Ma part de gibier vivante et libre

lundi 10 novembre 2008
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Par Yves Paccalet

J’ai retrouvé ce texte que j’avais publié en 1981, dans un des premiers numéros du Calypso Log, le journal de la "Fondation Cousteau". Je ranime cette “Humeur” en pensant aux mouflons entrevus hier au soir, près de l’oratoire de Tincave. (Il y a un plan de chasse pour ces ongulés, si, si !)

Automne rougissant. Voici revenu le temps de la chasse : la campagne pétarade. Des théories d’humanoïdes en tenue kaki sillonnent les bois et les champs en compagnie de leurs chiens énervés par la poudre. Les oiseaux fuient, les lièvres tremblent, les désarmés dans mon genre hésitent à traverser les fourrés. L’ami de la nature s’interroge.

Qu’est-ce qui pousse l’homme (rarement la femme), au siècle de l’ordinateur, à acheter un fusil et un permis de tuer les perdrix ? A l’évidence, pas la faim : on trouve, au marché, des faisans ou des cailles d’élevage identiques à ceux qu’on lâche dans les champs le jour de l’ouverture. Pas non plus la quête du profit, sauf pour quelques viandards. Nous n’avons plus à disputer nos habitations aux ours des cavernes. Nous ne protégeons plus la veuve et l’orphelin : les “bêtes nuisibles” sont une catégorie née du cerveau d’un névrosé d’angoisse.

Les chasseurs disent qu’ils battent la lande ou la forêt par amour du sport ; ou pour s’oxygéner ; ou pour amuser leur chien ; ou pour entretenir la tradition : mais je m’y promène hors des périodes d’ouverture sans en rencontrer un seul. Ils s’intitulent “protecteurs de l’environnement”, mais ils ont décimé (et localement éliminé) le loup et l’outarde, le bison et le gypaète, le lynx et l’aigle royal. Ne parlons ni du tigre, ni de l’éléphant, ni du gorille…

Je voudrais comprendre. Je sais des chasseurs qui aiment le vol de la bartavelle, le chant de la bécassine et la parade du grand tétras. J’ai discuté avec eux, mais je n’ai pas réussi à leur faire dire pourquoi ils désirent rapporter un cadavre à la fin de la balade, quand je me satisfais d’une photo. S’agit-il de la perpétuation d’un instinct prédateur ? D’une manière de décharger son agressivité ? D’un héritage socio-culturel ?

Je mange de la viande. Je n’ai pas l’hypocrisie de faire semblant de croire qu’elle arrive par magie sur l’étal du boucher. J’ai eu une basse-cour : j’ai tué mes poulets. Mais je n’ai ressenti aucun plaisir à les saigner… La chasse, c’est autre chose. Elle excite. Elle fait monter l’adrénaline. Je ne la comprends pas ; mais, pour rien au monde, je ne voudrais l’interdire. Ni par un décret, ni par un quelconque terrorisme intellectuel…

Le seul problème est que les chasseurs et moi-même aimons le gibier sous deux formes incompatibles : eux, criblé de plombs ; moi, rempli de vie. Eux, exsangue dans un carnier ; moi, volant, bondissant, caquetant ou bramant dans la ramée. Nous devons négocier, puisque nous sommes démocrates.

Notre pays comporte moins de deux millions de chasseurs ; avec leur famille, huit millions de citoyens. Un huitième de la population. Je réclame, démocratiquement, que ce huitième-là se contente du huitième du gibier disponible, et du huitième des biotopes correspondants. Je n’entends pas priver les chasseurs de leur droit imprescriptible à répandre bruyamment la mort. Mais je me préoccupe du droit à l’existence des bêtes sauvages, qui me semble tout aussi imprescriptible. J’exige que les chasseurs cessent de viser mes lièvres, mes canards ou mes sangliers. Je revendique ma part de gibier. La seule différence, c’est que je la veux vivante et libre dans la nature.

Yves Paccalet


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