Qui s’intéresse vraiment aux inégalités ?

samedi 5 avril 2008
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En dépit des déclarations d’intention, l’information sur les inégalités progresse très lentement. Ce qui arrange à la fois ceux qui nient la hausse des inégalités comme ceux qui l’exagèrent.

Par Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités

Les Français sont champions du monde de la belle phrase qui permet de briller en public. Par contre, dès qu’il s’agit de passer aux travaux pratiques et d’analyser des faits et des données, un seul mot d’ordre prévaut : "courage fuyons". Il en est ainsi des inégalités comme de bien d’autres sujets qui concernent la société française. Nombreux sont ceux qui dénoncent leur montée, qui s’insurgent contre la situation actuelle, certains y voient même une "explosion" (ce qui n’est pas le cas à l’Observatoire des inégalités). A l’inverse, d’autres imaginent que les écarts se réduisent. Mais dès que l’on passe à l’exposé des chiffres, il règne un grand flou artistique.

En théorie, l’appareil statistique français a pris le dossier en mains. Suite aux alertes lancées par les acteurs associatifs ou certains chercheurs, le Conseil national de l’information statistique (Cnis) avait mis en place un groupe de travail intitulé "Niveaux de vie et inégalités sociales". Ce groupe s’est réuni longuement et a entendu les principaux spécialistes du sujet [1]. Il a rendu en décembre 2006 un remarquable rapport encore consultable en ligne bourré d’éléments de réflexion et d’informations.

Un document que l’appareil statistique se hâte de mettre en oeuvre le plus lentement possible. "Niveau de vie et inégalités sociales : une amélioration nécessaire de l’information statistique", titre pourtant le Cnis dans sa dernière lettre d’information [2]. Pour l’organisme, le rapport a déjà été suivi d’effets. Sauf que 15 mois après sa publication, tout ce que l’on peut constater c’est le rapport lui-même et 5 pages de tableaux noyées dans le document "France, portrait social 2007 de l’Insee" (lire le document). De nombreux indicateurs présentés demeurent indisponibles selon l’Insee. L’évolution n’est publiée au mieux que sur quatre années et au maximum jusqu’en 2005, ce qui retire tout intérêt aux comparaisons temporelles. Certaines données sont très discutables, comme la participation politique mesurée par le rapport hommes/femmes de sénateurs... La plupart des chiffres sont inutilisables tels quels et aucune explication n’est fournie. "A terme, devrait être proposée sur ce site une arborescence reprenant les indicateurs et leurs différents niveaux de désagrégation", indiquait le document. On l’attend avec intérêt.

Aucun effort d’ampleur n’a été fait depuis 2006 pour mettre à disposition les données de façon plus rapide et plus accessible. On dispose de davantage d’éléments sur les niveaux de vie. Mais les fameux revenus du patrimoine, dont l’Insee annonce la publication depuis longtemps, ne sont dévoilés qu’au compte goutte, à travers des évaluations très partielles. En juillet 2004, dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde [3], Jean-Michel Charpin, alors directeur général de l’Insee indiquait pourtant que les données de l’enquête sur les patrimoines qui avait eu lieu fin 2003 devaient permettre de mieux connaître les revenus "d’ici un an"... Pour mesurer le chemin qui nous sépare d’une information de qualité, il suffit - pour ceux qui lisent l’anglais - en quelques clics de cheminer jusque chez nos voisins d’Amérique du Nord (voir le site du Census Bureau). Une terre très inégalitaire, mais où l’on parle concrètement, du fait d’une culture de l’information et de l’information statistique en particulier. En France, seuls quelques chercheurs isolés comme l’économiste Thomas Piketty ou le sociologue Louis Chauvel travaillent sur les données détaillées des revenus...

Le rapport du Cnis annonçait la mise en place d’une système complet d’informations sur les inégalités, "accessible à tous". Peut être est-il en germe ? Si ce n’est pas le cas, alors on se sera moqué des citoyens et en particulier des nombreux experts qualifiés ayant planché sur le sujet, ce qui pourrait être lourd de conséquences. On imagine mal pourtant - alors que l’on manque encore d’informations aussi essentielles que la répartition des revenus du patrimoine - qu’un tel dispositif se mette en place sans un projet politique fort du ministère de l’économie, dont l’Insee dépend. Si cette volonté fait aujourd’hui autant défaut, c’est que ce voile d’ignorance arrange autant ceux qui imaginent une explosion de la pauvreté et des inégalités que ceux qui nient leur augmentation. Une situation qui nous éloigne des pistes qui permettraient de s’attaquer véritablement aux déséquilibres réels de la France, qu’il s’agisse de revenus mais aussi d’école ou de logement.

[1] hormis l’Observatoire des inégalités, qui, faute de moyens, n’a pas pu participer et n’a jamais été consulté
[2] Chroniques, n°7, janvier 2008.
[3] Qui est pauvre en France ?, Le Monde, 22 juillet 2004

inegalites.fr


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