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vendredi 25 juillet 2014
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Articles publiés dans cette rubrique
lundi 4 février 2008
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 43
Gourgouret 43
Chapitre quarante-troisième
Le chapeau de Farissou 2
… Je vois non loin le début d’une déclivité que j’avais aperçue hier. La pente devient plus abrupte et débouche sur une étroite saignée creusée par un oued lors d’un orage. Je suis son lit desséché. J’ai du mal à avancer tant il est étroit, encombré de caillasses et de souches amoncelées.
Le torrent a foui le flanc de ce goulet. Je peux m’abriter du soleil dans une sorte de petite grotte.
J’ai faim.
J’ouvre le tyrolien. Du fromage de chèvre sec, des olives, de l’ail, une fiole d’huile d’olive, du pain, un thermos de vin de la vigne de mon (...)

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jeudi 31 janvier 2008
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 42
Gourgouret 42
Chapitre quarante-deuxième
Le chapeau de Farissou
J’ai perdu mon chapeau dans la garrigue.
J’avais laissé ma voiture au bout d’un chemin de terre, à deux ou trois cent mètres de là.
Comme souvent j’ai pris mon chevalet, mon siège pliant, ma mallette avec les tubes de peinture et un châssis entoilé pour peindre dessus.
Car même si je ne copie pas la garrigue à proprement parler, j’ai besoin pour l’évoquer en peinture, d’être plongé dans sa lumière, ses odeurs, sa chaleur, son aveuglante réalité.
Il y a toujours un bosquet de chênes verts pour offrir un peu d’ombre.
Je m’installe et je peins, (...)

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lundi 28 janvier 2008
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 41
Gourgouret 41
Chapitre quarante-et-unième
La Crète 4
…Après avoir marché peut-être une heure, j’aborde un chapelet de verdure. Un ruisseau coule, glissant sur les racines des arbres et autour des blocs erratiques, polis et usés, que l’eau vive contourne en remous transparents.
J’ai une sensation paradisiaque. plein d’oiseaux chantent dans le feuillage.
Boire, plonger ma tête surchauffée au milieu des galets brillants ou des dalles immergées.
Mais j’ai prévenu mon amie que je venais dans la matinée. Nous reviendrons au ruisseau si elle veut.
Une bâtisse s’étire à flanc de colline, au dessus du vallon. (...)

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jeudi 24 janvier 2008
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 40
Gourgouret 40
Chapitre quarantième
La Crète 3
… Nous entrons dans le centre ville. Quartiers plus chics. Sans tape-à-l’œil. Immeubles simples, cubiques, blancs, avec terrasse et vastes ouvertures, balcons vénitiens, portes cochères et cour intérieure.
La maison de Giorgos.
Le père, distingué, responsable d’une agence de navigation, cheveux en crinière poivre et sel, beau visage fin, œil vif.
La mère, grands yeux noirs et cheveux noirs maintenus par un chignon, profil égyptien ou hindou, teint mat. Français impeccable.
"Jean-Jacques, notre fils, heureux de faire ta connaissance".
À table !
Des olives (...)

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lundi 21 janvier 2008
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 39
Gourgouret 39
Chapitre trente-neuvième
En Crète 2
… On glisse encore une heure. Les montagnes nous entourent, proches.
Le golfe de Patras, puis celui plus large, de Corinthe.
On somnole dans l’air vif du pont claqué par des étincelles d’eau.
Soudain : "Le canal de Corinthe", me dit Giorgos.
Je vois, face à notre bateau, se dresser deux immenses parois d’un blanc éclatant.
Elles partent du fin fond du ciel et barrent tout le canal. Le bateau ne passera jamais.
Pourtant, les gens accoudés au bastingage ne paraissent pas surpris.
Le navire est devenu minuscule.
Les parois avancent. On peut toucher (...)

