« Mouvance anarcho-autonome » : Généalogie d’une invention

mardi 9 décembre 2008
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Victor Hugo se flattait d’avoir « mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire [1] ». C’est aujourd’hui la cagoule des policiers antiterroristes que l’on enfile sur le vocabulaire. Chacun choisit son symbole : la coiffe des sans-culottes de 1793 ou le masque anonyme du bourreau.

Par Claude Guillon

Néologismes et sémantique sont des moyens de la lutte des classes. Lewis Carroll a résumé le problème dans un court dialogue : «  La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire. La question, riposta Humpty Dumpty, est de savoir qui sera le maître... un point c’est tout [2] ».

Voilà. Ceux qui sont les maîtres, c’est-à-dire ceux qui disposent de la gendarmerie et des télévisions, ont le pouvoir de donner aux mots le sens qui leur convient. Ils ont le pouvoir de faire en sorte que les mots les servent, qu’ils soient le moins importuns possible pour eux. « Ils disent “voici telle ou telle chose”, remarquait Nietzsche, ils apposent sur toute chose et sur tout événement un son qui les différencie et par là même ils en prennent pour ainsi dire possession [3] ». Les mots, et partant les choses qu’ils désignent, sont serfs. Il n’est pas étonnant que les écrivains se soient soucié du sort du langage, leur outil, leur jouet, leur arme. Les écrivains, dit Hugo dans Les Contemplations, « ces bandits », « ces terroristes », « ont mis la langue en liberté ». Le souci de tous les pouvoirs est de la remettre en cage, de re-nommer sans cesse ce qui leur déplaît et les importune. Nommer pour normer. Définir pour en finir avec.

Anarcho-libertaire ou anarcho-autonome

La police a hésité, depuis le début des années 1990, entre plusieurs appellations pour désigner les milieux ou la mouvance qui se situent hors de l’extrême gauche (par ex. LCR, LO...) et de l’anarchisme organisé (par ex. FA, OCL...). La première expression, bel exemple de redondance, était « anarcho-libertaire ». Elle englobait aussi bien des militants de la CNT anarcho-syndicaliste que les antifascistes radicaux du SCALP. Puis vient « anarcho-autonome ».

On peut prendre comme point de repère commode du passage d’une expression à l’autre le rapport des Renseignements généraux sur l’extrême gauche, produit en avril 2000 (Extrême gauche 2000, 116 p.). Classés parmi les « électrons libres », figurent les « anarcho-autonomes » : « Rassemblant de façon informelle des éléments se signalant par une propension à la violence, la mouvance autonome, regroupée pour l’essentiel dans la capitale, compte également des ramifications en province. Hors les organisations transversales qu’elle s’emploie à dévoyer, cette sensibilité se retrouve dans les squats politiques et également dans des structures spécifiques, plus ou moins éphémères, voire de circonstance, s’interpénétrant peu ou prou, au nombre desquelles : [le Scalp, Cargo, collectif agissant au sein d’AC !, le Collectif des papiers pour tous, etc.]. » (p. 32) Dans l’une des annexes, intitulée «  Les manifestations d’une violence marginale de janvier 1998 à avril 2000 » (pp. 79 à 84), énumération d’actions plus ou moins illégales, on trouve les deux expressions, utilisées pour désigner tel militant censé y être impliqué, mais avec une nette prépondérance d’« anarcho-autonome » (15 contre 2, et, pour être tout à fait complet, 2 « anarcho-punks »).

Certes l’hybride « anarcho-autonome » est à peine moins ridicule que l’« anarcho-libertaire », mais il présente l’avantage de combiner le vieil épouvantail de l’anarchiste poseur de bombes avec une « autonomie » qui tient davantage de l’adjectif - bel adjectif d’ailleurs ! - que de la filiation réelle avec les mouvements autonomes italiens et français des années 1970.

Il faut attendre la deuxième moitié des années 2000, et l’arrivée de Michèle Alliot-Marie au ministère de l’Intérieur pour que le vocabulaire policier évolue. Encore le phénomène est-il lent et contradictoire, comme en témoigne les articles de la presse. Le Figaro (8 juin 2007) titre « L’extrême gauche radicale tentée par la violence ». Il est question dans le corps de l’article d’« une mouvance particulièrement active ces dernières semaines. Qualifiés d’“anarcho-autonomes” par les services de police [...]. » Le Monde (1er février 2008) titre « Les RG s’inquiètent d’une résurgence de la mouvance autonome ». L’article parle d’une « mouvance, qualifiée pour l’heure d’“anarcho-autonome” » puis utilise, sans guillemets, l’expression mouvance autonome.

