Gourgouret 37

lundi 14 janvier 2008
par  Jean-Jacques Cayre
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Gourgouret 37

Chapitre trente-septième

Mona 8

… À l’approche de Lyon j’eus un sursaut.
J’adorais mes parents, ma sœur et mes frères.
Il fallait donner le change. Je fis un effort terrible sur moi-même. Je filai dans les lavabos du train et me mouillai le visage en me frictionnant énergiquement la tête avec de l’alcool de menthe.
"Vous avez eu une maladie, jeune homme ?" me dit une dame.
"Un peu, mais ça va mieux, merci".
Le train arriva en gare. Ma mère m’attendait. Je lui sautai au cou, heureux de la revoir. Je lui contai un peu mes vacances. Il me sembla qu’elle avait tout deviné ! Elle mit sa main sur ma tête et m’appuya contre elle en me caressant les cheveux.

Mona m’écrivit. Je lui répondis. Des lettres pleines de passion. Nous demeurions inconsolables. On évoquait, pour se donner courage, les prochaines vacances.
Un jour une lettre terrible arriva. J’eus le pressentiment, à peine l’enveloppe ouverte, que c’était un malheur. Je partis lire la lettre dans un parc proche.
Je lus à travers une buée de détresse… "soyons courageux… à la hauteur de ce que nous avons vécu… mon père nommé en Californie… partir… juste après le Bac… pas se revoir pour ces vacances… suis si malheureuse… toi aussi sans doute… que faire… va pas se marier à dix-sept ans… espérons…"
Je lui écrivis que j’étais désespéré, que j’en étais malade. Elle me répondit aussitôt.
Je m’aperçus alors que Mona était beaucoup plus forte que moi.
Sa lettre disait "… toi, Jean-Jacques, si plein de vie… cherchant sans cesse le bonheur et aimant en donner aux autres… tu douterais de l’existence !... C’est notre passion de la vie qui nous a jetés dans les bras l’un de l’autre, et c’est cette passion qui nous détruirait. Ce serait un blasphème. Nous n’avons pas le droit. Soyons à la hauteur, je t’en supplie. Faisons plein de choses, ne nous laissons aucun répit. Ne transformons pas le souvenir en arme contre nous mais en énergie pour aller vers le bonheur. Ton bonheur sera le mien, mon bonheur le tien… je te supplie… ne pas causer de peine à ceux qui nous aiment… t’aimerai toute ma vie."
Je lui écrivis qu’elle m’aidait à sortir de mon affliction. Que je l’en aimais encore davantage. Ce que je ne lui écrivis pas, c’est que je ressentais la même chose que si on était morts.

Elle réussit son Bac, me conta son arrivée en Californie. Une autre civilisation. Un rythme effréné. Des aspects superficiels, d’autres très attrayants, sport, amitiés, joie.
Je me jetais à corps perdu (c’est le cas de le dire !) dans les études, le sport, la peinture, la musique, l’amitié. Je ne me laissais aucun répit. Je m’endormais tard, éreinté, et me levais tôt, abruti. Je fus obligé de prendre des somnifères. On décela à la visite médicale une hypertension dite neurotoxique !
Malgré toutes mes tentatives pour réduire l’obsession que j’avais de Mona, je pensais sans cesse à elle.
J’eus mon premier Bac. Je refusai d’aller à la mer pour les vacances.
L’idée m’était insupportable.
Mona entra à l’université… "La vie est trépidante. Ça m’arrache un peu à la nostalgie… la plage est immense, mais ce ne sera jamais celle que nous avons connu… il fait beau presque tout le temps… j’aborde plusieurs langues… études d’interprète… Je t’aime".
Le temps passait. Les lettres s’espacèrent.
Je lui envoyai une reproduction de la Sainte Victoire.
Je comblais le moindre creux de ma vie. J’eus mon deuxième Bac. Je ne retournai pas à la mer.
Les vacances passèrent vite.
J’enchaînais aventures, randonnées à vélo, camping, les maisons de campagne avec parents et amis. Je connus des filles, jolies et gentilles.
On faisait parfois l’amour.
Mais la silhouette majestueuse de Mona s’interposait. C’était ma louve, ma maîtresse.
Cela atténuait le plaisir que j’avais avec les autres filles. Avec Mona j’avais connu le délire et l’amour absolu.

Le temps passait. J’entrai aux beaux-arts à Lyon Les lettres devinrent rares. Elles finissaient toujours par deux mots : "Je t’aime".
Un jour je reçus la lettre que je savais inéluctable. "… on finira par se faire du mal. Arrêtons de nous écrire. On n’a pas la possibilité de se revoir… Je t’aimerai toute ma vie… ton souvenir m’aidera à être heureuse… une lumière en moi".
Je lui envoyai pour réponse un court poème écrit pour elle :

Tu es ma rêverie
Comme l’herbe est le pré
Comme l’eau le ruisseau
Le nuage l’orage
Qu’une rigueur advienne
Et le pré meurt
Le ruisseau se dessèche
L’orage se dissipe
Mais toi quoi qu’il advienne
Tu es ma rêverie

Je reçus un mot "Jean-Jacques, merci de tout mon être. Pour la vie".

Mon ami Giorgos, crétois, étudiait avec moi aux beaux-arts. Il me proposa de l’accompagner en Crète pour les vacances de février.

Après une arrivée lumineuse en l’île mythique, je décidai d’y rester.
Giorgos et mes parents comprirent. Je parcourus l’île pendant neuf mois. J’en fus éternellement amoureux. C’est là que l’obsédante présence de Mona se dissipa un peu.
Elle m’apparut un jour.
Je me trouvais au pied du mont Ida, la Sainte Victoire de la Crète. La cime enneigée flottait au-dessus des vallées. Elle rêvait sur elle-même comme une arche d’alliance.
Je vis un visage calme et immense s’installer doucement au dessus de la montagne. Il me regardait avec une inimaginable affection, puis disparut.
Je m’immobilisai, saisi d’un sentiment religieux.
Je m’entendis prononcer "Mona".

(À suivre…)

© Copyright – J.J. Cayre 2007 – Tous droits réservés


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