Travailler plus longtemps, oui mais... comment ?

samedi 21 septembre 2019
popularité : 2%

Par Romane Ganneval

Avec l’allongement de l’espérance de vie et la réforme des retraites, les Français vont devoir travailler plus longtemps. Cette évolution vient en contradiction avec le fait que les aînés sont souvent les premières victimes des plans de restructuration et peinent à retrouver un emploi.

Jusqu’en 2008, Pascal, 59 ans aujourd’hui, occupait un poste de cadre supérieur dans une entreprise américaine des télécoms. Mais la crise financière a frappé. Et la filiale française a supprimé 5 % de ses postes. "Je suis parti dans le cadre d’un plan de départ forcé, se souvient-il. Les anciens sont toujours ceux que l’on pousse en premier vers la sortie." À presque 50 ans et pour la première fois de sa carrière, l’ingénieur informatique se retrouve alors au chômage. Qualifié, entreprenant, il répond frénétiquement à toutes les offres où il peut faire valoir ses compétences. Les entretiens téléphoniques sont souvent concluants, mais après avoir rencontré les directeurs de ressources humaines et managers en face-à-face, plus de nouvelles. "Mon âge n’a jamais été frontalement abordé, explique-t-il. Pour moi, c’est la seule raison qui puisse expliquer que ma candidature n’était pas retenue." La situation est paradoxale. En France, les seniors sont moins au chômage que les autres catégories de la population (4,4 %) et plus de neuf sur dix (93 %) en emploi sont en CDI, beaucoup plus que la moyenne de la population (84 %). Entre 2008 et 2018, la population active âgée de 50 à 64 ans a augmenté de près de 1,9 million de personnes. Cela représente une hausse de 11 points de leur taux d’activité. Mais si les seniors n’ont jamais autant travaillé, lorsqu’ils se retrouvent au chômage, ils enchaînent les contrats courts, précaires et sont les premiers à être concernés par le chômage de longue durée.

Selon l’Insee, en 2018, 58 % des chômeurs de 50 ans ou plus sont toujours à la recherche d’un emploi après un an d’inactivité, contre 24 % des jeunes actifs, première catégorie de la population au chômage. "Avec l’allongement de l’espérance de vie et la réflexion autour de la refonte du système des retraites, nous avons tous conscience que nous allons devoir travailler plus longtemps", estime Gilles de Labarre, président de l’association Solidarités nouvelles face au chômage (SNC), qui organise ce jeudi 19 septembre un colloque sur le sujet. "Mais encore faudrait-il que ce soit possible." "C’est un problème très français, souligne-t-il. En Allemagne, dans les pays scandinaves et asiatiques, l’emploi des seniors est préservé, voire valorisé. Les employeurs considèrent qu’ils apportent de l’expérience, du recul. Contrairement à la France, personne ne s’étonne de collaborer avec des travailleurs même très âgés." D’après l’OCDE, le taux d’emploi des 55-64 ans s’établit à 53 % en France, contre près de 60 % en moyenne dans l’Union européenne, 72 % en Allemagne ou encore 78 % en Suède. À partir de 60 ans, le décrochage est encore plus net : en 2018, le taux d’emploi des 60-64 ans est de 30 % en France, contre plus de 42 % en moyenne dans l’UE.

Passé un certain âge, le salarié devient un coût, un poids

Les seniors français se sentent plus souvent mis à l’écart et stigmatisés que les autres travailleurs. Selon l’étude ADP The Workforce View in Europe, plus d’un tiers des salariés français estiment avoir subi une forme de discrimination au travail liée à l’âge. Passé un certain âge, le salarié devient un coût, un poids… "Aux yeux des chefs d’entreprise, les plus de 50 ans sont plus souvent sujets aux soucis de santé, moins adaptables, moins investis", explique Bruno Ducoudré, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). "Les patrons sont donc plus frileux lorsqu’il s’agit d’investir sur ce type de profil. Ils n’ont pas vraiment de perspectives d’évolution." Les seniors en recherche d’emploi manquent aussi d’accompagnement. En tout cas, c’est ce que déplore Claire, 55 ans, ancienne directrice de la logistique et de la communication d’une école d’ingénieurs, au chômage depuis un an. "Lors de mon inscription à Pôle Emploi en septembre 2018, j’ai réussi à décrocher un rendez-vous avec ma conseillère", raconte-telle. Cette quinquagénaire dynamique et hyper connectée souhaite utiliser son compte personnel de formation (CPF) dans le but d’améliorer son profil. "J’ai littéralement harcelé Pôle Emploi pour connaître les démarches à suivre, explique-telle. Depuis le 9 mai, j’attends toujours que la personne chargée de mon dossier m’appelle." Claire comprend ceux qui baissent les bras. Elle a surtout du mal à entendre l’idée selon laquelle les personnes au chômage "profiteraient du système". "Jusqu’à 30 ans vous n’avez pas assez d’expérience et à partir de 40 ans vous êtes trop âgé…", regrette-t-elle.

Introduire une dose de discrimination positive en faveur des seniors ?

En décembre 2020, elle sera en fin de droits et percevra alors le revenu de solidarité active (RSA), sans pouvoir continuer à cotiser des points retraite. Avant le 1er janvier 2012, Claire aurait pu bénéficier d’une dispense de recherche d’emploi (DRE), dont bénéficient les demandeurs d’emploi âgés de 57 ans et plus. Mais ce dispositif, créé en 1984, a été supprimé pour ne plus écarter les "seniors" du marché du travail. Pour améliorer l’employabilité des seniors, l’Association nationale des directeurs des ressources humaines (ANDRH) propose la création d’un "index des seniors", calqué sur le modèle de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. "Pour encourager l’évolution des pratiques au sein des entreprises, ne faut-il pas introduire une dose de discrimination positive en faveur des seniors ?" interroge Benoît Serre, le vice-président délégué de l’ANDRH. "À 55 ans, il n’est pas rare d’aider financièrement ses parents en fin de vie et ses enfants étudiants, souligne-t-il. À nos yeux, il s’agit d’une cause nationale. Si l’on n’agit pas rapidement, des drames humains vont survenir". Aussi, l’ANDRH préconise de doubler le CPF à partir de 55 ans, et de former les DRH à l’accompagnement des salariés de plus de 50 ans.

Une mission sur l’emploi des seniors et le passage de l’activité à la retraite

Tous s’accordent sur le fait que l’employeur doit avoir le souci d’accompagner les salariés en continuant à les former et en proposant d’aménager les postes pour ceux qui exercent des fonctions pénibles ou physiques. "La retraite progressive pourrait être une bonne solution" estime Jean-Paul Domergue, responsable du plaidoyer au SNC. "Mais cette disposition, qui consiste à percevoir une partie de sa retraite tout en exerçant une activité à temps partiel, a très peu de succès parce que les procédures sont trop lourdes et longues." De son côté, Jean-Paul Delevoye, le haut-commissaire aux retraites, préconise de rénover complètement le cumul emploi retraite afin de cotiser et d’acquérir des droits supplémentaires à l’occasion d’une reprise d’activité d’un senior, même limitée. Conscient que l’amélioration du taux d’emploi des seniors est une pièce essentielle dans la réussite de réforme des retraites, le gouvernement vient de confier une mission sur "l’emploi des seniors et le passage de l’activité à la retraite" à Sophie Bellon, présidente du conseil d’administration du groupe de services Sodexo, et à deux autres personnalités du privé.

"Même si la perception des seniors en entreprise ne va pas changer dans un claquement de doigts, il y a, ces derniers temps, une prise de conscience des chefs d’entreprise qu’il faudra bien faire avec, observe Benoît Serre, de l’ANDRH. La population française vieillit, autant prendre des dispositions dès à présent."

notretempos.com


Commentaires

Agenda

<<

2019

 

<<

Octobre

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
30123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
28293031123
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois

Brèves

Hopitaux en danger

jeudi 19 avril 2018