TIBET : La culture (4/4)

mercredi 18 mai 2016
popularité : 2%

par Norbert Gauthier du CNRS

Les causes des émeutes et des manifestations tibétaines de mars 2008 sont bien sûr politiques, mais elles sont aussi, et peut-être même avant tout, culturelles. Outre la question de la pratique du bouddhisme tibétain (religion propre au Tibet), la question de la langue figure au premier plan dans les origines de cette révolte.

La langue tibétaine est gravement menacée et risque d’avoir disparu en tant que langue vivante et dynamique d’ici deux générations. Si la langue disparaît, la culture tibétaine dans son ensemble ne pourra survivre de façon authentique. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette situation linguistique très fragile. S’il existe un tibétain littéraire commun à toute la zone tibétaine de la région autonome du Tibet (RAT) et aux onze préfectures autonomes tibétaines (PAT), il n’y a pas en revanche de langue parlée commune à tous ces territoires. On y observe une incroyable mosaïque de parlers et de dialectes. La grande diversité des dialectes tibétains est évidemment un obstacle à la communication et au développement des régions tibétophones.

Dans la région autonome, une forme de tibétain standardisé s’est développée naturellement, mais cette langue standard n’a pas reçu jusqu’ici le soutien politique du gouvernement chinois. Au Tibet oriental et septentrional, les dialectes ne permettent pas d’intercompréhension avec le tibétain standard parlé dans la région autonome. En mai 2006, des dirigeants politiques et des responsables de l’éducation originaires de toutes les régions tibétophones se sont réunis à Chengdu (capitale du Sichuan) et ont décidé de développer officiellement un tibétain standard pour l’ensemble des zones tibétophones (la RAT et les 11 PAT). Toutefois, cette décision ne semble pas avoir été suivie d’effets.

Par ailleurs, la menace qui pèse sur la langue est renforcée par l’analphabétisme en tibétain littéraire, qui est supérieur à 80 %. Ce taux d’analphabétisme élevé est dû au fait que le tibétain est en passe de devenir au Tibet la troisième langue enseignée à l’école, après le chinois et l’anglais. Certes, à l’école primaire, le tibétain a généralement encore une place relativement importante, mais ce statut disparaît au collège, au lycée et à l’université, où le chinois mandarin devient dominant et sert de langue d’enseignement. La dernière expérience de lycée ayant un cursus entièrement en langue tibétaine a été abandonnée en 1996, alors même qu’il avait donné d’excellents résultats scolaires. Dans l’ensemble des administrations et des lieux publics, le chinois a une position dominante et l’usage du tibétain s’est réduit comme une peau de chagrin.

Le gouvernement chinois a en fait renoncé à encourager le bilinguisme, qui serait pourtant sans doute une option viable. À cause de cette politique linguistique totalement déséquilibrée, de nombreux jeunes Tibétains s’expriment d’ores et déjà mieux en chinois qu’en tibétain et, de plus, ils sont souvent incapables d’écrire en tibétain alors qu’ils maîtrisent le chinois écrit, omniprésent dans leur vie quotidienne. En 2002, un texte de loi visant à protéger la langue tibétaine a été adopté par l’Assemblée populaire de la RAT. Ce texte spécifiait notamment que le tibétain et le chinois avaient une valeur égale dans les administrations de la RAT, et qu’il fallait recruter en priorité dans les administrations des bilingues tibétain-chinois. Le texte incitait aussi les Han et les autres "minorités" à apprendre le tibétain. En 2006, le décret d’application de cette loi est paru, mais on constate que les dispositions prises sont encore moins contraignantes que dans le texte de loi de 2002, et que les administrations peuvent choisir entre une des deux langues.

Il est clair qu’une telle politique linguistique ne laisse aucune chance à la langue tibétaine de se développer ni même de se maintenir. Frustrés par la difficulté d’acquérir leur langue et leur culture dans le système éducatif normal, de nombreux Tibétains se tournent vers les monastères, qu’ils perçoivent comme étant les derniers bastions de cette culture millénaire. Avec l’arrivée du train, en 2006, les Tibétains voient se préciser la menace du tourisme de masse chinois et occidental qui pourrait noyer une population indigène très clairsemée, et avoir un impact redoutable sur la culture du pays des Neiges. Enfin, ce fameux train est aussi perçu comme un moyen efficace pour piller les importantes ressources minières présentes sur le haut plateau.

Tous ces éléments convergents rendent les Tibétains très inquiets pour la survie de leur langue et de leur culture, et les poussent dans un affrontement désespéré avec le pouvoir chinois.

courrierinternational.com


Commentaires

Logo de Catherine Declis
TIBET : La culture (4/4)
mercredi 6 août 2008 à 10h08 - par  Catherine Declis

Merci pour ces quatre articles de qualité remarquable

Deux mots tibétains qui me viennent à l’esprit

EMAHO = Merveilleux

TOMPANI = Vide

Bonne journée pour tous

Agenda

<<

2017

 

<<

Décembre

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
27282930123
45678910
11121314151617
18192021222324
25262728293031
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois