Pierre Rabhi et la « sobriété heureuse »

mardi 30 décembre 2008
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Par Guillaume Malaurie

Ce paysan cévenol lance Colibris, un mouvement pour fédérer les expériences à haute qualité environnementale

Il a tout du prophète, Pierre Rabhi. Un prophète de l’écologie au dépouillement tout franciscain, au physique d’ascète saharien, et dont le dieu serait une déesse : Gaïa, notre Terre. Il lui arrive même dans ses livres de faire deviser à haute voix les châtaigniers, les genêts et les bruyères. Lorsque Rabhi reçoit au milieu de ses arpents caillouteux ardéchois, qu’il a dépierrés puis bonifiés à coups de compost depuis un demi-siècle, c’est pieds nus dans ses sandales. Il fait pourtant zéro degré dans l’hiver cévenol. Des bretelles, un pantalon de paysan couleur sépia et une drolatique faconde qui attire des auditoires de plus en plus nombreux.

En France, en Roumanie ou en Afrique, où des dizaines de milliers d’agriculteurs ont adopté ses préceptes d’« agroécologie ». Voilà encore quelques années, ce baba philosophe rétro rural appelant de ses voeux « l’ère de la sobriété heureuse » aurait fait se gondoler les esprits distingués. Fini la rigolade. Ce père du désert cévenol de 70 ans semble même plus à l’aise qu’eux dans ce siècle « où la nature se venge, pose ses ultimatums ». Rabhi a des amis de coeur, à commencer par Yehudi Menuhin. Des soutiens de poids comme François Lemarchand, patron de Nature et Découvertes, mais aussi des Editions Actes Sud... Chaque jour, une dizaine de demandes de conférence arrivent dans son petit bureau frisquet. « Il faut écouter cet homme-là », prévient Nicolas Hulot, qui préface son « Manifeste pour la Terre et l’Humanisme » et avait déjà publié un très fertile entretien avec lui en 2005. La cinéaste Coline Serreau fait aussi partie de la bande à Rabhi. Pour le tournage de son prochain film, elle s’est appuyée sur ses réseaux.

Serreau et Hulot étaient donc tous deux présents quand Pierre Rabhi lançait voilà deux mois à Paris son mouvement Colibris [1]. Un appel à l’insurrection pacifique des individus pour « prendre conscience de l’inconscience », pour sortir de la « civilisation de la combustion », pour échapper « au tsunami alimentaire ». Sur le diagnostic, rien que l’on ne sache déjà. D’ailleurs, Pierre Rabhi, qui de sa famille européenne d’adoption en Algérie a acquis une culture classique solide, le reconnaît : « Je ne lis plus grand-chose. Mais savez- vous que l’essentiel du péril environnemental avait été décrit très tôt après la guerre ? » Et de citer, dès 1948, « la Planète au pillage », de Fairfield Osborn, qui comparait l’homme à une « nouvelle force géologique ». Ou encore « le Printemps silencieux », de Rachel Carson, zoologiste et biologiste américaine, qui dénonçait dès 1962 les ravages du DDT et des pesticides.

Pierre Rabhi a l’avantage sur beaucoup d’écolos mondains. Il a devancé les modes. Et payé cher son idée fixe. « Lécologie ? Un état de conscience, dit-il. Pas un dossier politico-technocratique de plus. » Bien avant 1968, bien avant le Larzac, bien avant René Dumont, il décidait de venir à la terre quand tous l’abandonnaient. C’est à la fin des années 1950, à contre-courant des trente glorieuses urbaines, qu’il part à l’abordage des Cévennes, d’un lopin et d’un toit finalement acquis en 1961. Le Crédit agricole était contre : « On ne veut, pas vous aider à vous suicider. » Seulement voilà : à Paris, il se sentait « naufragé » par le productivisme triomphant, et ne supportait plus « la subordination hiérarchique et salariale ». Sans le sou, juste une Mobylette et ses deux bras qu’il loue de ferme en ferme, il entre dans le maquis agricole en déroute et ventouse la garrigue : « Nous avons vécu là treize ans sans électricité avec ma femme Michèle puis nos cinq enfants. Mais nous avions la joie de construire, peu à peu, notre liberté. » Alors, oui, il est à l’aise dans ses sandales, Pierre Rabhi, qui « fait ce qu’il dit ». Emblème d’une militance nouvelle qui revendique peu mais retrousse ses manches beaucoup. Son gendre, Laurent Bouquet, qui construit à quelques kilomètres de chez lui un « éco-hameau » à « très haute performance énergétique », le confirme : « L’argent n’est jamais un handicap rédhibitoire. » « La civilisation du salariat est en déroute, poursuit Rabhi. Son cycle s’achève et les revenus du secourisme social [RMI, emplois aidés, allocations de survie...] ne pourront s’élargir éternellement. On se défausse trop sur l’ État. Il faut changer de paradigme. » C’est pour ça que Colibris met en réseau des « oasis en tous lieux ». Il cite pêle-mêle l’écosite des Amanins dans l’Hérault ou encore le monastère des moniales orthodoxes de Solan pas loin de chez lui, qu’il a convaincues de produire du vin bio. Du coup, le patriarche de Roumanie a décidé de convertir ses 400 monastères à l’agriculture biologique !

Le petit mouvement Colibris prépare sa grande manifestation publique à la rentrée 2009 sous le chapiteau de l’Académie Fratellini de Saint-Denis. Pas une messe, pas de show, pas de podium central comme dans la politique spectacle, mais un « forum ouvert » où 1 600 participants se regroupent librement en petits groupes de travail dont ils choisissent le thème à leur arrivée. Avec une obligation de résultat : l’action.

Pourquoi Colibris ?
Ça vient d un conte africain : lors d un feu de forêt, toutes les bêtes s’enfuient, sauf un colibri qui prend une goutte d’eau dans son bec et la verse sur le brasier. « « Tu es fou, tu n’arrêteras pas l’incendie », dit un animal. « Je sais, répond le colibri, mais je fais ma part. » »


Pierre Rabhi en cinq dates :
1938. Naissance en Algérie.
1954. S’installe à Paris.
1963. Devient paysan dans les Cévennes.
1994. Anime le mouvement Oasis en tous lieux.
2008. Publie "Manifeste pour la Terre et l’Humanisme".

hebdo.nouvelobs.com



Commentaires

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Pierre Rabhi et la « sobriété heureuse »
mercredi 31 décembre 2008 à 01h19 - par  seden

Vu dans mon secteur il y a deux mois, sa prise de parole a été apprécié même si il est évident en l’état que pour qu’une initiative pèsent elle devra être d’ampleur adaptée face a la puissance des lobbys en place.

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