Boris Cyrulnik : il y a une vie après l’horreur

jeudi 19 mars 2009
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Face à la violence et à la déliquescence de la famille, de plus en plus de jeunes sont traumatisés ou, dans le meilleur des cas, très angoissés. Mais ils ne sont pas pour autant condamnés aux pires dérives. Aidons-les à devenir résilients, plaide Boris Cyrulnik.

Propos recueillis par Sophie Boukhari, journaliste au Courrier de l’UNESCO. entretien avec Boris Cyrulnik

Vous avez dû lire avec attention les profils de terroristes qui ont récemment été publiés dans la presse. Ces jeunes hommes avaient eu une enfance plutôt équilibrée, ils étaient diplômés... Pourtant, ils ont basculé dans le fanatisme et la violence. Comment l’expliquez-vous ?

Par l’absence d’empathie. Les Allemands sont devenus nazis exactement de la même manière : par incapacité de se représenter le monde de l’autre. Pour eux, il fallait être blond, dolichocéphale (au crâne allongé), non juif. Tous les autres étaient des êtres inférieurs. Les terroristes impliqués dans les attentats de New York avaient été des enfants bien élevés, bien développés, diplômés, mais n’avaient pas appris qu’il existe d’autres manières d’être humain que la leur.

Pourquoi ?

Dans certains pays musulmans, il existe des fabriques de fanatiques. De la même manière, en France, on a inculqué la haine des « Boches » aux enfants, après la guerre de 1870.
Les professeurs étaient payés pour leur dire qu’un jour, ils accéderaient à la gloire en allant casser du Boche. J’ai vu la même chose au Moyen-Orient. J’ai vu des livres où l’on disait aux petits garçons que s’ils mouraient pour la religion, ils iraient à la droite d’Allah. Ces écoles, qui n’enseignent qu’une seule vérité, sont des écoles de haine.

Mais certains étaient des enfants d’immigrés plutôt bien intégrés en Europe...

Ils devaient faire partie de ces gens qui n’avaient pas réussi à passer le cap de l’adolescence. Il y en a de plus en plus dans nos pays, 30% en moyenne, parce qu’on ne sait pas s’en occuper. Ces jeunes qui flottent sont des proies parfaites pour les sectes et les mouvements extrémistes. Quand on ne sait pas qui on est, on est ravi qu’une dictature vous prenne en charge et, dès l’instant où l’on se soumet à un maître, à un texte unique, on devient fanatique. De plus, la mondialisation angoisse beaucoup de gens, qui ont l’impression d’être dépersonnalisés. Les personnes angoissées se sécurisent en obéissant à quelqu’un qui leur dit « voilà comment il faut se comporter ». La soumission, chez ces gens-là, provoque la disparition de l’angoisse.

Vous ne pensez donc pas que la mondialisation économique induise une « mondialisation psychique », la naissance d’une sorte d’« inconscient collectif mondial » qui nous permet de nous adapter aux flots d’idées et d’informations venues de toutes parts ?

Non. Il peut y avoir une mondialisation sur le plan technique mais pas sur le plan psychologique. Au contraire, si je veux voir le monde, il faut que j’accepte de ne pas tout percevoir. L’identité est comme la parole. Lorsqu’un bébé arrive au monde, il possède plusieurs milliers de phonèmes. Mais pour parler, il est obligé d’en réduire le nombre entre 100 et 300, selon les langues. L’identité, aussi, est une réduction : je renonce à mille choses que je ne pourrai jamais intégrer pour être la personne que j’espère devenir. Aujourd’hui, avec la mondialisation, beaucoup de gens cherchent à retrouver leurs racines pour pouvoir « se réduire » afin d’acquérir une identité.

Le repli identitaire serait donc dû à l’expansion trop brutale du « modèle » occidental ?

Il y a effectivement retour à une identité forcenée, qui devient une aliénation. Comme c’est l’Occident qui a les armes, l’argent et la technologie, il y a de fortes chances pour que les mentalités occidentales se mondialisent. Soit les gens s’y plieront mais seront malheureux. Soit, à l’opposé, la haine de l’Occident grandira, comme actuellement. Des identités imaginaires, vieilles de plusieurs siècles ou même de plusieurs millénaires, continueront à resurgir. Nous avons donc le choix entre la « désidentification » et l’aliénation.

Il n’y a pas de solution médiane ?

Si. Pour éviter d’être aliéné par une identité, il faut que les gens sachent qu’elle est constituée d’un patchwork de différents éléments. Toutes les identités sont le produit de l’héritage d’un père, d’une mère et d’une religion que chacun interprète selon son contexte culturel. En France, par exemple, les Bretons sont très fiers de leur vaisselle peinte de Quimper mais bien peu savent que ce style a été créé par un Italien immigré en Bretagne, il y a un siècle.

Vous avez évoqué les problèmes graves des adolescents d’aujourd’hui, qui « flottent » de plus en plus. De fait, on n’a jamais aussi bien compris les enfants que maintenant et pourtant, il n’y a jamais eu autant de névroses précoces, de suicides d’adolescents, de délinquance.

Ce n’est pas paradoxal. Tous les progrès se payent. Le prix de la liberté, c’est l’angoisse. Aujourd’hui, on aide les enfants à développer leur personnalité, à prendre conscience d’un tas de choses. Ils sont plus intelligents, plus vifs, mais plus angoissés. On s’en occupe très bien à la maternelle et à l’adolescence, on les abandonne. La société ne prend pas le relais des parents. Du coup, un adolescent sur trois s’effondre, après le bac généralement. Pour éviter cela, il faudrait davantage de structures sociales et culturelles qui leur permettraient de donner un sens à leur vie, en encourageant la créativité, la parole, l’être ensemble, l’élan vers l’autre. Or, on ne le fait pas.
Problème de l’adolescent : « qu’est ce que je vais faire de ce qu’on a fait de moi ? ». Pour répondre à cette question, il doit être entouré de structures affectives (des groupes partageant la même activité, des copains) et pouvoir travailler. Mais la technologie a provoqué une telle révolution qu’actuellement, l’école a le monopole du tri social. Si un gamin ou une gamine s’y épanouit, il réussit des études et apprend un métier. Il fera partie des deux adolescents sur trois qui profitent de l’amélioration des structures de la petite enfance. Mais un enfant sur trois ne se plaît pas à l’école, s’y sent humilié et n’a pas la possibilité de s’épanouir ailleurs. Il se retrouve largué dans les quartiers, sans travail, et souvent sans famille... Comment fait-il pour retrouver son estime de soi ? Il accomplit des actes « ordaliques », c’est-à-dire qu’il se met à l’épreuve, retrouve des rituels d’intégration archaïques comme la violence, la bagarre, la drogue.

Vous dites « il n’y a pas de famille ». N’est-ce pas plutôt que la famille évolue ?

Il n’y a pas de famille ET la famille évolue, comme elle l’a toujours fait. Quand ces gosses rentrent chez eux, il n’y a personne. Le père n’est pas là, la mère non plus. Pourquoi s’isoleraient-ils dans une maison vide alors qu’il y a des copains dans la rue ? Dans certains pays d’Amérique latine, où j’ai travaillé, ils disent qu’ils se sont disputés avec leur mère ou leur beau-père et qu’ils sont partis. Dans la rue, où la vie est physiquement très dure, il y a toujours un événement, une fête, un vol, un truc à partager ; on parle et on vit. Ces enfants-là s’adaptent à l’absence de famille par la délinquance. Un petit Colombien des rues qui n’est pas délinquant a une espérance de vie de dix jours : il est éliminé s’il ne s’intègre pas dans une bande. La délinquance est une fonction d’adaptation à une société folle.

Mais comment faire ? Renvoyer les femmes à la maison ?

Non. Mais il faut qu’il y ait quelqu’un, homme ou femme. Dans certaines cultures, où il y a encore des familles élargies, il y a toujours un adulte à la maison. Ailleurs, il faut innover. Au Brésil par exemple, des Brésiliens décident de fabriquer des familles qui n’ont rien à voir avec le sang, avec le biologique. Un vieux monsieur dit à une vieille dame : « j’en ai marre de descendre les pentes raides des favelas, je vais entretenir la maison » ; la vieille femme dit : « moi, je vais m’occuper des enfants du quartier ». Et puis un autre, plus jeune, dit : « moi, je ramènerai de l’argent car j’ai un petit boulot ». Ce sont des familles verbales, qui passent une entente pour se protéger, s’attacher, faire la fête et s’engueuler, comme dans toutes les familles. La délinquance disparaît instantanément de ces foyers.

En Occident, la famille évolue très difficilement ; non dans les faits, mais dans les lois et les mentalités.

On est partis sur un contresens, en parlant de « famille traditionnelle ». Or, celle-ci est apparue au xixe siècle en Occident, en même temps que les usines. C’était une adaptation à la société industrielle : l’homme était une annexe de machine et la femme une annexe d’homme. L’usine fonctionnait, le château fonctionnait, les églises fonctionnaient. L’ordre régnait. Les individus, presque toutes les femmes et la plupart des hommes, étaient psychologiquement massacrés. Mais une minorité, 2% de la population environ, pouvait se développer correctement. Ils se mariaient pour transmettre leurs biens. A l’époque, cette famille traditionnelle était d’ailleurs assez peu répandue car la plupart des ouvriers ne se mariaient pas (puisqu’ils n’avaient rien à transmettre). Cette société a disparu, la famille traditionnelle existe de moins en moins mais le modèle est toujours dans les esprits. Et les lois commencent seulement à changer.
Quand une seule théorie se met en place, l’évolution des mentalités est très lente. Il faut mener des « guerres verbales », débattre, publier, pour faire avancer les choses. On peut inventer mille formes de familles différentes mais les enfants ont besoin d’un lieu de protection, d’affection et de développement, avec des interdits : l’inceste et d’autres prescriptions, qu’ils peuvent négocier.

La notion de résilience que vous développez dans vos derniers ouvrages [1] fait une très belle carrière. Pourquoi un tel succès ?

Quand on se penche sur les enquêtes épidémiologiques mondiales de l’OMS, on constate qu’aujourd’hui, une personne sur deux a été ou sera gravement traumatisée au cours de sa vie (guerre, violence, viol, maltraitance, inceste, etc.). Une personne sur quatre encaissera au moins deux traumatismes graves. Quant aux autres, ils n’échapperont pas aux épreuves de la vie. Pourtant, le concept de résilience, qui désigne la capacité de se développer dans des conditions incroyablement adverses, n’avait pas été étudié de manière scientifique jusqu’à une période récente. Aujourd’hui, il rencontre un succès fabuleux. En France, mais surtout à l’étranger. En Amérique latine, il y a des instituts de résilience, en Hollande et en Allemagne, des universités de résilience. Aux États-Unis, le mot est employé couramment. Les deux tours du World Trade Center viennent d’être surnommées « the twin resilient towers » par ceux qui voudraient rebâtir.

Pourquoi ce concept n’a-t-il pas été étudié plus tôt ?

Parce qu’on a longtemps méprisé les victimes. Dans la plupart des cultures, on est coupable d’être une victime. Une femme violée, par exemple, est souvent condamnée autant que son agresseur : « elle a dû le provoquer », dit-on. Parfois, la victime est même punie plus sévèrement que l’agresseur. Il n’y a pas si longtemps, en Europe, une fille qui avait un enfant hors mariage était mise à la rue alors que le père ne courait guère de risques. D’autre part, les victimes des guerres ont honte et se sentent coupables de survivre. La famille, le village les soupçonne : « s’il rentre, c’est qu’il a dû se planquer ou pactiser avec l’ennemi ».
Après la Deuxième Guerre mondiale, qui fut la plus meurtrière de l’Histoire, on a basculé dans l’excès inverse. Les victimes sont devenues héroïques : elles devaient faire une carrière de victime car on pensait que si elles s’en sortaient, cela relativiserait les crimes des nazis. A l’époque, René Spitz et Anna Freud [2] décrivent des enfants dont les parents ont été massacrés par les bombardements de Londres. Ils sont tous très altérés, pseudo-autistes, en train de se balancer, atteints de troubles sphinctériens. Lorsqu’ils les revoient des années plus tard, Spitz et Anna Freud s’étonnent de leur récupération et écrivent clairement que ces enfants abandonnés passent par quatre stades : protestation, désespoir, indifférence... tous les étudiants apprenaient cela. Mais personne ne s’intéressait au quatrième stade : guérison.

Comment la résilience s’est-elle imposée en psychologie ?