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jeudi 17 janvier 2008
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 38
Gourgouret 38
Chapitre trente-huitième
En Crète
Mon ami Giorgos est crétois. Il étudie aux beaux-arts de Lyon avec moi.
Grand, frisé, cheveux bruns, menton carré ponctuant un grand visage ovale et doux, de longs sourcils en arcade, des yeux noisette d’icône byzantine. C’est un artiste. Il fait de la peinture et joue du piano.
Chaque fois qu’il le peut, il rentre chez lui en Crète, à Héraklion.
La Crète, le piano, la musique, la peinture, la littérature (nous nous passionnons pour les pètes grecs contemporains, surtout Elytis et Seféris) ont cimenté entre nous une amitié au départ intuitive qui s’est (...)

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lundi 14 janvier 2008
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 37
Gourgouret 37
Chapitre trente-septième
Mona 8
… À l’approche de Lyon j’eus un sursaut.
J’adorais mes parents, ma sœur et mes frères.
Il fallait donner le change. Je fis un effort terrible sur moi-même. Je filai dans les lavabos du train et me mouillai le visage en me frictionnant énergiquement la tête avec de l’alcool de menthe.
"Vous avez eu une maladie, jeune homme ?" me dit une dame.
"Un peu, mais ça va mieux, merci".
Le train arriva en gare. Ma mère m’attendait. Je lui sautai au cou, heureux de la revoir. Je lui contai un peu mes vacances. Il me sembla qu’elle avait tout deviné ! Elle mit sa (...)

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jeudi 10 janvier 2008
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 36
Gourgouret 36
Chapitre trente-sixième
Mona 7
… On marcha au début, lentement. Mamy pouvait encore nous apercevoir. À peine hors de vue, nous nous mîmes à courir.
On mit la boisson dans l’isotherme.
J’entraînai aussitôt Mona dans les chênes verts.
Elle se jeta sur le dos et se dévêtit. Je fis de même. Je m’allongeai sur elle. Elle avait un air très grave. Elle souleva ses hanches du sol pour venir plus aisément à ma rencontre.
Je fus surpris par la rapidité de la chose.
Elle me regarda intensément puis laissa sa tête chuter en arrière, les yeux dans le ciel.
Un poisson de velours m’avait accueilli en lui (...)

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lundi 7 janvier 2008
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 35
Gourgouret 35
Chapitre trente-cinquième
Mona 6
… La plage, dans une irréalité, avait effacé les baigneurs. Il ne restait d’eux que des fumerolles sur le cratère plat du sable en fusion.
Mamy et moi donnâmes le bras à Mona.
Elle ne boitait presque plus. Je portais de l’autre main les sacs de plage et un sac isotherme. Un commis arriva tenant un parasol et deux fauteuils pliants.
Nous nous installâmes près du rivage, là où un vent léger même par temps lourd souffle en permanence, rafraîchi par l’eau agitée.
Le commis planta le parasol et plaça dessous les fauteuils de toile.
Mamy et sa sœur Tantine (...)

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jeudi 3 janvier 2008
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 34
Gourgouret 34
Chapitre trente-quatrième
Mona 5
… Mona absente, je me vidais de ma substance. Moi qui aimais cavaler partout, j’étais sans ressorts, anéanti, sans projets. Je ressentis une grande inquiétude mais rien n’y fit. Je marchais rêveusement au pas d’une promenade, nonchalant et obsédé par Mona. Je ne voyais plus le ciel, les rochers, les sentiers, les plantes.
Je n’avais plus aucun désir. Je me traînais.
Alors je me mis à courir. J’étais encore sur la route. Plus haut, rêvait la garrigue. J’accélèrais l’allure comme un fou. Je me sentais trop esseulé. _ Je devais tuer mes pensées. J’atteignis (...)

