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La face cachée du « success story » indien
reçu de Michel Collon
lundi 17 mars 2008

popularité : 1%

Article signé par Camille Beaulieu, le 11 février 2008

Camille Beaulieu est correspondant à Rouyn-Noranda

Cent cinquante mille fermiers se sont suicidés en Inde de 1997 à 2005, soit un défilé de deux victimes à l’heure sur l’autel de la globalisation.

Semences, engrais, pesticides, pétrole, électricité : les coûts agricoles ont bondi de 300 % depuis les années 90. Les revenus, eux, ont chuté sous les coups du dumping occidental.

Siège du gouvernement de l’Union indienne à Delhi

Des paysans victimes de la mondialisation

La moitié des 89 millions de foyers paysans s’en trouve surendettée. Devant l’hydre de la saisie, nombre de fermiers préfèrent boire ces pesticides qu’ils n’ont plus les moyens d’épandre. Leurs terres vont ensuite consolider les Zones économiques spéciales (SEZ) réservées à l’agriculture industrielle.

Bien qu’elle dirige une coalition réputée de gauche, l’Alliance progressiste unie (UPA) du Premier ministre Shri Manmohan Singh n’a jamais consacré plus de 2% de son budget à l’agriculture, source de 22% du PIB de 800 milliards de dollars, depuis la prise de pouvoir en 2004.

Comme ses prédécesseurs du Parti du Congrès et du BJP, le gouvernement Singh poursuit l’abaissement des tarifs et des barrières tarifaires, ouvrant grand le marché domestique à maints produits étrangers, américains particulièrement depuis 1999, tout en accueillant à bras ouverts des firmes comme les transnationales de l’agrochimie Monsanto et PepsiCo.

Ces partis ont choisi par-delà les étiquettes politiques la modernisation et la libéralisation de l’économie indienne sous l’égide de la Banque mondiale et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ce changement de cap a au moins triplé les coûts agricoles ces dernières années, constate l’économiste, Rahul Sharma de New Delhi.

Pour faire bonne mesure et conformément aux diktats de la Banque mondiale, les banques gouvernementales et les coopératives indiennes ont cessé de prêter aux paysans qui paient, depuis, 40% ou davantage de loyer annuel à des particuliers pour financer l’achat de semences, d’engrais et d’autres intrants.

Et toujours sous influence, celle de l’agro-industrie, le gouvernement indien a récemment porté de 85% à 60% le taux minimum de germination des semences.

Prix agricoles en chute libre

Parallèlement, les paysans indiens ont été confrontés à des revenus en baisse. Le ministère de l’Agriculture rapporte que les prix du riz de l’ouest du Bengale ont chuté de 28% depuis 1996 ; ceux de la canne à sucre d’Uttar Pradesh de 32%. Ailleurs, le riz et les piments ont chuté de 50% de 2000 à 2001.

On assiste partout au même phénomène, y compris au Maharashtra, le seul des 28 États indiens à réglementer un marché agricole, le coton, jusqu’en 2005, une exception à laquelle l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a mis bon ordre.

Depuis le Maharashtra suit les traces du Vidharbha à l’ouest du sous-continent où, selon les organisations locales, 95% des 3,2 millions producteurs de coton sont criblés de dettes.

Grenier du pays (60% de la production) et berceau de la Révolution verte de la fin des années 1950, le Penjab est lui aussi frappé par la détresse des campagnes, frappé doublement même.

Les apprentis sorciers

Emportés par le boom agricole (les rendements de blé et de riz avaient triplé les vingt premières années) et sourds aux avertissements du père de la Révolution verte, M.S. Swaminathan, dans son manifeste l’ « Evergreen Revolution », les agriculteurs ont abusé d’engrais chimiques et de pesticides tout en puisant sans discernement dans les nappes phréatiques.

Aujourd’hui, les sols sont devenus alcalins ou salins, le niveau des nappes phréatiques a baissé par endroits alors qu’ailleurs, les terres mal drainées et sujettes aux moussons sont saturées d’eau, générant un brouillard meurtrier l’hiver.

Le temps a plus exactement dégénéré dans l’ensemble de la plaine gangétique du nord de l’Inde, parce que barrages ou irrigation, les Indiens ont joué les apprentis sorciers.

Au lieu des 15 degrés Celcius habituels en cette saison, on enregistre 3 degrés parfois à New Delhi et jusqu’à 0 à Patna, dans le Bihar, dans une humidité relative de 90% à 100%.

Quelques-uns des troupeaux qui font de l’Inde le premier producteur laitier du monde ont péri. Les semences de blé, de pommes de terre, de moutarde et de légumes ne germent plus, les jeunes pousses pourrissent.

Confinés à la maison, les Indiens de la classe moyenne sont privés d’avion par ce brouillard agaçant, la multitude de son côté dépend des distributions de couvertures et de bois pour foyers collectifs.

Enquête sur les suicides

Le gouvernement indien enquête donc sur les suicides de fermiers, phénomène connu de longue date mais confirmé et évalué pour la première fois en novembre dernier dans un rapport du ministère de l’Intérieur.

Il reçoit aussi une avalanche de requêtes d’organismes agricoles réclamant le retrait de l’Organisation mondiale du commerce et le rétablissement de barrières tarifaires pour contrer le dumping de produits subventionnés.

Le remède est connu et préconisé depuis des lustres par le Conseil indien de la recherche agricole : réhabiliter les sols, favoriser l’agriculture biologique et les engrais organiques, réduire la dépendance à l’égard de cultures gourmandes en eau.

Un peu tard, peut-être ? Le nombre des ruraux sans terre a bondi à 55% en 2005. Alors qu’un quart à peine des paysans indiens étaient endettés avant 1991, aujourd’hui 70% des fermiers d’Andhra Pradesh, 65% au Penjab et 61% au Karnataka croulent sous les dettes.

Les traîne-misère du Karnataka végètent maintenant jusque dans la capitale, Bangalore, la version indienne de la Silicon Valley plus familière des stars mondiales des TI qui y ont afflué depuis 10 ou 15 ans : Google, Microsoft, Yahoo, Amazon, IBM, Axa, Business Objects, HP, Capgemini, 2moro, Goldman Sachs, Siemens, Philips, Oracle, Intel, Texas Instruments, AT&T et les autochtones Wipro, Infosys, Tata Consultancy Services.

Bangalore d’où le Pr. G. Metha, à la tête des 2 000 chercheurs de l’Indian Institute of Science, vante un pays où des gens vivent en relative harmonie alors que plusieurs siècles les séparent.

Une façon originale de reconnaître que la nuit, une tout autre faune hante M. G. Road, des grappes de miséreux recroquevillés pêle-mêle dans les porches d’immeubles élégants comme le Bombay Store, parce que si l’Inde compte 300 millions de revenus moyens, tous les autres, et ils sont 800 millions, végètent à moins de un dollar par jour.

Un lourd héritage

En tête avec la Chine des pays les plus riches dans le monde à l’arrivée des Anglais en 1750, l’Inde a connu sécheresses et famines jusqu’à leur départ en 1947. Il comptait alors 325 millions d’habitants.

Ce pays nourrit aujourd’hui 1,1 milliard de personnes parce que le gouvernement a procédé à des travaux majeurs d’irrigation depuis les années cinquante, érigeant 40% des barrages au monde pour contrer le cycle des moussons, sécheresses l’hiver, inondations l’été.

L’État a aussi instauré le crédit rural, et largement distribué des « kits » de semences hybrides, d’engrais et de pesticides, faisant bondir les rendements de 1 000% dans le cas du blé, de 300% pour le riz.

C’était ouvrir la boîte de Pandore. Ce programme débridé a déréglé le climat et épuisé l’environnement, fragilisé la paysannerie et son savoir traditionnel, favorisé l’industrie agro pharmaceutique, et décimé les semences indigènes bien acclimatées au profit d’hybrides performants mais ultrasensibles aux parasites comme aux maladies.

Ces politiques ont cessé à partir de 1991, l’État se tournant vers les marchés mondiaux et l’agriculture industrielle. Il a du coup négligé des programmes, comme l’électrification rurale ; la nutrition complémentaire pour les femmes enceintes, les mères et les enfants ; l’alphabétisation des adultes ; l’accès à l’eau potable.

Le suicide, mesure des malheurs d’une société

Le voyageur qui survole le sous-continent de nuit se surprend à chercher les rares lumières perçant la nuit. Cette obscurité cache pudiquement des millions de paysans abandonnés des dieux et dépendants de barrages et de canaux mal entretenus, de semences importées et OGM dispendieuses, de pesticides et d’engrais épandus pieds nus, sans masque facial.

Maladies ou huissiers dans cet anonymat de fourmilière sont synonymes d’exode ou de suicide. Comme tant d’autres, Chandrakant Gurenule, 34 ans, a répudié son karma le premier jour d’avril 2006 pour avoir sacrifié ses bœufs et les bijoux de sa femme au mirage du coton transgénique de Monsanto.

Le père de la sociologie, Émile Durkheim, tenait le suicide pour la mesure objective du malheur affectant les sociétés. Quotidiennement au contact de la vie comme de la mort, les agriculteurs en sont naturellement les révélateurs les plus sensibles. Les producteurs québécois, tout près de nous, ne sont-ils pas deux fois plus touchés que le reste de la population ?

Source : www.michelcollon.info

Origine de l’article : www.lautjournal.info

 

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