Gourgouret 38

jeudi 17 janvier 2008
par  Jean-Jacques Cayre
popularité : 2%

Gourgouret 38

Chapitre trente-huitième

En Crète

Mon ami Giorgos est crétois. Il étudie aux beaux-arts de Lyon avec moi.
Grand, frisé, cheveux bruns, menton carré ponctuant un grand visage ovale et doux, de longs sourcils en arcade, des yeux noisette d’icône byzantine. C’est un artiste. Il fait de la peinture et joue du piano.
Chaque fois qu’il le peut, il rentre chez lui en Crète, à Héraklion.
La Crète, le piano, la musique, la peinture, la littérature (nous nous passionnons pour les pètes grecs contemporains, surtout Elytis et Seféris) ont cimenté entre nous une amitié au départ intuitive qui s’est développée par nos engouements humains et artistiques.
De plus, Giorgos peut marcher des journées entières. Il est infatigable, comme tous les montagnards crétois. Nous fîmes de longues randonnées tous les deux.

On avait souvent pour but la maison de ma grand-mère Falchero qui vivait à la campagne.
On partait à l’aube d’un terminus d’une ligne de cars urbains qui nous déposaient en bordure de la campagne lyonnaise. Puis on marchait une dizaine de kilomètres.
Quand on était fatigués, on s’asseyait dans un pré en cassant la croûte.
On parlait de tout et de nous-même.
Giorgos avait, depuis nos premières conversations, senti que le souvenir d’une fille me tourmentait. Pendant une de ces haltes, je lui en parlai davantage.

L’automne nous immergeait dans la rousseur des châtaigniers, l’ocre des chênes et les feuilles ruisselantes rouge rouillé des hêtres. Dans l’âme flambante et protectrice de la forêt je pouvais me confier.
Je lui parlai de Mona, que j’avais passionnément aimé pendant les vacances, à Vence. Notre séparation inévitable avait provoqué en moi un choc dont je me remettais mal. Il me comprit. Lui aussi avait connu un grand amour.
On décida de partir en Crète au début des vacances de Noël.

Nous prenons à Lyon le train pour Milan.
Les Alpes. Modane, la frontière. L’Italie. Le choc. Le pays de ma grand-mère maternelle. Des italiens qui montent dans le train. Une partie de moi-même qui se trouve dans ce pays, pas loin, entre Gênes et Turin. Milan. Une Capitale. Le Paris de l’Italie. Un autre train. On traverse des villes aux noms évocateurs. Bologne, où la musique prit un essor définitif avec Corelli en particulier. On voudrait s’arrêter, tout connaître.
N’oublions pas : on va en Crète. On reviendra en Italie.
Le sud, d’un coup, nous envoie l’Afrique en pleine figure. Brindisi.
Douceur de l’air, clapotis des bateaux de pêche, odeur d’algue, d’iode, de poisson. La nuit. La mer semée de lamparos. Au pied de la digue les algues phosphorent et des poissons se reflètent, blancs, à la lumière des réverbères. Clameur de quelque sirène au loin.
Restaurant. Des spaghettis bolognèses, per favore, et un valpolicella, prego. Et un poisson, une sorte de rascasse, submergé de sauce moussante aux poivrons et à l’ail, avec un filet d’huile d’olive verte. Pas de pain. Une sorte de pavé de mie grise et cassante, au goût de terre et de farine.

