La galère du pigiste

dimanche 7 décembre 2008
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Dans l’univers polymorphe et hiérarchisé du journalisme, le terme même de « pigiste » traine avec lui quelque chose de dépréciatif - ce qui n’a d’ailleurs rien à voir avec les qualités intellectuelles de celle ou celui qu’il désigne. Qu’est-ce qu’un pigiste ?

Par Jacques Lucchesi

Littéralement, c’est un journaliste non salarié, payé à l’article. En cela, il est proche du statut de n’importe quel vacataire ou intermittent dans d’autres secteurs d’activités. De prime abord il n’y a là rien qui puisse être tenu pour désobligeant. Il suffit de rappeler que la plupart des grandes plumes de la littérature française moderne ont toutes été, avec plus ou moins de longévité et de bonheur, des pigistes. A commencer par Nerval pour la chronique de voyage et Baudelaire pour la critique d’art. Il en va autrement sur le versant interne de la profession. Là comme ailleurs, le statut prime sur le talent et plus d’un journaliste a tendance à confondre sa valeur intrinsèque avec le chiffre de son salaire sur sa feuille de paye. Cette situation est évidemment préjudiciable au pigiste, élément extérieur au journal faisant appel à ses services et qui, au regard de ses collègues appointés mensuellement, fait souvent figure de journaliste raté. La vérité est sans doute ailleurs ; dans la défiance de ces derniers pour celui qui peut s’avérer être un possible concurrent ; ou dans le désir d’indépendance de beaucoup de pigistes et leur volonté de ne pas se laisser enfermer dans une seule fonction, fut-ce dans une grande structure. La liberté, du moins au début de leur carrière, prime sur la recherche d’une sécurité professionnelle. Mais cette marge de manœuvre, qui devrait idéalement générer des articles plus recherchés ou même une écriture littéraire en parallèle, se révèle vite être un piège pour celui qui l’a revendiquée.

Son quota de travail, trop souvent inégal, va l’entrainer à rechercher de nouvelles collaborations (tâche de prospection dans laquelle il laissera une partie de son énergie créatrice) ou à accepter des sujets pour lesquels il n’a aucune dilection. Au niveau de sa rétribution, c’est la même fluctuation. Rares sont, en effet, les journaux et magazines qui appliquent le tarif syndical (environ 50 euros par feuillet) et le pigiste, s’il veut continuer à travailler, devra accepter des conditions peu avantageuses pour lui. Face à un directeur de presse, sa situation est forcément fragile : c’est le pot de terre contre le pot de fer. Car le pigiste n’est que rarement en mesure de négocier ses prestations et il ne peut guère compter, à défaut de contrat, que sur la parole de ses interlocuteurs. Ceux-ci le savent bien et quelques-uns en abusent, lorsqu’ils ne sont pas délibérément malhonnêtes. J’ai personnellement vécu plusieurs affaires d’impayés, suite à des commandes pourtant honorées. Certaines le resteront ; d’autres, pour obtenir gain de cause, ont nécessitées le recours à un avocat : peut-on imaginer profession plus menacée ? Elle l’est à présent dans ses bases mêmes avec le déclin de la presse écrite en France. Dans cette situation de crise, la plupart des grands journaux se recentrent sur leurs équipes rédactionnelles (celles-ci subissant aussi le dégraissage et les restrictions budgétaires). Concrètement, cela signifie qu’il n’y a plus de place pour des collaborations extérieures, même ponctuelles. Le pigiste, qui devait souvent bénéficier d’un revenu indépendant de son travail pour vivre à peine décemment, est un peu partout poussé à la reconversion. Et cependant ?

Le problème est qu’il est mentalement difficile de renoncer à un métier pour lequel on s’est formé durant de longues années. Il faut d’autre part souligner que l’écriture n’est pas une activité professionnelle comme une autre. La solitude qu’elle requiert tend à marginaliser celui qui s’y adonne complètement. En outre, elle implique, même dans une perspective journalistique, un énorme investissement affectif et engendre, reconnaissons-le, une forme de dépendance. Même dans une société dominée, comme la notre, par l’économie et la technique, la création intellectuelle conserve un certain prestige. D’où une demande qui est plus que jamais excédentaire sur l’offre (problème qui se pose aussi pour les métiers du spectacle). Il y a déjà longtemps de cela, j’avais écrit que, parmi les nombreuses tensions générées par la société moderne, la frustration culturelle était – et serait – l’une des plus cruelles. Où que l’on se tourne, les exemples ne manquent guère. Frustration des sujets producteurs de culture pour préciser les choses car, évidemment, en tant que sujets récepteurs, nous n’avons que l’embarras du choix. Ainsi on aboutit à une situation où des gens cultivés et intellectuellement formés ne peuvent pas trouver leur juste place dans la société. S’ils travaillent, c’est avec le sentiment d’être sous-employés et de ne pouvoir donner le meilleur d’eux-mêmes. « Ilotes des mots » - selon l’expression du philosophe Georges Steiner - ils se sentent condamnés à jouer les éternels bouche-trous. En ce sens, on peut mettre en parallèle leur condition avec celle des nombreux intérimaires auxquels recourt le monde industriel.

Cet état de choses pour le moins vicié a fini par trouver un peu d’écoute. Le terme « intello précaire » a reçu son aval médiatique suite à la publication, voici quelques années, d’un rapport édifiant sur cette forme de pauvreté. Quant au Syndicat national des Journalistes, il continue, via Internet, à faire un important travail d’information sur les droits des pigistes, publiant au besoin des jugements rendus dans des affaires qui les opposaient à leurs employeurs. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres et les changements propres à revaloriser cette profession incertaine tardent à venir.

gaucherepublicaine.org


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Brèves

HLM, des locataires blindés

jeudi 2 décembre 2010

Plus de 50.000 familles parmi les plus riches de France bénéficient d’un logement HLM.

Fin 2007, quelque 53 000 familles parmi les plus fortunées de France étaient logées en HLM, selon des chiffres de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, révélés par La Tribune. (Mais ne vous précipitez pas sur le lien : l’article est payant bien sûr ! Ces gens-là ont investi le net seulement pour faire de l’argent) 37 000 familles logent en Ile-de-France, dont 18 000 à Paris, et 15 000 en province. Elles gagnent 11 200 euros par mois avec un enfant ou 13 500 euros par mois avec deux enfants.

bakchich.info