C’est, à ma connaissance, dans une nouvelle note, produite cette fois par la Sous-direction anti-terroriste de la Direction centrale de la Police judiciaire, et datée du 26 janvier 2008, que s’achève la formation de l’expression qui fait son titre : Renseignements concernant la mouvance anarcho autonome francilienne (cf. article de Nicolas Beau et Jacques-Marie Bourget sur le site bakchich.info, 14 novembre 2008). Voici donc la « mouvance anarcho autonome » qui, pour avoir perdu un trait d’union, a enfin gagné sa cohésion. Et elle gagne encore, détail décisif, une localisation géographique : « francilienne ». Certes, cela peut signifier simplement la modestie de l’objet envisagé (on ne traitera pas de la mouvance toulousaine...). Cependant, l’adjectif francilienne, s’il est réducteur dans l’espace géographique, ouvre des perspectives « organisationnelles » et donc policières intéressantes [4]. Au prix de son troisième adjectif qualificatif, la « mouvance », terme par définition vague, acquiert un semblant de consistance... Bref, par la vertu d’un mot, nous avons affaire à une organisation, à un groupe constitué, autant dire à un parti ! Lequel s’exprime, selon la note de la PJ, « par des actions concertées à l’encontre des forces de l’ordre et de symbole du capital (banques, agences d’intérim, compagnies d’assurances, sociétés commerciales internationales...), préparées par les intéressés lors de rencontres dans les squats, à la fois lieu de vie, de réunion et de passage [5] ».

Il manquait une touche, logique, à cette élaboration. Elle est fournie par une note, en date du 13 juin 2008, de la Direction des affaires criminelles et des grâces du ministère de la Justice, adressée aux magistrats parquetiers de toute la France. Il s’agit de faire face « à la multiplication d’actions violentes commises sur différents points du territoire national susceptibles d’être attribuées à la mouvance anarcho-autonome. » La Chancellerie demande par cette note aux parquets locaux « d’informer dans les plus brefs délais la section anti-terroriste du parquet de Paris [de toute nouvelle « affaire »] pour apprécier de manière concertée l’opportunité d’un dessaisissement à son profit [6] ». La « mouvance anarcho-autonome » est donc bien l’équivalent d’une organisation structurée au niveau national, et comportant des ramifications ou des « cellules » locales.

Ce laborieux effort de visibilisation d’un ectoplasme permettra d’accuser demain tel individu interpellé et mis en examen, pour possession d’un fumigène par exemple, d’appartenir à la Mouvance anarcho autonome, comme on est délégué Force ouvrière ou agent de la CIA. L’intérêt étant que, aussi minuscule et dérisoire que puisse être le prétexte de son arrestation et de sa mise en examen, il sera considéré comme un élément d’un ensemble d’autant plus dangereux pour l’ordre social qu’il est flou. À travers lui, c’est « le parti » que l’on frappera !

Ultra-gauche

Annonçant les interpellations de Tarnac, le 11 novembre 2008, la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie ajoute un terme à la déjà indigeste « mouvance anarcho-autonome », la faisant précéder du terme « ultra-gauche ». Ce qui donne, sans respiration : « ultra-gauche mouvance anarcho-autonome ». Mentionnons pour mémoire que le terme Ultras désigne, au début du XIXe siècle, les ultra-royalistes.

Ultra-gauche a d’abord été employé au milieu des années 1920 pour désigner des militants léninistes, membres du KPD (parti communiste allemand pro-soviétique), qui déviaient de la ligne officiel de Moscou, en s’opposant par exemple à la politique de front unique avec les sociaux-démocrates. Par la suite, il a été utilisé de manière vague et confuse pour désigner les communistes de conseils (Pannekoek par ex.) et de manière générale les marxistes antistaliniens [7].

Rien ne dit que le vocabulaire politico-judiciaire soit fixé. On peut cependant prévoir qu’il sera difficile, ne serait-ce que d’un point de vue euphonique, d’allonger encore cette suite de trois termes, dont deux sont composés. Il sera plus simple d’utiliser, comme en d’autres temps, le mot « terroriste ».

claudeguillon.internetdown.org


[1Les Contemplations, 1834.

[2De l’autre côté du miroir.

[3Généalogie de la morale, Éd. 10-18, p. 130.

[4Paradoxe : à ma connaissance, seuls des textes militants ont utilisé, par dérision et pour moquer la volonté policière d’inventer une organisation à partir de rien, le sigle « MAAF ».

[5Le rapport de la sous-direction antiterroriste de la direction centrale de la police judiciaire au procureur de Paris, en date du 15 novembre 2008, reprend ce passage mis en ligne ici.

[6Le Syndicat de la Magistrature (SM) faisait observer, dans un communiqué du 26 juin 2008, que cette manière de procéder est de nature à centraliser et renforcer « la répression à l’encontre des différents acteurs du mouvement social ». Guillaume Didier, porte-parole du ministère de la justice, affirmait en réponse que « la définition de la “mouvance anarcho-autonome”, des organisations et des membres qui la composent, viendra des services de renseignements spécialisés » (Mediapart, 26 juin 2008), ce qui revient à reconnaître qu’il s’agit d’une formule creuse promise au rôle de joker et de fourre-tout.