Levés à l’aube. Café, italiano, bien sûr, serré et du fromage fort qui sent le bouc avec du pain grisâtre. Le café puissant, glissant sur le fromage et le pain, c’est un troupeau qui me passe à travers le cerveau.
Il faut y aller. Les billets, on les a. Le port. Face à nous, une cathédrale d’acier se dresse et finit en pointe, là-haut, dans le ciel indécis du petit matin.
Comment monter dans cet immeuble ? La passerelle. On arrive sur le pont. De là, on voit au sol les dockers s’agiter semblables à des insectes rampants. Je dors debout, Giorgos aussi. Lui, il connaît. Moi, c’est la première fois qu’une métallurgie flottante va me transvaser dans un autre continent.
Un coup de sirène, on part. Odeur du gas-oil mêlée à l’iode. Les algues, la cuisine à l’oignon.
On va dormir dans notre cabine.
Odeur de pain moisi, de poisson frit et d’essence. Les rambardes poissent de sel collé. On s’affale sur nos couchettes.
On est réveillés par des bruits de pas dans le couloir. On ouvre la porte de la cabine. Des gens se bousculent, visiblement intéressés par un évènement, sur le pont du navire. On entend "Isole ! Islands ! Les îles". Giorgos rit. "C’est l’île de Corfou, ici commence la Grèce. Allons sur le pont".
Corfou s’étire, longue, mystérieuse, feutrée dans une brume légère.
On est en Chine ! La baie d’Along. Des sampans viennent à notre rencontre. Non. Des barques de pêche circulent en tous sens, bigarrées, s’approchent de notre navire.

Têtes de marins, hâlés, mes premiers grecs de Grèce, énergiques. Ils parlent une langue vive et harmonieuse. Ils s’agrippent à une échelle de corde, prennent des sacs postaux ou autres, repartent.
Une autre île, Céphalonie, plus longue, plus grande. Giorgos me dit : "Cachée par Céphalonie, se trouve Ithaque, la patrie d’Ulysse et peut-être d’Homère, quoique Homère semble être crétois".
On glisse doucement vers une autre civilisation. On sent un peu l’Asie mineure, mais plus loin. On sent la Macédoine, mais plus haut, loin. On ne sent plus l’Italie. On ne sent plus l’Afrique, le Péloponnèse la met à distance. C’est la Grèce, dans toute sa pureté et une douceur spirituelle…

(À suivre…)

© Copyright – J.J. Cayre 2007 – Tous droits réservés


Commentaires

Logo de Gerard76
Gourgouret 38
jeudi 24 janvier 2008 à 19h46 - par  Gerard76

Bonjour,
texte sympatique.... quoique parfois un peu proche de la caritature : l’odeur mélée d’iode et de mazout sur un ferry énorme, je veux bien -c’est plutot l’odeur de cuisine "intenationale" transmise par les systèmes de ventilation. Quant à "un peu d’Asie mineure" en arrivant sur la côte ionienne, désolé mais c’est plus certainement "un peu des Balkans".
En fin j’attends la suite avec interêt !

Logo de Gerard76
jeudi 24 janvier 2008 à 23h52 - par  Michel Berthelot

Bonsoir, Votre remarque aussi est sympathique... C’est chouette de vous intéresser ainsi à Gourgouret...

Ceci dit l’écriture, c’est la liberté... Comme toutes les formes d’art, elle ne doit pas être corsetée par les usages établis et les sacro-saintes habitudes contractées... Elle doit aller contre la pensée univoque et contre le consensus... Il n’y a pas de règles sauf grammaticales et syntaxiques... Chacun y trouve ce qu’il y apporte de vécu, s’y retrouve ou s’en éloigne... C’est une question de sensations, de sensibilité, d’émotion, de proximité de pensées... Tout ça ne résiste pas aux explications et demandes absolument cartésianistes... Pas de définitions exactes ou de lois contraignantes... Ce qu’on nomme au sens large de l’acception "la licence poétique" va à l’encontre des idées toutes faites !... Et heureusement !...

Mais cessons d’être explicatif, précis, didactique, raisonneur et raisonnable et libérons-nous de ces carcans insupportables à la légèreté d’une plume descriptive... Vous attendez la suite dites-vous ???!!!... Et qu’en est-il de votre appréciation concernant les 37 épisodes précédents... Ou bien ne les avez-vous pas encore abordés ?.... Ils sont-là... Ils vous attendent... Si vous voulez bien oublier le temps d’une lecture sans a priori le conformisme des senteurs et des couleurs qu’ignore Gourgouret...

Cordialement, M.B.

Agenda

<<

2019

 

<<

Décembre

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
2526272829301
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
303112345
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois