Soudan : Darfour- Retour à la réalité

L’impuissance de la politique occidentale, des médias et des Nations Unies
mercredi 15 octobre 2008
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Les affrontements au Darfour franchissent les frontières, les chances de succès des missions de l’ONU et de l’UA sont en baisse, les conséquences négatives d’une opinion forgée de manière unilatérale apparaissent de plus en plus clairement. Dans les têtes des politiciens occidentaux s’est créée une image virtuelle qui n’a plus grand-chose à voir avec la réalité et ne peut guère contribuer à une amélioration durable de la situation des gens sur place. Cette déplorable évolution a culminé récemment avec la plainte déposée auprès de la Cour pénale internationale contre le Président soudanais.

Par Stefan Kröpelin

Rectifier la vision du Darfour et du Soudan dans l’opinion publique semble une entreprise sans espoir face à la quasi-unanimité, en Occident, des récits et commentaires de presse, radio, télévision et des quelque 20 millions de liens sur Google. Une image ressassée depuis cinq ans sur tous les canaux et qui jouit de sympathisants aussi éminents, de George Clooney à Elton John ne peut guère éveiller le scepticisme des lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, internautes et politiciens. On a rarement vu depuis la Deuxième guerre mondiale un sujet faire à ce point l’unanimité dans le grand public européen et usaméricain. Pourtant ceux qui connaissent bien les réalités soudanaises relèvent à chaque instant des inepties, des erreurs objectives et des contre-vérités dans les articles des médias, rédigés très exceptionnellement par des reporters ayant au moins une récente expérience de terrain, et reposant bien plutôt, dans la plupart des cas, sur des sources invérifiées et des on-dit.

Il existe peu de forums qui offrent la possibilité de présenter au public des informations authentiques, les dessous de l’affaire, des remises au point et des analyses de la situation qui s’éloignent du schéma accoutumé. Et pour poser des questions : qui au juste a commencé ? sur quoi s’appuient les chiffres, inlassablement répétés, de centaines de milliers de morts ? Un « génocide » a-t-il été, est-il encore perpétré ? pourquoi, bien qu’on dispose d’images satellite à haute résolution, faut-il recourir à des dessins d’enfant pour tenter de le prouver ? pourquoi on ne trouve-t-on que des femmes et des enfants dans les camps de réfugiés et pourquoi les gens y sont-ils si nombreux ? les camps n’accueillent-ils que des gens exposés à une menace immédiate ? l’insécurité y a t-elle réellement augmenté, et si oui, pourquoi ? les intérêts politico-économiques de grandes puissances ne jouent-ils pas un rôle important ? qui a intérêt à stigmatiser le Soudan et qui se cache derrière ces campagnes qui coûtent des millions ? pourquoi on ne parle-t-on jamais d’autres crises qui ne cèdent en rien à celle-ci, au Congo par exemple ? les organisations humanitaires et caritatives ne dramatisent-elles pas la situation dans le seul but d’obtenir des moyens, et de l’aide récoltée, qu’est-ce qui parvient aux intéressés ? les conditions de vie au Darfour se sont-elles d’abord et uniquement dégradées en raison des cinq années de conflit ? le régime de Khartoum est-il réellement islamiste et responsable de tout ? le boycott économique et la suspension de l’aide au développement étaient-ils vraiment une bonne chose ? l’intervention militaire étrangère a-t-elle été de quelque utilité jusqu’ici et l’envoi de nouvelles troupes aidera-t-il à résoudre le problème ? On pourrait continuer longtemps ainsi.

Impressions de Khartoum, ville en pleine expansion

Ceux qui se rendent au Soudan en revanche donnent de ce pays à ceux qui, ces dernières années, ne le connaissent qu’à travers les médias, une image diamétralement opposée aux descriptions accoutumées et peintures en noir et blanc et qui semble tellement incroyable qu’elle se voit aussitôt qualifiée d’« œuvre de gens qui ont accepté de voir ce qu’on voulait leur montrer » (rédacteur en chef de l’édition allemande de Géo) ou bien on l’accuse d’embellir la réalité, quand ce n’est pas d’être au service du gouvernement soudanais (fréquent sur les blogs et dans les courriers des lecteurs)

Il n’y a sans doute aucun endroit en Afrique où le développement est aussi rapide qu’à Khartoum. La conurbation Khartoum-Omdurman-Bahri, qui est passée en 15 ans de 3 à 9 millions d’habitants est une ville en pleine expansion où l’on trouve nombre de vastes chantiers, des embouteillages en dépit de nouvelles autoroutes urbaines à huit voies, des centres commerciaux modernes, là où on ne trouvait naguère que de misérables échoppes ; des ponts sur le Nil, des commerces, des ateliers, des restaurants, des cafés et des stations-service jaillissent du sol tels des champignons, ainsi que des hôtels de luxe et de nouveaux bâtiments aéroportuaires avec un trafic aérien en forte hausse et des formalités d’entrée réduites - un nouvel aéroport, plus grand et relié au réseau ferré est en projet. Au confluent du Nil Bleu et du Nil Blanc on construit même un complexe très innovant sur le plan architectural, qui rappelle Dubaï. Là où l’on ne voyait que de vieux véhicules déglingués circulent aujourd’hui plus de voitures neuves que dans beaucoup de villes européennes. Quant aux églises bien entretenues et à leurs écoles confessionnelles, en meilleur état que la plupart des mosquées, elles ne correspondent pas aux clichés habituels sur leur misère. Et le système d’éducation et de santé soutient la comparaison avec la majorité des États africains. Un urbanisme très prévoyant tente de faire face à l’afflux constant de réfugiés - venus, maintenant comme avant, du Sud-Soudan, mais aussi de pays voisins. Le soir, on est témoin d’une vie sociale débridée dans les rues, les parcs, restaurants et cafés, il y a plus d’automobilistes femmes que dans beaucoup de pays musulmans, les enfants sont très bien traités par tout le monde et les structures familiales sont intactes- tout au contraire de la plupart des autres villes d’Afrique subsaharienne avec leurs nombreux problèmes liés à l’alcool.

Même des gens délibérément critiques envers le Soudan ne contestent pas que Khartoum est la plus sûre des grandes villes africaines. Pourtant le quartier principal des Nations Unies ressemble à une forteresse en pleine ville avec ses miradors et ses barbelés, les employés de l’ONU qui se risquent en ville, radio en main, dans leurs 4X4 pourvus de longues antennes pour acheter une glace à leurs enfants semblent se comporter comme s’ils se croyaient à Bagdad.

À la campagne aussi des projets pharaoniques tels que des barrages et un réseau à haute tension de plusieurs centaines de kilomètres destiné à l’électrification, la construction de grandes routes et de voies ferrées, de nouveaux ponts, aéroports, raffineries, oléoducs ainsi que de vastes programmes d’irrigation et de peuplement témoignent d’un développement des infrastructures que personne n’aurait cru possible il y a quelques années. Bien sûr ce développement ne peut se faire partout en même temps dans cet État, le plus grand d’Afrique en superficie, mais même dans des régions écartées comme les Monts Nuba les progrès sont sensibles. Ces exemples devraient suffire à montrer que les récentes recettes issues de la vente de matières premières ne profitent pas seulement à de petites élites comme dans nombre d’autres États africains.

Jamais encore au cours de son histoire le Soudan n’a connu un pareil essor économique que durant ces dernières années. Personne de ceux qui ont connu la vie sous Nimeiry et sous le précédent régime qu’Omar Al Bachir a renversé en 1989 par un coup d’État non sanglant ne peut en douter. Depuis 1989 le Président Bachir, qui n’est nullement un islamiste radical, se présente avec succès aux élections. Il appartient au clan des Jaaliyine qui jouit au Soudan d’un grand prestige en raison de leur vaillance et de leur savoir-faire. À la satisfaction des uns et au regret des autres le Président soudanais en exercice, dont le train de vie est modeste, s’est révélé incorruptible et a œuvré avec pragmatisme à l’amélioration des conditions de vie de vastes couches de la population. Des investisseurs étrangers assurent qu’ils n’ont pas eu à payer un seul Euro de bakchich, un cas sûrement unique, et pas seulement en Afrique.

Les relations européo-soudanaises

En mars 2008 s’est déroulé à Khartoum le « Sudanese European Relations Forum » consacré pendant plusieurs jours à une discussion franche sur la remise à plat des relations politiques, économiques et culturelles, fortement refroidies, entre l’Europe et le Soudan. Outre des journalistes du monde entier, dont certains pas très pro-soudanais, tels que Voice of America, le podium de discussion comptait parmi ses invités plusieurs ambassadeurs européens, qui disparurent l’un après l’autre, de toute évidence sifflés par leurs gouvernements. Quel était le seul à être venu officiellement ? Le chargé d’affaires usaméricain. Et il rappela sans fioriture les positions universellement connues de son gouvernement, bien que donnant parfois l’impression de n’en penser pas moins. Et son discours fut même applaudi poliment par le public soudanais, bien informé, critique et engagé, qui ne partageait sans doute ne fût-ce qu’un seul de ses points de vue. Ceci montre bien quelle respectable culture de discussion le Soudan possède. En Allemagne, lors de manifestations ayant trait au Soudan, par exemple dans une église berlinoise ou au Musée juif de Berlin, des militants anti-soudanais ont déroulé pendant des heures unes litanie de critiques sans que l’ambassadeur soudanais présent sur le podium ait eu la possibilité de s’exprimer même brièvement, et aucune autre voix divergente n’a été même invitée. Ceci au chapitre de la culture de discussion européenne.

Beaucoup des présents ont pu avoir l’impression, après les nombreux exposés, prises de position et une discussion extrêmement animée, que les gouvernements européens étaient pris en otage par la politique et les lobbys butés des USA et qu’il est absurde pour le Soudan de poursuivre à tout prix et avec aussi peu de chances de succès la recherche d’une meilleure coopération économique avec l’Europe, alors que la Chine et d’autres pays, en Asie et ailleurs, sont prêts à lui accorder des investissements ainsi que des aides au développement et des crédits qui se chiffrent en milliards. Les Soudanais savent du reste parfaitement que ce sont ses matières premières et son pétrole qui suscitent au premier chef l’intérêt des pays d’Extrême-Orient ; mais en allait-il différemment pour les puissances occidentales, abstraction faite de leurs intérêts stratégiques ?

De fait il semblerait bien que quelques politicien-ne-s, peu nombreux mais appartenant à tous les partis, et se distinguant par énormément de parti pris, d’autosatisfaction et d’incapacité à se mettre en question, non contents d’avoir mis fin à toute coopération au développement (et cela bien avant le conflit du Darfour), aient fait perdre à l’économie européenne, qui jouissait jadis d’une excellente implantation au Soudan, des contrats de plusieurs milliards pour les grands projets en cours, et qui auraient permis d‘exercer plus d’influence politique sur le Soudan que le boycott actuel, un boycott qui a fait uniquement le jeu des puissances asiatiques.

La situation dans les camps de réfugiés

Aujourd’hui comme hier des centaines de milliers de gens, et même, s’il faut en croire les chiffres officiels de l’ONU, 2,5 millions, soit près de la moitié de la population du Darfour, vivent dans des camps de réfugiés en bordure des villes d’une certaine importance, telles que Nyala ou El Fasher. Ces camps abritent donc un nombre de personnes plusieurs fois supérieur à la population des villes elles-mêmes. Les occupants venus d’ailleurs vivent souvent mieux, du reste, que les autochtones, à qui l’on a pris leurs champs et leurs pâturages et souvent littéralement détourné leur eau, ce qui a provoqué, on le comprend, des tensions croissantes. La plupart des enfants et des jeunes qui y vivent n’ont rien appris d’autre, depuis cinq ans, qu’attendre la prochaine livraison de céréales, au lieu d’apprendre à se débrouiller par eux-mêmes, et le taux de natalité croît sans cesse. Ce qui d’après le témoignage du gouverneur d’El Fasher - bien placé pour être informé, et de surcroît membre de l’ethnie des Berti, donc d’une ethnie « africaine » qui selon le schéma courant est en position de victime, 35% des réfugiés ne souhaitent pas regagner leur région d’origine même après la conclusion d’un accord de paix- un héritage lourd à assumer. Et ce sont surtout les plus jeunes qui subissent l’influence des ONG étrangères, qui font porter au gouvernement de Khartoum toute la responsabilité de cette situation frustrante.

Beaucoup de Soudanais pensent à l’heure actuelle que les camps sont maintenant avant tout un immense programme permettant d’occuper les membres des organisations caritatives occidentales. Le retrait dont elles agitent la menace à intervalles réguliers serait avant tout une catastrophe pour elles, pas pour le Soudan. Il est facile de vérifier, par exemple, que la rémunération mensuelle (3 0000 dollars) d’une sage-femme usaméricaine permettrait d’employer un grand nombre de sages-femmes soudanaises qui, en outre, parleraient la langue du pays ; ou que des hélicoptères à 5000 € l’heure de vol transportent de l’eau pour les douches des collaborateurs de l’ONU, qui ont droit à 110 litres par jour, alors que les autochtones se contentent de quelques litres ; ou que l’on paie dans les Monts Nuba pour de simples logements avec ampoule électrique destinés aux auxiliaires étrangers, jusqu’à 100 dollars par nuit, ce qui chasse de chez eux les indigènes, dont le revenu mensuel est faible. Dans ces conditions, comment s’étonner que sur les millions de dollars récoltés dans le cadre de la campagne «  Save-Darfur » lancée par l’ American Jewish World Service et l’US Holocaust Memorial Museum pas un seul n’est arrivé à ceux qu’elle était censée aider. Ces millions financent en revanche, aux USA, la publicité pour la campagne et des lobbyistes anti-soudanais à plein temps.

Il ne devrait pas en aller bien différemment des milliards que coûtent les interventions militaires des UNMIS (United Nations Missions in Sudan) et des UNAMID (United Nations – African Union Mission in Darfur) ; les armées, surtout celles des pays en développement, y trouvent un emploi lucratif et peu risqué pour leurs soldats excédentaires. Un simple coup d’œil par Google Earth sur les avions de l’ONU stationnés à l’aéroport de Khartoum suffit à donner une idée du coût de ces «  forces de maintien de la paix » peu appréciées des Soudanais.

Les causes de la situation actuelle

Ce n’est pas ici le lieu de réexposer les multiples dessous de la crise humanitaire dont le Darfour est en ce moment le théâtre, et dont la cause principale réside dans le quintuplement de la population au cours des 50 dernières années, qui a conduit à une escalade des conflits entre agriculteurs sédentaires et pasteurs nomades pour l’utilisation de ressources en constante diminution, tels que pâturages et terres en culture, l’eau et le bois (1). S’y est ajoutée une dégradation constante de la sécurité due aux déplacements de réfugiés environnementaux, voleurs et brigands. Les Janjawids eux-mêmes, aujourd’hui diabolisés, sont principalement des bergers nomades en concurrence avec la population sédentaire depuis des temps reculés et non des tueurs à la solde du gouvernement. Les premiers récits de voyage d’el Tunisy, datant des années 1805 à 1815 ou l’œuvre instructive de Gustav Nachtigal relatant son séjour là-bas en 1873 auraient pu éviter à bien des reporters de la BBC ou de CNN des malentendus et des erreurs de jugement relatifs à la situation au Darfour. Mais il faut certainement rechercher la cause décisive de la récente extension du conflit - et c’est une constante dans l’histoire de l’Afrique - dans l’intérêt pour les matières premières, au premier chef le pétrole et l’uranium, au profit duquel on a instrumentalisé les mouvements autonomistes régionaux et la crise humanitaire, devenue prétexte à des interventions occidentales. Pour comprendre les crises en Afrique il est bon de recourir à une carte géologique récente.

La farce du Procureur de la Cour pénale internationale

Il était prévisible que l’ouverture des Jeux Olympiques en Chine fournirait l’occasion de monter en épingle des thèses aussi absconses que le « jeu génocidaire » de l’actrice Mia Farrow. La plainte du Procureur de la Cour pénale internationale, dont il était question depuis cinq ans, arriva elle aussi juste au bon moment. Pour commencer quelques esprits critiques s’étonnèrent que le procureur argentin Luis Moreno-Ocampo, saisi d’un zèle soudain, n’ait pas déjà déposé plainte contre les membres du gouvernement des USA, Bush, Cheney, Rumsfeld et Wolfowitz en raison de la guerre contraire au droit international que ceux-ci mènent en Irak et de son million de morts, sans parler des blessés et déplacés ; les preuves entraînant leur condamnation devraient être faciles à établir. Bien sûr on se heurte à la loi votée en 2002 par le Congrès US, qui autorise le gouvernement des USA à utiliser la force pour arracher un citoyen usaméricain à la juridiction de la Cour. Mais non : le Procureur de La Haye demande la première fois dans son histoire l’arrestation d’un chef d’État en exercice. Ce qui, même si éditoriaux et commentaires répandent l’impression que cette plainte si honorable est déjà ou du moins pratiquement suivie d’effet, foule aux pieds le vieux principe juridique selon lequel un accusé est présumé innocent jusqu’à son jugement.

Dans une interview très détaillée que Moreno-Ocampo a accordée au vieux briscard de CNN Nic Robertson la veille du dépôt de plainte, chacun peut se faire une opinion des contradictions de cette plainte, et juger combien elle est peu convaincante. Pressé de questions il y avoue qu’il ne dispose contre Bachir d’aucun « smoking gun » [« pistolet fumant », c-à-d une preuve irréfutable NdR]. Rendez-vous bien compte : le Procureur de la Cour pénale internationale, après 5 années d’enquête effectuée par ses services richement dotés dépose plainte pour génocide contre le Président élu du plus grand État africain sans disposer de preuves. Dans la moindre juridiction de Trifouils-les-Oies, une plainte aussi mal étayée le pousserait sûrement vers la sortie.

Il est fort étonnant que dans une affaire de cette ampleur le Procureur et ses collaborateurs n’aient procédé à aucune enquête sur place au Darfour, scène du crime présumé. L’argumentation du Procureur repose donc sur des interviews effectuées et des témoignages recueillis à Khartoum, la capitale, fort éloignée du Darfour (c’était sûrement plus commode), des documents onusiens et des sources accessibles à tous. Dans l’interview à CNN, le Procureur reconnaît n’avoir reçu ou pris en compte aucune information recueillie auprès des services secrets ou des collaborateurs de l’ONU ou des ONG ; on ne peut que se demander pourquoi. N’avaient-ils rien à dire, et en cas contraire, pourquoi le passer sous silence ?

C’est pourquoi le Procureur, peu sûr de son principal chef d’accusation (génocide) recourt à celui de viols, un sujet particulièrement sensible et chargé émotionnellement, vraisemblablement aussi pour les trois juges femmes, respectivement ghanéenne, brésilienne et lituanienne, qui doivent décider de la recevabilité de la plainte. Il est triste que des viols soient perpétrés partout dans le monde et que depuis le début du conflit au Darfour leur nombre ne cesse apparemment de croître. Toutefois le Procureur, au lieu de fournir des chiffres fiables finit cependant par oser affirmer une monstruosité : que Bachir aurait fait passer l’ordre de violer des femmes, jeunes filles et fillettes. Cette interview qui démasque littéralement Moreno-Ocampo se termine par des allusions aussi vagues qu’infondées selon lesquelles Bachir souhaiterait éradiquer les Four, Massalit et Zaghawa. Ce reproche est si aberrant qu’il est à vrai dire inutile d’y répondre. Les Zaghawa, par exemple, sont l’une des ethnies les plus influentes de cet État qui en compte un grand nombre, et l’on ne saurait imaginer la vie politique, économique et sociale soudanaise sans eux. S’alignant sur l’ONU, qui ne parle plus de génocide depuis 2005, le gouvernement Bush lui-même a abandonné ce grief, car il sait que même inlassablement répété il ne tient pas. Donc la plainte devrait être déclarée irrecevable, à moins que la Cour n’adopte les règles de fonctionnement qu’applique à Guantanamo le pays-hôte et principal financeur de l’ONU. Sans doute, plutôt que de prononcer un non-lieu faute de preuves, on prétendra avec pragmatisme qu’une plainte aurait des conséquences négatives pour les missions onusiennes et le travail des organisations d’aide internationales, et ainsi l’honneur sera sauf. Pour le moment en tout cas Moreno-Ocampo a réussi à devenir le personnage le plus détesté des Soudanais, fait perdre toute crédibilité à la Cour en Afrique et dans les pays arabes, déclenché une vague de solidarité et même poussé les plus critiques envers Bashir, comme le président qu’il avait lui-même renversé, Sadik El Mahdi, à se ranger désormais derrière lui.

La défaillance des médias occidentaux

Depuis le commencement du conflit, début 2003, les médias occidentaux ont gravement manqué à leurs obligations déontologiques. Le souci d’exactitude et celui de ne pas mélanger reportage et commentaire ne semblent pas être de mise en ce qui concerne le Soudan. ; le journalisme d’investigation et le dévoilement des dessous de l’actualité sont une denrée rare, trop chers ou passés de mode dans les énormes groupes médiatiques actuels, dominés par le marché de la publicité et des débouchés ; le courage apparaît comme un reliquat des années 60, susceptible de nuire à votre carrière. Un correspondant de presse en Afrique parmi les plus chevronnés, Jonathan Steele, du Guardian, a montré très clairement comment les médias ont contribué à faire durer le conflit au Darfour.

Ce qu’on a pu lire dans la foulée de la plainte déposée par le Procureur de la Cour pénale internationale ne peut que faire perdre à toute personne connaissant le pays et libre de parti pris son dernier reste de calme, sauf si pareille ignorance, pareil opportunisme vous ont depuis longtemps conduit au cynisme ou à la résignation ; c’est le cas de beaucoup de ceux qui ont longtemps vécu en Afrique.

Il n’est pas de critique, aussi sotte et infondée soit-elle, qui ne soit relayée par les médias. Souvent plutôt trois fois qu’une dans la même édition. Tandis que les commentaires évoquent à nouveau les centaines de milliers de morts, les informations du jour font état seulement de deux (!) conducteurs de convois humanitaires assassinés. Et encore, parce que l’ONU avait refusé de les placer sous la protection des troupes gouvernementales soudanaises et que les convois de vivres et médicaments exercent sur les bandits et les rebelles un attrait véritablement magique. Ces circonstances regrettables ne semblent pas avoir effleuré l’esprit du commentateur. Et pour finir la page sportive vous révèle à votre grande surprise que le porte-drapeau de l’équipe US à l’ouverture des JO , d’origine soudanaise et tout récemment naturalisé, avait appris la course en fuyant les Janjawids. Et cela ne gêne personne qu’il n’y ait pas eu de Janjawids il y a 17 ans, si l’on compte bien, et surtout pas au Sud-Soudan. Les familles restées au Soudan s’amusent du reste depuis longtemps de ce changement d’état d’esprit dont sont victimes en un rien de temps leurs membres émigrés, s’ils désirent se fixer à l’étranger et qui transforme ces derniers en détracteurs courtisés de leur patrie. À cette condition, ils sont les bienvenus (du moins un nombre médiatisable d’entre eux) partout, même dans un Israël résolument blanc.

Comment se fait-il qu’on avance sans cesse le chiffre de centaines de milliers de victimes sans qu’aucun journaliste ou animateur ne se demande comment il se fait qu’on n’ait encore vu aucune photo de massacre ou de charnier - elle aurait sûrement fait le tour du monde. Et ceci à une époque où l’on dispose de clichés satellite du moindre cadavre et que les satellites-espions sont à même de retrouver une pièce de monnaie dans le cosmos. Si vous aviez cru qu’on n’oserait pas répandre à nouveau un mensonge aussi énorme que les armes de destruction massive en Irak, vous pouvez constater qu’il n’en est rien.

L’opinion publique usaméricaine et malheureusement aussi européenne ne réclame apparemment plus rien que des « méchants » - à moins qu’elle ne s’y soit habituée - elle a oublié que la réalité est nuance. Et les méchants, les médias les aiment, de toute évidence, et tant pis pour la réalité. Des militants - dernièrement l’actrice Mia Farrow qui semble jouer un film d’horreur - y trouvent une occasion rêvée de se mettre en scène dans les médias et de s’assurer le soutien d’innombrables sponsors ainsi que de tous les «  bons » et de tous les donneurs de leçon.

L’impuissance de l’ONU

Ce fut une erreur tragique, voire condamnable, des Nations Unies que d’avoir effectivement attiré des centaines de milliers, voire 2,5 millions (si l’on en croit ses propres chiffres) de gens dans les camps de réfugiés. Dans des sociétés de survie itinérantes comme le Darfour, n’importe quelle mère abandonnera même sans être menacée sa hutte d’herbes sèches et fera des centaines de kilomètres pour trouver des vivres, un médecin, une tente, une couverture, un accès facile à l’eau, une école et des contacts sociaux, un facteur de première importance pour un Soudanais. Les gens y sont nourris depuis des années avec les excédents céréaliers occidentaux au lieu de produire leur subsistance chez eux avec leurs ânes et leurs charrues. De plus en plus d’enfants grandissent depuis cinq ans dans la passivité, ce qui ne présage rien de bon.

Une sécurité correcte - il ne peut y en avoir d’absolue à long terme dans une région comme le Darfour - aurait été assurée à un coût incomparablement moindre en recherchant et formant des forces autochtones, connaissant le pays et à même d’atteindre n’importe quel point du territoire à dos de cheval ou de chameau. Bien sûr il aurait fallu collaborer avec les instances gouvernementales locales, ce que les gouvernements occidentaux se sont toujours obstinés à refuser catégoriquement. Maintenant on voit donc des soldats rwandais ou nigérians de l’UNAMID patrouiller autour des camps, armés jusqu’aux dents, sans beaucoup de résultats ; ne connaissant ni la région ni sa langue ils sont presque dans l’impossibilité de quitter les quelques pistes existantes et d’atteindre des zones éloignées de leurs casernes. La sécurité dans ces zones ne s’est guère améliorée ; au contraire, ce sont les groupes rebelles et les pillards qui franchissent constamment les frontières qui ont tendance à augmenter ; ils étendent désormais leurs activités jusqu’en Égypte.

Les conséquences de l’ingérence occidentale

Pourrait-on ne voir là que la farce qui se rejoue en Afrique chaque fois qu’entrent en jeu les matières premières ou les intérêts politiques des nations étrangères et attendre que les faits finissent pas s’imposer ? Le Soudan a déjà traversé et surmonté bien des épreuves à la fin du 19ème siècle, lorsque ses premiers mouvements de résistance se sont opposés aux puissances coloniales européennes. Le plan de Khartoum en témoigne, la ville ayant été reconstruite par l’occupant britannique sur le modèle de l’Union Jack, après que la vaillante révolte soudanaise eut été défaite et la ville ancienne rasée.

Mais en dépit de toute la rhétorique humanitaire on ne peut se défendre de penser avec tristesse qu’une politique raisonnable et les milliards gaspillés auraient pu faire du Darfour l’une des régions les plus heureuses du continent. Au lieu de cela l’inculpation de la Cour pénale et les politiciens occidentaux comme Kouchner, le Ministre français des Affaires étrangères continuent à encourager les rebelles, qui du reste peuvent dire qu’ils ont eu de la chance, lors de leur récente attaque sur Omdurman où ils ont engagé des enfants-soldats recrutés de force, de ne pas rester coincés.

De surcroît les lignes de front initiales ont changé depuis longtemps. Des dissensions dues à des divergences politiques et à des rivalités personnelles ont conduit dans une large mesure à la décomposition du mouvement rebelle et ses diverses fractions se livrent maintenant des combats quotidiens. Beaucoup de rebelles sont devenus brigands. Si bien que la situation de plus en plus confuse rend de plus en plus difficile de distinguer qui sont les responsables des crimes contre la population civile et des attaques contre l’ONU et les ONG. Parallèlement on trouve de plus en plus d’armes légères et de mines dans la région ; on n’a tiré aucune leçon de la guerre en Afghanistan.

Mais les plus gros problèmes sont encore à venir, quand l’intérêt du public et des politiciens occidentaux se détournera du Darfour, que les fonds de secours se raréfieront et que les camps seront fermés et leurs occupants renvoyés dans leurs territoires d’origine, qui entre-temps auront été laissés à l’abandon ou occupés par d’autres. Comme en Irak, des actions inconsidérées risquent de mener au désastre. Les ONG et l’ONU sont totalement impuissantes. Aucune stratégie de sortie n’est en vue.

Il serait bien naïf d’espérer pour le moment pouvoir lutter contre l’image du « méchant » que se sont faite les médias occidentaux, politiciens obtus, militants fanatiques et gens qui se croient du bon côté. Pourtant toute personne dénuée de parti-pris et connaissant bien la situation devrait, pour le bien des habitants du Darfour et en dépit des réactions hostiles, poursuivre ses tentatives afin de remplacer l’image virtuelle présente dans les têtes par une autre, conforme à la réalité, de dévoiler les dessous et de désigner les acteurs de l’affaire, de mettre en question les dépenses militaires exorbitantes et en dernier ressort inutiles, et s’engager en faveur d’une aide aussi durable et correctement ciblée que possible, en collaboration avec les institutions soudanaises. Tôt ou tard la présentation par les médias occidentaux et le matraquage des opinions sur le conflit du Darfour apparaîtront comme un cas d’école de mystification et de complicité avec une politique fallacieuse.

Notes
1 - Stefan Kröpelin. Darfur : Der inszenierte Konflikt – Das Spiel mit der Weltöffentlichkeit. International IV/2006, 8–13 (sowie unter www.uni-kassel.de/ fb5/frieden/regionen/Sudan/kroepelin3.html). (Darfour : Mise en scène d’un conflit - Comment on joue avec l’opinion publique internationale International, IV /2006, 8-13 ainsi que le site uni-kassel ).
2 - David Hotte. Durfur – The Road to Peace (3rd edition). European-Sudanese Public Affairs Council, London. 540 pp. April 2008.
3 - Nic Robertson. CNN exclusive : ICC prosecutor on Darfur charges. July 14, 2008. edition
4 - Jonathan Steele. Die Medien und der Krieg in Darfur – und wie die Medien diesen Krieg verlängert haben. Vortrag im Ägyptischen Museum in Berlin, 30. Juni 2007. (Médias et guerre au Darfour - Comment les médias ont fait durer la crise. Conférence du 30 juillet 2007 au Musée des Antiquités égyptiennes à Berlin) aMun 9. Jahrgang/Heft Nr. 34 – Oktober 2007, S. 10–16.
5 - Victor Tanner, Jérome Tubiana. Divided They Fall : The Fragmentation of Darfur‘s Rebel Groups. Small Arms (Survey HSBA Working Paper 6, 78 pp. July 2007.

Source : International. Die Zeitschrift für internationale Politik. III/2008. (International. la revue de politique internationale, III/2008), Fritz Edlinger, Vienne et Zeit-Fragen Nr.41 vom 6.10.2008

traduction : Michèle Mialane révisé par Fausto Giudice
tlaxcala.es


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