La solitude de l’électeur/trice dans l’isoloir

Matière à réflexion
mercredi 18 avril 2007
par  Patrick Mignard
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Ca y est ! après le tumulte, les invectives, les polémiques, les conseils, les menaces, les allusions, les promesses… l’instant suprême, le vote.

Pris entre trois planches et un rideau, n’offrant, comme dans une cabine d’essayage, au reste du monde que le spectacle de ses chaussures, le citoyen, les mains moites et tremblantes, pliant un papier trop grand pour une enveloppe trop petite,… si ce n’est pas appuyant sur un bouton comme sur une machine à sous, va, selon la formule consacrée, « exercer son droit et accomplir son devoir ».
A la fois écrasé par le poids de la responsabilité politique, qu’on lui a dit et redit, qu’il sent peser sur lui et le caractère dérisoire du bout de papier insignifiant qui se perdra dans l’océan des suffrages, la tête farcie de promesses, de slogans, d’images et de mots, le citoyen va, durant un bref instant, infinitésimal, exercer un pouvoir défini comme essentiel mais qui, malgré le poids de la tradition, de l’Histoire et des symboles, fondamentalement, ne changera rien, ni pour lui, ni pour ses semblables. Rares sont celles et ceux qui ont réussi à jouir dans l’isoloir… ou alors ils ne s’en sont jamais vantés.

A cet instant, ce n’est pas le sens insignifiant d’un soit disant pouvoir du peuple qui s’exprime, mais le sens que lui donne la démocratie marchande pour faire cautionner par les citoyens ce qu’elle est et sa volonté de pérenniser, bref de s’assurer, une stabilité avec une légitimité populaire.

Quand le citoyen a quitté l’isoloir, mis son enveloppe dans l’urne… à cet instant précis il n’est plus rien, ou plutôt si, il est ce qu’il a toujours été, un pion entre les mains d’un système qui le sublime un court instant. Son geste « citoyen », solennellement mis en scène, lui a donné l’impression enivrante d’être « tout »… les apparences sont sauves,… les affaires peuvent continuer.

Au regard de la société il a exercé son pouvoir de citoyen. En tant qu’être social il s’est soumis en fait à un protocole symbolique d’allégeance à sa condition de salarié.

Que vaut réellement cette quarante millionième partie du soit disant « pouvoir du peuple » ? Subjectivement tout, objectivement rien.

Comment se fait-il donc que ce rien multiplié par quarante millions vaille, en principe, autant et pour tout dire tout ?

Je connais bien sur la réponse des défenseurs de cette absurdité : « Ceci n’est pas affaire de multiplication ou d’une quelconque arithmétique ». Et voilà que nos adeptes du calcul économique, de la rentabilité, que nos grands consommateurs de sondages et de calculs électoraux abandonnent la rationalité mathématique qui peuple leur univers pour se faire philosophes et moralistes.

Peut-on le leur reprocher ? D’une certaine manière non, ils ont finalement raison… mais pas pour les raisons qu’ils croient.

L’extraordinaire tour de force réussi magistralement par la démocratie marchande, et colporté aujourd’hui par ses serviteurs, a été, et est, de faire croire que le pouvoir est affaire d’addition d’opinions personnelles.

Il faut reconnaître que, formellement, l’idée est séduisante. Pourtant, elle ne résiste pas à la moindre analyse.

Le « pouvoir populaire » serait la synthèse mystérieuse de tous les pouvoirs individuels,… un peu comme la Sainte Trinité qui ne ferait qu’UN.

Adhérer à une telle idée, c’est croire ou feindre de croire, que la réalité sociale, c’est-à-dire ce qui constitue les rapports sociaux, les rapports de forces, les fondements des inégalités sociales, bref, l’essence même de l’organisation sociale, n’est que l’expression directe de ces millions d’opinions, plus ou moins informées, plus ou moins subjectives, mais à coup sûr manipulées, qui s’expriment le jour du scrutin.

Quiconque a vécu, et réfléchi un minimum à cette question, ne peut croire à une telle légende.

Par une mystérieuse, miraculeuse et surprenante alchimie, le pouvoir politique serait déconnecté un instant, un instant seulement et… précisément celui-là, des pouvoirs économiques, au point que le pouvoir politique du salarié ou du chômeur serait identique au pouvoir politique du PDG, (oh miracle !) mais également directement lié à eux au point de les définir et de les orienter (oh miracle ! bis) ?

Toute l’histoire du système marchand depuis deux siècles est la plus parfaite dénégation de ce type de conception. Seuls les naïfs, ou les profiteurs, peuvent croire une telle chose.

Le, ou les, pouvoirs économiques, finalement les seuls qui comptent, sont restés et restent ce qu’ils sont et ce, quelque soit la forme et le mode d’élection,… quelle que soit la majorité issue du scrutin.

Quel sens prend alors l’acte de voter ?

Là est toute la question sagement et prudemment écartée par les gestionnaires du système marchand,… et les naïfs qui croient au pouvoir du bulletin de vote.

Le sens ne peut-être que de l’ordre du magique, de la croyance, et disons le, de la foi. Pas, bien sûr, de la foi religieuse au sens de la croyance en un dieu, mais de la croyance en des principes jamais démontrés, religieusement, pardon, civiquement appris, répétés jusqu’à plus soif, intégrés dans nos inconscients et jamais rediscutés.

Quand l’électeur/trice pénètre dans l’isoloir il peut avoir une des deux attitudes :

- soit il y va avec conviction, sûr de posséder un pouvoir qui lui permet de dire en plagiant Rastignac devant Paris, « Société à nous deux ! », sûr de jouer un rôle historique,

- soit il y va par habitude, sûr que son geste ne changera rien, mais forcé, en quelque sorte, de l’accomplir en disant « Il vaut mieux ça que rien » ou « Il vaut mieux untel que untel ! ».
Dans le premier cas son impuissance est en proportion de ses illusions mais il ne le sait pas. Dans le second cas ce sont ses illusions qui sont en proportion de son impuissance, mais alors là, il le sait.

Le soir du scrutin, devant son poste de télévision, sirotant une bière ou une tisane, il voit s’étaler devant lui le spectacle affligeant de la convergence de ces millions de gestes, que lui-même il vient d’accomplir. Spectacle mis en scène par les médias et consacrant la « victoire de la démocratie » ( ?).

Le lendemain matin il reprend sa voiture, sa bicyclette ou son métro, retourne à son travail… Rien n’a changé. Le surlendemain d’ailleurs non plus…

Electrices, électeurs, avant de vous claquemurer dans l’isoloir, demandez-vous s’il s’agit d’un espace de liberté ou d’une sorte de camisole de force.

L’élection nous rend formellement tous égaux, c’est bien la preuve qu’elle est une mystification de la réalité sociale.

Patrick MIGNARD


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