[7Sur la critique de la notion d’ultra-gauche, cf. Charles Reeve, «  Ultra-gauche en salade  », Oiseau-tempête, n° 11, été 2004


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Brèves

HLM, des locataires blindés

jeudi 2 décembre 2010

Plus de 50.000 familles parmi les plus riches de France bénéficient d’un logement HLM.

Fin 2007, quelque 53 000 familles parmi les plus fortunées de France étaient logées en HLM, selon des chiffres de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, révélés par La Tribune. (Mais ne vous précipitez pas sur le lien : l’article est payant bien sûr ! Ces gens-là ont investi le net seulement pour faire de l’argent) 37 000 familles logent en Ile-de-France, dont 18 000 à Paris, et 15 000 en province. Elles gagnent 11 200 euros par mois avec un enfant ou 13 500 euros par mois avec deux enfants.

bakchich.info

La CIA envisage l’afflux de 2 millions de réfugiés israéliens aux USA

mercredi 25 mars 2009

La communauté états-unienne du renseignement vit comme une humiliation le départ de Charles Freeman, contraint par le lobby sioniste de renoncer à son poste de président du Conseil national du renseignement. Les déclarations se multiplient pour dénoncer l’influence disproportionnée d’une faction dont le fanatisme porte atteinte aux intérêts nationaux états-uniens, et même israéliens.

Dans ce contexte, le directeur de la CIA, Leon Panetta, a remis au président Obama et aux leaders parlementaires concernés une étude sur l’avenir d’Israël dans les vingt prochaines années. Le rapport établit qu’il est impossible à long, voire à moyen terme, de maintenir le régime d’apartheid au pouvoir à Tel-Aviv, que la « solution à deux États » est une chimère et qu’une évolution à la sud-africaine est inévitable. Israël devra restituer aux neuf millions de Palestiniens la nationalité et la citoyenneté dont elle les prive depuis 1948.

Sur cette base, la CIA invite l’Éxécutif et le Législatif à anticiper l’afflux de 2 000 000 de réfugiés israéliens sur le territoire US, dont 500 000 ont la double nationalité US. L’Agence pose également la question de savoir quelle attitude adopter vis-à-vis des criminels de guerre ou contre l’humanité qui chercheront alors refuge aux États-Unis.

voltairenet.org

Le NPA, c’est pas la SPA

jeudi 12 février 2009

Parmi les grandes questions que devaient trancher les délégués du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) lors de leur congrès, figurait un « amendement animaux » . Le texte défendu à la tribune appelait à prendre en considération « la sensibilité des animaux, eux aussi victimes de la course à la productivité » , et à interdire les pratiques barbares telles que la corrida, les animaux dans les cirques ou la chasse à courre. Las. L’amendement soumis au vote a été rejeté.

Annulation d’un concert d’Enrico Macias à Maurice

vendredi 16 janvier 2009

Le chanteur Enrico Macias (*), a dû annuler un concert qu’il devait donner à Maurice le 23 janvier, dans le sillage de la décision du gouvernement mauricien de geler, depuis le week-end dernier, ses relations avec Israël, suite aux bombardements de l’armée israélienne sur Gaza, en Palestine, a appris la PANA (Agence panafricaine de presse) mercredi de source proche des organisateurs locaux de la manifestation culturelle.

Lors d’une manifestation pro-palestinienne vendredi dernier à laquelle avait participé le vice-Premier ministre mauricien Rashid Beebeejaun dans la capitale mauricienne, le ministre de la Justice, Rama Valayden, également présent, avait demandé aux Mauriciens de boycotter le concert de Macias en raison de la participation du chanteur à une manifestation pro-israélienne en France.

"Il n’a pas sa place à Maurice. Il ne peut venir chanter dans notre pays parce qu’il soutient ces bombardements" , avait déclaré le ministre Valayden.

CAPJPO-EuroPalestine

(*) Ndlr : L’homme qui chante en toute inconscience "malheur à celui qui blesse un enfant" ! Étonnant, non ?!

En large Your Salaire

jeudi 1er novembre 2007

Nicolas Sarkozy veut s’augmenter le salaire de 140 %, histoire de plafonner, comme "Libération" le notait, à "près de 20.000 euros mensuels".

Je ne doute pas qu’il se trouvera, jusqu’à "gauche", des ânes pour opiner à cette augmentation, qui viendront nous sommer de n’être pas démagogiques, et nous exposer qu’après tout, il est quand même normal qu’un homme qui se donne à un métier si prenant gagne un peu mieux sa vie.

N’oubliez jamais, je vous prie, que les mêmes qui vous chanteront ce minable refrain ne demandent jamais que soit mieux rémunérée la valetaille prolétaire.

Sébastien Fontenelle
for http://vivelefeu.blog.20minutes.fr