbarde en fin de course après trente années foireuses d’inexorable déclin économique, politique, syndical. Les riches de 68 possédaient les outils de production. Les riches d’aujourd’hui ne possèdent plus que des actifs financiers, c’est-à-dire du vent, formé qui plus est en bulles prêtes à éclater. Or, il est beaucoup plus facile d’obtenir des concessions de pilotes triomphants sûrs de leur machine (l’augmentation du SMIC de 35 %, etc.) que de crétins dépassés, recroquevillés sur leurs privilèges flageolants, occupés à dépecer ce qui reste de leur irréparable tacot (les dividendes, les augmentions à deux chiffres…).

Une situation d’urgence plus mobilisatrice chez les Gilets jaunes – De même le soulèvement d’émeutiers vivant dans un monde certes inégal, mais plutôt cossu (la société de consommation), assez confortable (le chômage de masse était inconnu en 1968), ne revêt pas la même urgence que l’insurrection de gens touchés par la précarité et sous perfusion de la bonne volonté des banquiers dès le 10 de chaque mois. Ainsi, les soixante-huitards se drapèrent dans une logorrhée gauchiste assez caricaturale, quand les Gilets jaunes sont en train de bâtir un système de pensée tout à fait original, cohérent, autonome, concret, et surtout complètement libéré des carcans mentaux imposés à la “France d’en bas” par une classe dirigeante et pensante déglinguée de la tête (Macron, Castaner, Schiappa, BHL… faut oser se les payer !).

Les leçons à tirer

Même si le contexte actuel, plus dur, plus urgent, est fort différent de celui, étouffant mais plus ouaté, des années 68, les Gilets jaunes ont cependant deux leçons à retenir de leurs aînés soixante-huitards.
D’abord qu’une fois enraciné, un mouvement peut s’inscrire dans la durée : Mai 68 ne s’acheva pas brutalement à la fin du mois de mai. Comme le note Gérard Noiriel dans son Histoire populaire de la France, le mouvement soixante-huitard fit sentir son influence jusqu’en 1974 au moins : l’augmentation du SMIC de 35 % ne fut pas avalée par l’inflation (puisque le premier était indexé sur la seconde !), de nouveaux acquis sociaux furent inscrits dans le Droit du Travail jusqu’en 1973 et c’est en 1974 que la lutte féministe obtint via une des ministres du très néolibéral Giscard d’Estaing, Simone Veil, une loi déterminante sur l’avortement.

La seconde leçon, c’est que la rue n’a pas forcément besoin du pouvoir politique pour imposer ses vues et ses exigences. L’élection d’une majorité de droite écrasante aux législatives de juin 68 n’arrêta en rien le processus politique de revendications qui continua sporadiquement dans les rues, les usines et les esprits, jusqu’à ce que Giscard D’Estaing entreprenne une fort longue et fort difficile reprise en main par l’élite malmenée. En 2007, le président Sarkozy se sentait encore tenu d’en finir « avec l’esprit, avec les comportements, avec les idées de Mai 68 ».

Aujourd’hui, comme nous l’avons vu plus haut, le contexte d’agonie systémique apparaît plus âpre et rend moins malléable un pouvoir en perdition. Le fait qu’en plus, ce dernier soit assuré par des gens très cons et bornés ne facilitent pas les choses. Mais, déjà forts de leur système de pensée autonome, de leur résolution encore sans faille après un trimestre de mobilisation, les Gilets jaunes disposent d’un atout que n’avaient pas leurs aînés : la crise en cours est bien plus meurtrière que la simple crise pétrolière de 1974 ; le retour de la récession et l’explosion des bulles financières que les spécialistes du monde des affaires annoncent pour 2019 pourraient être d’une aide inattendue aux émeutiers en jaune, et fatales à la clique néolibérale.

(Illustration : le titre de la chaîne mainstream LCI, qu’illustrait la photo reprise ci-dessus, en dit long sur l’inquiétude (et la lucidité) de la classe (encore) dominante face au soulèvement des Gilets jaunes.)

yetiblog.org


Commentaires

Agenda

<<

2019

 

<<

Août

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
2930311234
567891011
12131415161718
19202122232425
2627282930311
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois

Brèves

HLM, des locataires blindés

jeudi 2 décembre 2010

Plus de 50.000 familles parmi les plus riches de France bénéficient d’un logement HLM.

Fin 2007, quelque 53 000 familles parmi les plus fortunées de France étaient logées en HLM, selon des chiffres de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, révélés par La Tribune. (Mais ne vous précipitez pas sur le lien : l’article est payant bien sûr ! Ces gens-là ont investi le net seulement pour faire de l’argent) 37 000 familles logent en Ile-de-France, dont 18 000 à Paris, et 15 000 en province. Elles gagnent 11 200 euros par mois avec un enfant ou 13 500 euros par mois avec deux enfants.

bakchich.info