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lundi 31 décembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 33
Gourgouret 33
Chapitre trente-troisième
Mona 4
... "Je suis heureuse" me dit Mona les yeux brillants.
"Si tu savais, moi aussi", lui dis-je.
"Et ton Oncle et ta Tante ?"
"Ils souhaitent que j’étudie".
"Viens, on va parler à Mamy".
Mona lui expliqua que j’étais nul en maths, ce qui était totalement exact. Elle ajouta qu’Oncle et Tante seraient ravis de me voir travailler.
Mamy se planta face à moi.
"Mona s’entend bien avec vous, Jean-Jacques. Vous aimez les études et vous avez une bonne influence sur elle. Je suis très satisfaite de cette décision. Je peux vous dire franchement, n’est-ce pas Mona, (...)

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jeudi 27 décembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 32
Gourgouret 32
Chapitre trente-deuxième
Mona 4
... Quand j’arrivai près de la douche, Mona, au lieu de s’en aller, recula dans un angle, derrière l’entrée. Elle souleva sa robe, la maintenant sur sa tête. Je la vis nue, splendide, peinte de cuivre. Elle se plaqua contre moi. Je sentis la totalité de son corps appuyé sur ma peau. Elle me serra très fort contre elle, et me quitta aussitôt.
Je me jetai sous la douche.
J’allais prendre feu.
Je retournai vers la terrasse. Mona rêvait. Elle me regarda droit dans les yeux avec insistance.
"J’ai envie de toi" me dit-elle à voix basse.
"Moi aussi, tu peux (...)

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lundi 24 décembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 31
Gourgouret 31
Chapitre trente-et-unième
Mona 3
Une théière fut apportée sur un plateau, entourée de grandes tasses et d’un sucrier.
La bonne nous servit. L’odeur que je connaissais depuis ma plus tendre enfance montait au cerveau et l’imprégnait des senteurs de la garrigue. Surtout celle de la sarriette, le pèbrédaï (poivre d’âne) qui picotait, mélange d’odeur de tabac et de poivre broyé.
Je me précipitai sur la tasse et faillis me brûler. J’en renversai un peu sur la table. Je me fis penser à l’Idiot, de Dostoïevsky, qui face à Nastasia accumule les maladresses.
"Laisse refroidir un peu. Qu’est-ce que (...)

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jeudi 20 décembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 30
Gourgouret 30
Chapitre trentième
Mona 2
La myope partit se requinquer. La grand-mère hèla la bonne : "Martha, appelez un médecin. Mona s’est tordu la cheville".
J’entendis "Ma ja po pas téléphoner, madame, jà s’pas. Ça la jamais sous faire".
On avait étendu Mona sur un divan. La grand-mère engueula la bonne : "On se demande bien à quoi vous servez, ma Pauvre. J’y vais moi-même". Elle brailla "Restez par là" et alla décrocher le téléphone.
La bonne dit à Mona "Ja raviens tout dé souite. Ma qué, ma couisine al va brûler".
À peine avait-elle tourné les talons que sans bruit je m’approchai de Mona et (...)

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lundi 17 décembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 29
Gourgouret 29
Chapitre vingt-neuvième
Mona
Le lendemain après-midi, je retournais lire sous la tonnelle. Absorbé par la lecture, j’entendis pourtant sur le chemin en dessous un rire de jeune fille, clair et moqueur.
C’est là que je la vis.
Une fille assez grande, aux cheveux châtains, longs et bouclés, en anglaise, souple, nonchalante et belle.
Elle leva sur moi des yeux malicieux. Des yeux bleus et verts, un peu fendus en amande.
Deux rombières et deux marmots étaient avec elle. Elle me dit "Vous lisez roujours ! Que lisez-vous donc ?"
Tout ému, j’allais répondre, quand une des viragos couina : (...)

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jeudi 13 décembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 28
Gourgouret 28
Chapitre vingt-huitième
Oncle et Tante
En 1948, mon père fut nommé professeur de peinture aux Beaux-Arts de Lyon. La guerre terminée, la possibilité d’obtenir un poste équivalent ici étant nulle, nous partîmes.
Nous quittâmes la Montagne Noire.
Ce fut un déchirement.
Il le fallait. Ma mère avec tendresse l’expliqua longuement à chacun de nous.
J’entrais en quatrième au Lycée du Parc, à Lyon. Je fis des études normales, sans problèmes.
Je partais dans la nature le plus souvent possible, avec des copains, ou mes parents, ou seul.
J’avais fini mon année de seconde. On était en 1950. J’avais (...)

