Obama et la guerre sanglante de la drogue...

...il y a désormais plus de morts à Tijuana (Mexique) qu’à Bagdad
mercredi 18 février 2009
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Avec l’économie mondiale qui s’effondre tout autour de nous, la dernière chose dont le Président Barack Obama ait envie de parler est la guerre en cours contre la drogue. Mais s’il ne prend pas la question à bras-le-corps, et vite, il pourrait se retrouver avec deux pays effondrés et saignant de toutes parts sur les bras. Le premier de ces pays se trouve dans les montagnes lointaines d’Afghanistan. Le deuxième est juste à côté, de l’autre côté du Rio Grande.

Par Johann Hari

Voici une mise en bouche pour environ 10 personnes qui vous fera vite voir jusqu’ où cette guerre nous a mené :

Dans quelle partie du monde avez-vous le plus de chances d’être décapité ? Où ont été trouvés, semaine après semaine, les têtes tranchées d’officiers de police, sur lesquelles étaient épinglées des notes sanglantes, à l’intention de leurs collègues, « Comme ça , vous apprendrez le respect » ? Où sont lancées des grenades dans la foule pour intimider la population afin qu’elle se taise ? Quel pays les chefs d’État-Major US viennent-ils de citer comme le plus susceptible, après le Pakistan, de connaître un « effondrement rapide et soudain » ?

La plupart d’entre nous répondraient «  l’Irak ». La réponse est « le Mexique ». Le nombre de victimes à Tijuana aujourd’hui est plus élevé qu’à Bagdad. Comment cela s’est produit tient dans l’histoire de cette guerre contre la drogue et démontre pourquoi cette guerre doit être stoppée au plus tôt.

Lorsqu’une drogue pour laquelle il existe un vaste marché, est criminalisée, cette drogue ne disparaît pas. Le commerce est simplement transféré des chimisstes et docteurs aux gangs. Afin de protéger leurs territoires et leurs routes d’approvisionnement, ces gangs s’équipent - et tuent tous ceux qui se trouvent sur leur chemin. Vous pouvez voir cela, chaque jour, dans les rues de Londres ou de Los Angeles, où des gangs d’adolescents se poignardent ou tirent les uns sur les autres pour le contrôle des 3000 % de marges de profits sur l’offre. Maintenant, imaginez ce même processus à l’échelle d’un pays et vous avez le Mexique ou l’Afghanistan aujourd’hui.

Les gangs de la drogue contrôlent 8 % du PIB mondial, ce qui veut dire qu’ils détiennent plus de ressources que beaucoup d’armées nationales. Ils possèdent des hélicoptères et des sous-marins et ils peuvent se permettre de propager le ver de la corruption à travers les pays pauvres jusqu’aux plus riches.

Pourquoi le Mexique ? Pourquoi maintenant ? Durant la dernière décennie, les USA ont dépensé une fortune à asperger de produits chimiques cancérigènes les zones de culture de la coca en Colombie, et le commerce de la drogue s’est tout simplement déplacé vers le Mexique. C’est ce qu’on appelle « l’effet ballon » : vous pressez un endroit et l’air se précipite vers un autre. La dernière fois que j’étais là-bas en 2006, j’ai vu décoller la violence de la drogue et j’ai averti que le taux de criminalité allait grimper, mais je n’imaginais pas qu’il atteindrait une telle ampleur. En 2007, plus de 2000 personnes furent tuées. En 2008, c’était plus de 5400 personnes. Les victimes vont d’une femme enceinte en train de laver sa voiture, à un enfant de 4 ans, à une famille dans la « mauvaise » maison en train de regarder la télévision. Aujourd’hui, 70 % des Mexicains déclarent avoir peur de sortir à cause des cartels.

Les cartels proposent un choix à la police et aux politiciens mexicains : « plata o plomo ». L’argent ou le plomb. Prenez un pot-de-vin ou une balle. Juan Camilo Mourino, le ministre de l’intérieur, reconnaît que les cartels ont tellement corrompu la police que celle-ci ne peut plus garantir la sécurité publique. Alors les USA tentent de militariser les attaques contre les cartels au Mexique et offrent des tanks, des hélicoptères et de de grosses liasses de cash.

Le même processus a eu lieu en Afghanistan. Après le renversement des Talibans, les paysans extrêmement pauvres du pays se sont tournés vers la seule culture qui pouvait leur faire gagner de quoi nourrir leurs enfants : l’opium. Il représente maintenant jusqu’à 50 % du PIB du pays. Les cartels de la drogue ont un budget plus important que le gouvernement élu et le jeune parlement, les forces de police et l’armée se retrouvent rongés par la corruption et quasiment mis sur la touche. Les USA ont réagi en déclarant la « guerre à l’opium ».

Le magazine allemand Der Spiegel a révélé que le commandant de l’OTAN avait ordonné à ses troupes de « tuer tous les dealers d’opium ». En voyant leurs principales cultures détruites et leurs familles tuées, beaucoup de paysans sont revenus, de rage, vers les Talibans

Quelle est l’alternative ? Terry Nelson a été, pendant 30 ans, un des principaux agents fédéraux US de la lutte contre les cartels de la drogue. Il a découvert, de manière brutale, que les tactiques actuelles sont inutiles. « Dégommer les trafiquants en haut de l’échelle ne marche pas car d’autres se battent pour les remplacer », a t-il expliqué. Mais il y a un autre moyen : « légaliser et réguler le trafic arrêtera la violence du marché de la drogue en ôtant le business aux principaux cartels. C’est une manière garantie de les mettre en faillite, mais quand est-ce que nos dirigeants veulent en parler ? »

Bien sûr, une fois le marché légalisé, une majorité de gangsters ne va pas soudainement rejoindre les Hare Krishna ou ouvrir des magasins d’alimentation biologique. Mais leurs marges de profits va s’effondrer puisque leurs clients iront se fournir dans les magasins autorisés et dans les pharmacies et ainsi les avantages liés à la criminalité auront nettement disparu. Nul besoin de spéculations. Quand l’alcool a été légalisé, le taux de meurtres a chuté et a continué à baisser pendant les 10 années suivantes (le taux d’alcoolisme, par contre, est resté le même). Non, Obama ne veut pas dilapider son capital politique avec ce genre de choses. Il est le troisième Président US consécutif à avoir pris de la drogue dans sa jeunesse, mais il sait que c’est une question difficile, et ses opposants pourraient lui reprocher son «  indulgence pour le crime ».

Pourtant souvenons-nous : les opinions sont fébriles en temps de crise. Au début de la dernière Grande Dépression, le soutien à la prohibition de l’alcool était fort ; cinq ans plus tard, il avait fondu. Le professeur en économie à Harvard Jeffrey Miron a calculé que l’interdiction de la drogue coûte au gouvernement des USA, 44,1 milliards de $ par an et la légalisation représenterait 32, 7 milliards de $ supplémentaires de taxes qui reviendraient au gouvernement si les drogues étaient taxées comme l’alcool (tout cet argent serait reversé, dans un monde sensé, aux programmes de traitement pour toxicomanes).

Est-ce que les USA peuvent se permettre d’imposer cette politique (prohibitionniste) qui est un échec, au monde entier, surtout si elle entraîne l’effondrement du pays qu’ils occupent et celle de leur propre voisin ?

La toxicomanie est toujours une tragédie pour le toxicomane mais la prohibition de la drogue étend la tragédie à l’ensemble du globe. Nous avons encore une chance de ramener la drogue à une économie légale régulée avant que ce ne soit trop tard pour le Mexique et l’Afghanistan et avant que les cimetières soient encore plus remplis de gamins poignardés dans les rues de Grande-Bretagne. Obama, et nous autres, devons choisir : une régulation contrôlée ou une prohibition violente ? La santé ou la guerre [l’auteur fait un jeu de mots en anglais : « healthcare or warfare ? », (NdR) ?

Tijuana, 23 janvier 2009 : capture spectaculaire de Santiago Meza Lopez, 45 ans, alias"el pozolero del Teo", le "pozolero" [1] de Teo, un des seigneurs de la drogue de Tijuana. Il est soupçonné d’avoir procédé à la diparition de plusieurs centaines de personnes excéutées par le cartel en dissolvant leurs corps dans de l’acide. Il figurait en 20ème position sur la liste des hommes le plus recherchés par le FBI. Guillermo Arias/AP Photo

Source : Obama and the lethal war on drugs
Traduction : Isabelle Rousselot, Révisé et annoté par Fausto Giudice
tlaxcala.es


[1Polozero : ce terme désigne dans le jargon des gangsters mexicains l’homme chargé de faire disparaître les corps de personnes exécutés. Il provient du mot nahuatl pozole (mousse, écume), qui désigne une manière de préparer certaines variétés de maïs en les faisant tremper au préalable dans une solution d’oxyde de calcium (chaux) pour les débarrasser de leur enveloppe fibreuse.


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