Le mot, qui vient du latin resalire (re-sauter) est apparu dans la langue anglaise et est passé dans la psychologie dans les années 1960, avec Emmy Werner. Cette psychologue américaine était allée à Hawaï faire une évaluation du développement des enfants qui n’avaient ni école ni famille, et qui vivaient dans une grande misère, exposés aux maladies, à la violence. Elles les a suivis pendant 30 ans. Au bout de tout ce temps, 30% de ces individus savaient lire et écrire, avaient appris un métier, fondé un foyer : 70% étaient donc en piteux état. Mais si l’homme était une machine, on aurait atteint 100%.

Y a-t-il un profil socio-culturel de l’enfant résilient ?

Non mais il y a un profil d’enfants traumatisés qui ont l’aptitude à la résilience, ceux qui ont acquis la « confiance primitive » entre 0 et 12 mois : on m’a aimé donc je suis aimable, donc je garde l’espoir de rencontrer quelqu’un qui m’aidera à reprendre mon développement. Ces enfants sont dans le chagrin mais continuent à s’orienter vers les autres, à faire des offrandes alimentaires, à chercher l’adulte qu’ils vont transformer en parent. Ensuite, ils se forgent une identité narrative : je suis celui qui... a été déporté, violé, transformé en enfant soldat, etc. Si on leur donne des possibilités de rattrapage, d’expression, un grand nombre, 90 à 95%, deviendra résilient. Il faut leur offrir des tribunes de créativité et des épreuves de gosses : le scoutisme, préparer un examen, organiser un voyage, apprendre à être utile. Les jeunes en difficulté se sentent humiliés si on leur donne quelque chose (et si en plus, on leur fait la morale). Mais ils rétablissent le rapport d’équilibre quand on leur donne l’occasion de donner. Devenus adultes, ces enfants sont attirés par les métiers d’altruisme. Ils veulent faire bénéficier les autres de leur expérience. Ils deviennent souvent éducateurs, assistants sociaux, psychiatres, psychologues. Avoir eux-mêmes été des « enfants monstres » leur permet de s’identifier, de respecter l’autre blessé.

unesco.org


[1 Un Merveilleux Malheur (Odile Jacob, 1999) et Les Vilains Petits Canards (Odile Jacob, 2001). Boris Cyrulnik est aussi l’auteur d’une douzaine d’autres livres, dont Naissance du sens (Hachette, La Villette, 1991) et L’ensorcellement du monde (Odile Jacob, 1997)

[2Respectivement, psychanalyste américain (1887-1974) et fille de Sigmund Freud (1895-1982)


Commentaires

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mariage autrefois : pas une minorité
jeudi 19 mars 2009 à 10h39 - par  kantz

Article fondamental, très intéressant, et qui correspond à mon expérience d’enseignant en ZEP.

Cependant j’emet une réserve sur son évaluation du mariage dans la société du XIX siécle et avant.
Ce qui marque cette société en france et dans le monde, sauf dans quelques régions métallurgiques (Rhur, Lorraine, Nord, etc...), c’est la société rurale, dont l’apogé est venu chez nous justement à la fin du XIX siècle. J’usqu’en 1940 la majorité de la population vivait en milieu rural.

J’ai connu des vieux couples de paysans qui vivaient suivant un partage sexuel des tâches datant du néolithique et qui dépend de la fertilité de la terre, du climat que de tout autre cause.
Dans les pays tempérés et de terre fertile l’homme est aux champs, avec les bètes et/ ou aux cultures, souvent assisté de sa femme et des enfants, mais celle-ci est maîtresse de la maison, de l’intérieur, du foyer, et de ses annexes, potager, poullailler, four à pain.

C’est donc la vie agricole traditionelle, et la possibilité d’avoir un potager et une basse cours qui ont conditionné la place de la femme en occident, plus libre il est vrai au moyen age, avant la rennaissance, qu’au XIX siècle.
La dessus je suis d’accord avec l’auteur sur l’influence de l’industrialisation.

Par contre en milieu méditéranéen, la place de la femme s’explique par la difficulté à cultiver un potager, qui apporte 50% de la nouriture du foyer. Ce fut accentué en Europe par la nécéssité ’établir les villages en hauteur, pour être (un peu ) à l’abris des attaques des pirates barbaresques.

Un simple appel à nos mémoires familiales, ou la lecture des sites de généalogie, pourra montrer que la famille mariée, souvent recomposée à cause des décés précoces, était bien la règle pour nos ancètres.

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