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lundi 10 décembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 27
Gourgouret 27
Chapitre vingt-septième
Les Falchero 2
Tesio avait voulu que sa fille Jeanne aille à l’école. Celle-ci joua donc sur les tréteaux pendant les vacances. Elle eut son certificat d’études, puis fut apprentie modiste et repasseuse. Elle continua à jouer et à déclamer avec Falchero et Tesio, se maria, se passionna pour le théâtre, surtout la tragédie.
Elle joua dans des troupes de théâtre amateur.
Elle demeura souvent chez mes parents dans la Montagne Noire. Elle était invitée à déclamer pour les fêtes, laïques comme religieuses.
Nous nous installâmes à Lyon. Elle loua alors une maison de (...)

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jeudi 6 décembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 26
Gourgouret 26
Vingt-sixième chapitre
Les Falchero
La grand-mère Falchero, la mère de ma mère, était née en Italie, à Carignano, au sud de Turin.
Elle s’était mariée en France, avec Marius Charpin, bourguignon, jardinier et technicien photo. Ils se séparèrent dans les années trente.
Ma mère avait vingt ans.
Grand-mère se fit appeler Charpin-Falchero, puis Falchero tout court.
On l’appelait Mémé Jeanne ou Mémé Falchero.
Elle nous parlait souvent de son père, qui partit un jour de Carignano pour la France avec ses animaux, ses tréteaux, sa mule et sa carriole.
Il revint en Italie quelques mois après, pour en (...)

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lundi 3 décembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 25
Gourgouret 25
Chapitre vingt-cinquième
Vallier
La nostalgie de la Montagne Noire et de la vie en pleine nature rendaient l’existence en ville, à Lyon, oppressante. Dès que l’occasion se présentait, je filais chez ma grand-mère maternelle, Jeanne Falchero, à la campagne. On était en 1949. Je finissais ma seconde.
Grand-mère avait loué une maisonnette au sud de Lyon, non loin de Vienne. Je bêchais son jardin, allais chercher du bois, me baladais à vélo ou à pied, me promenais avec elle.
Un jour elle me dit : "Je vais chercher des fromages à la ferme d’en haut. Le patron est malade. Ça m’arrangerait bien (...)

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jeudi 29 novembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 24
Gourgouret 24
Chapitre vingt-quatrième
La bouille
Prévoir la bouille était emprunt de la poésie dorée qui glisse sur les champs, les maisons et les prés, en fin d’été et en début d’automne.
On cueillait les fruits pour les manger frais. S’ils étaient devenus trop mûrs, on en faisait des confitures. S’ils commençaient à dauber, à couffir, ils tombaient.
On les ramassait.
On n’en laissait pas perdre.
On en remplissait des paniers que l’on remettait aux pères et aux grands pères.
Nous avions quelques arbres : un cerisier, des griottiers, des pruniers, un pêcher de vigne, un très grand poirier, deux (...)

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lundi 26 novembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 23
Gourgouret 23
Chapitre vingt-troisième
Les écrevisses
Capturer les écrevisses était un rituel.
Les préparatifs étaient sophistiqués, précis comme ceux d’une expédition polaire.
Je connaissais une petite rivière, beaucoup moins grande que le Thoré, pas trop loin de chez nous. Le courant y était vif mais parfois interrompu par d’assez larges espaces d’eau plus calme et profonde.
Les racines des arbres, vergnes, frênes, saules et autres, sortant à moitié de l’eau, encombrées de mousses, de branches mortes et d’herbes, rampantes, constituaient des cachettes idéales pour les écrevisses.
Mes escapades de (...)

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jeudi 22 novembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 22
Gourgouret 22
Chapitre vingt-deuxième
Le pain
Granissou, maquignon et maréchal-ferrant, était aussi le boulanger du hameau et d’autres alentour.
Il était large comme une armoire, pas très grand, trapu, gros comme un sac de farine, le visage un peu couperosé car il aimait "lever le coude" : il buvait sec, plutôt du rouge.
Si quelqu’un de mal avisé osait lui dire :
"Tu bois trop, Granissou, bébés trop"
Il répliquait :
"Vaï ten caga, que je me dessèche pour vous faire du pain, que je me crame et que si je buvais pas un petit coup de temps en temps, je serais un esquelette, couillon !"
Car dans la (...)

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lundi 19 novembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 21
Gourgouret 21
Chapitre vingt-et-unième
Les anguilles
Les anguilles m’impressionnaient.
Rigalou, un ami de mon père, était à moitié pêcheur et braconnier.
Trapu, peu loquace, madré et malicieux, un éternel béret sur ses cheveux plats et noirs, le teint mat, le nez camus, les lèvres épaisses. Il ne souriait pas souvent.
Mais quand il souriait, on voyait deux rangées de dents larges et blanches, sauf les deux canines qui étaient noires. Il avait en plus des touffes de poils noirs plein les oreilles.
Il nous faisait un peu peur.
Il avait une passion pour la pêche. Il attrapait de gros poissons : brochets, (...)

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jeudi 15 novembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 20
Gourgouret 20
Chapitre vingtième
Sabot
Le père Sabot était sabotier. Certains le nommaient Sabot, d’autres Sabotier, d’autres Père Sabot. En fait il était le fils naturel d’un romanichel de passage qui s’appelait Zabo, et d’une fille d’à côté.
Cette jeune fille, un peu triste, plutôt jolie, dès qu’elle fut enceinte fut considérée comme une salope. Elle partit de son village et put trouver à se loger près de notre hameau dans une toute petite maison enfoncée dans les arbres d’un grand parc et comme dissimulée.
C’était la propriété d’une ferme bourgeoise.
Le jardinier qui habitait la maisonnette était (...)

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lundi 12 novembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 19
Gourgouret 19
Chapitre dix-neuvième
Moulet 2
Le travail ne nous rivant plus au sol, on voyait, en mangeant, les oiseaux grands et petits planer en plein ciel ou filer au ras des arbres, les genêts à perte de vue, entrecoupés de forêts vertes et noires.
Les collines devenaient irréelles, leurs hameaux que l’on connaissait pourtant bien semblaient depuis notre promontoire appartenir à une autre civilisation, dilués par la lumière qui les évaporait comme un mirage.
Le léger frémissement de la source se mêlait à cette symphonie. Le chien lui-même en était tout rêveur, sauf bien sûr si on lui donnait un (...)

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jeudi 8 novembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 18
Gourgouret 18 Chapitre dix-huitième
Moulet
Le père Moulet habitait une petite maison en dehors du hameau des Gaux, au pied d’une colline. Il avait transformé pour en faire cuisine, chambres et remises une porcherie délabrée et abandonnée.
Il la louait pour presque rien.
Il y travailla tant que la porcherie devint un petit mas tout en longueur.
Sa femme, qu’on appelait Moulette, âgée comme lui d’une soixantaine d’années, l’aimait beaucoup. Elle était petite, vive, alerte, toujours occupée. Elle vaquait souvent dans sa cuisine où un ancien beau meuble de noyer ciré reflétait les heures anciennes. Son (...)

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lundi 5 novembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 17
Gourgouret 17
Chapitre dix-septième
Le veau
Des maquisards, on en parlait peu.
C’était des hommes de tous âges, plutôt jeunes, qui avaient pris le maquis soit de leur propre initiative, soit après l’appel du Général de Gaulle le 18 juin 1940, soit persuadés par un ami, soit enfin qu’ils soient juifs ou communistes.
Ils ne supportaient pas les allemands ( on peut même dire, vu leur comportement à cette époque, les boches), ni les miliciens, traîtres français (les crâpulards) ni les collabos (les clabos) ni les tièdes, les indécis (les "sabess pass" : sait pas).
Certains appelaient ces maquisards : le (...)

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jeudi 1er novembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 16
Gourgouret 16
Chapitre seizième
Résille et champagne
Grâce à cette voiture, Guibaud rencontra sa futur femme. Il fréquentait des boîtes de nuit bien cachées où se réunissaient les hommes d’affaire de la contrée.
Une nuit, il s’apprêtait à remonter dans sa voiture quand il se trouva nez à nez avec une grande femme brune et maquillée en manteau de fourrure, appuyée contre la portière. Avec beaucoup d’aplomb elle lui adressa la parole.
"Je sais que vous êtes un homme d’honneur, Monsieur Guibaud. Aussi je me suis permise de vous demander un service. Ma mère est souffrante, pouvez-vous me raccompagner ?" (...)

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lundi 29 octobre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 15
Gourgouret 15
Chapitre quinzième
Guibaud
Firmin Guibaud, un lointain cousin, je l’aperçus une première fois en 1945, aux Gaux, où nous habitions, dans la Montagne Noire, Tarn. Il vint chercher un grand tableau acheté à mon père pour pas grand-chose. Une copie de "La Cène" de Vinci.
J’avais entendu mon père déclarer à ma mère : "il faut vraiment qu’on soit dans la panade pour que je m’ereinte à faire une copie pour ce con de Guibaud."
"Enfin, Mario, c’est pour les enfants. Ce n’est rien pour toi qui a tant de facilités. Prends-le comme un amusement."
"Une chierie, oui. Mais tu as raison. Ne m’en veux (...)

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jeudi 25 octobre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 14
Gourgouret 14
Chapitre quatorzième
Le vallon du Riou
Entre la maison de Chabert, les Eucalyptus, et les pâtures à mouton du Baou, était une petite maison en pierre où vivait un homme demeuré, Gougouret.
Il ne parlait qu’à deux ou trois personnes qu’il connaissait, et encore !
Aux autres, il marmonnait ce qui semblait des menaces en les regardant fixement de ses yeux hagards.
Chabert avait son amitié. Il lui apportait ce que Gourgouret ne pouvait aller acheter en ville. Gourgouret, qui ne craignait pas les abeilles, avait des ruches. Chabert lui vendait son miel. Gourgouret le payait avec du miel (...)

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lundi 22 octobre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 13
Gourgouret 13
Chapitre treizième
Chabert
Le grand-père Chabert était natif d’une petite ville de demi montagne, Vence, près de Nice.
C’était le père de la mère de mon père.
Il avait bourlingué sur toutes les mers du globe, fait des affaires, qui échouaient. Il réussissait à monter une affaire, gagnait de l’argent, qu’il plaçait mal. Il repartait à moitié ruiné, montait une nouvelle affaire, réussissait, et plaçait son argent. Mal.
Il s’échoua finalement à Vence, qu’il aimait. Se maria avec une grande et sévère belle femme, d’origine corse. Avec l’argent qui lui restait il acheta une maison, "les Eucalyptus", (...)

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jeudi 18 octobre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 12
Gourgouret 12
Chapitre douzième
Jean Cayre 3
Les charpentiers
Jean n’oublia jamais ce jour, la noble physionomie du Maître, la sympathie des compagnons. Il pressentait que sa vie allait changer.
Il avait, pour survivre, pris l’habitude de tailler, modifier, assembler tous bois, inventer, connaître le fil de chaque arbre et sa capacité à servir pour tel usage particulier. Initié par les charbonniers, il maniait la hachette, la plane et l’herminette beaucoup mieux que le croyaient lui-même et les gens de la ferme. Il fut mis à l’essai pour tailler des chevilles dans des bois durs, équarrir des (...)

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lundi 15 octobre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 11
Gourgouret 11
Chapitre onzième
Jean Cayre 2
Les charbonniers
Il gardait les cochons, en forêt, quand il entendit causer. Une troupe d’hommes avançait, avec des outils sur l’épaule et des havresacs bombés. La plupart ne parlaient pas français. Il n’eut aucune crainte, leur air gentil parlait pour eux.
Ils lui offrirent du fromage, sec comme un coup de trique mais bon comme du bon pain. Le goût du fromage surprit Jean si agréablement que plus tard ce crottin de chèvre dur comme de la pierre, puis fondant comme de la crème fut son fromage préféré. Avec un blanc de Provence.
Ces charbonniers (...)

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jeudi 11 octobre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 10
Gourgouret 10
Chapitre dixième
Jean Cayre 1
Le père du père de mon père
Les soirs d’automne et d’hiver, dans la grande cheminée, mes parents faisaient griller des châtaignes. On les mangeait en se brûlant les doigts et en avalant des goulées de lait chaud sucré au miel.
Mon père alors nous racontait les vies d’êtres que nous n’avons pas ou peu connus. Ma mère parlait des siens.
L’été aussi ils nous contaient. On écoutait, assis dans le jardin, au milieu des odeurs de foin coupé et du chant des grillons, la vie de ces anciens que l’on aurait tant aimé connaître.
Ainsi mon père nous causa-t-il souvent de (...)

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lundi 8 octobre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 9
Gourgouret 9
Chapitre neuvième
Les allemands
Granissou avait décidé d’aller couper des fougères sur les pentes de Laprade, non loin de la route de Carcassonne. Sur ces pentes chaudes et humides, elles étaient géantes et se conservaient bien. Depuis que les allemands réquisitionnaient le foin pour leurs propres chevaux, le foin manquait et l’on donnait aux vaches à manger la paille qui d’habitude leur sert de litière.
Du coup la fougère, qui d’ailleurs de tous tempos fut utilisée comme litière, devint une denrée précieuse.
Granissou décida Aimé Vaute à venir avec lui. Vaute nous le dira par la suite : (...)

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jeudi 4 octobre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 8
Gourgouret 8
Chapitre huitième
Cathala
Le père Cathala bégayait mais ne voulait pas que ce soit dit.
Plein de suffisance, très susceptible, s’énervant pour un rien, il était par ailleurs serviable, débrouillard en diable, et plutôt excellent bricoleur. Il n’était pas très grand, mais d’une résistance peu commune. Il portait un éternel béret sur la tête, et des bésicles dont un des verres, fumé, cachait un œil qu’il avait perdu. Il était borgne.
Quand des copains sans scrupules le hélaient : "Hé, Cathala, tu bégayes", il se fâchait tout rouge et répliquait " Ma… ma… macarel de pute, je bé…. Béééé… Bégaye pas, (...)

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lundi 1er octobre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 7
Gourgouret 7
Chapitre septième
Les fifis et les cocos
Cependant, le pire était à venir.
Mal vu par le curé, je l’étais aussi à l’école laïque, tenue par deux vieilles filles, l’une ayant en charge les tous petits, l’autre les grands. J’étais sous la férule de l’autre, aussi sévère et bornée que sa sœur.
Mon père était du côté de la résistance, aussi ne régnait pas dans ma famille une patriotique soumission au Maréchal Pétain.
D’autant que mes parents hébergeaient et cachaient un enfant juif, René Baumgardt, dont le père, mathématicien d’envergure, avait travaillé avec le professeur Langevin.
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jeudi 27 septembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 6
Gourgouret 6
Chapitre sixième
Le curé Combes
Le curé Combes était sinistre.
Tout de noir vêtu, les yeux noirs, sourcils noirs, chapeau noir, guêtres noires, raide dans une soutane noire, il ne se séparait jamais d’un sacoche noire où étaient rangés un missel noir et une bible reliée en cuir noir.
Il habitait une petite ville, non loin de notre hameau. Il se rendait à ce dernier pour célébrer les offices et faire le catéchisme.
Les beaux jours, il venait en pédalant comme un diable sur son vélo noir. Par temps mauvais il circulait en petite calèche noire tirée par un cheval noir.
Il avait une excuse à son (...)

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lundi 24 septembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 5
Gourgouret 5
Chapitre cinquième
Les Menuhin
Mon père Mario jouait un peu de guitare classique. La peinture, son activité essentielle, l’accaparait et il ne pouvait s’astreindre à étudier vraiment la guitare. Mais les sons qu’il en tirait étaient profonds et sensibles.
Ma mère jouait du violon depuis l’enfance.
Elle fut coiffeuse et continua à apprendre le violon. Installés depuis 1939 dans la Montagne Noire, nous écoutions le violon chanter.
Elle jouait souvent dans le jardin, à l’ombre, pour que le soleil n’abîme pas la table d’harmonie. Dans le bruissement des feuilles des arbres et le chant des (...)

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jeudi 20 septembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 4
Gourgouret 4
Chapitre quatrième
Le thoré
En 1938, les menaces de guerre, le manque d’argent, la prochaine naissance de mon frère, nous obligèrent à quitter Champdor.
L’Aviette, enveloppée d’une grande bâche, fut rangée dans un hangar de Grobon.
Mon grand-père Edmond s’était vu proposer un emploi de dessinateur ébéniste aux usines Stella, à Labruguière, à côté de Mazamet, dans le Tarn.
Toute la famille redéménagea pour atterrir dans un ancien presbytère, un peu en dehors d’un hameau nommé Les Gaux, au pied de la Montagne Noire.
Beaucoup de tantes, oncles, cousins, cousines étaient natifs de ce pays-là. (...)

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lundi 17 septembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 3
Gourgouret 3
Chapitre troisième
La chèvre de Martinaud
Un jour Grobon vit une forme massive et penchée gravir péniblement le chemin qui mène à sa ferme.
La forme s’appuyait sur un bâton. La tête inclinée vers le sol, on ne pouvait l’identifier.
Grobon pourtant le reconnut. C’était le père Martinaud
Il s’avança vers lui.
Martinaud leva son visage ou se lisait une grande détresse.
"La chèvre est morte."
Ce n’était pas pour le lait et les fromages, évidemment, que Martinaud avait de la peine.
La chèvre était son amie, sa confidente, sa compagne.
"On se parle", disait-il.
Il demanda :
"Tu m’aides à l’enterrer (...)

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jeudi 13 septembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 2
Gourgouret 2
Chapitre deuxième
Martinaud
C’était un vieux paysan qui demeurait non loin de chez Grobon.
Sa maison, à dire vrai sa chaumière, se nichait dans une clairière, à l’orée des bois.
Martinaud était âgé, mais robuste.
Il arrondissait ses fins de mois en vendant des bûches pour le chauffage.
Plus assez leste pour chasser, il indiquait à Grobon les passages de sangliers, les terriers de renards ou les tunnels de blaireaux.
Il était veuf.
Deux chiens et une chèvre lui tenaient compagnie et couchaient dans une petite pièce de plain-pied avec la cuisine. Seule une rambarde les séparait.
Martinaud, (...)

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lundi 10 septembre 2007
par Jean-Jacques Cayre
Gourgouret 1
Récits du Tarn et de la Garrigue
Présentation
C’est un plaisir exceptionnel d’avoir le privilège de présenter un auteur et une écriture comme on n’en rencontre plus que très rarement depuis nos incursions livresques adolescentes dans la grande littérature.
Connaissant depuis longtemps l’orfèvre qu’il y a derrière les phrases toutes simples mais ciselées et diamantines constituant les récits à venir, je peux vous affirmer qu’ humainement il est l’exact reflet de son écriture… Cette manière autobiographique, cette forme de narration, qui consistent à ne quasiment jamais parler de soi mais à décrire des existences, des situations, et un (...)

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