Des plaines de Bagan aux montagnes Shan : un pays aux paysages suspendus

Temples et pagodes dans la plaine de Bagan, Birmanie

La nature birmane est restée l’une des plus préservées d’Asie du Sud-Est, protégée par des décennies d’isolement politique qui ont eu au moins ce mérite de tenir à distance les bulldozers du développement. Le lac Inle, niché à neuf cents mètres d’altitude dans les montagnes de l’État Shan, m’a accueilli par un matin brumeux où les pêcheurs Intha ramaient debout, enroulant une jambe autour de leur aviron dans un geste d’une grâce infinie, leurs filets coniques se découpant en ombres chinoises sur le miroir de l’eau. L’Irrawaddy, ce fleuve mythique qui traverse le pays du nord au sud sur plus de deux mille kilomètres, est l’artère vitale du Myanmar, charriant limon fertile, bateaux de commerce et dauphins d’eau douce. Des sommets enneigés du Hkakabo Razi, point culminant de l’Asie du Sud-Est, aux îles coralliennes de l’archipel des Mergui, le Myanmar offre une palette de paysages d’une diversité que peu de pays de cette taille peuvent revendiquer.

Le lac Inle et les jardins flottants

Le lac Inle est un monde à part, un univers lacustre où les villages sont construits sur pilotis, où les jardins potagers flottent sur des îlots de jacinthe d’eau ancrés au fond par de longues tiges de bambou, et où l’on se déplace exclusivement en pirogue à moteur. Les Intha, le peuple du lac, ont développé une culture unique adaptée à cet environnement aquatique : ils cultivent des tomates, des fleurs et des légumes sur ces jardins flottants avec une ingéniosité remarquable. Le marché tournant du lac, qui se déplace de village en village selon un calendrier de cinq jours, est un spectacle haut en couleur où les minorités ethniques des montagnes environnantes descendent échanger leurs produits. Les ateliers de tissage de la soie de lotus, une fibre extraite des tiges de lotus dans un processus minutieux, produisent des étoffes d’une douceur et d’une rareté exceptionnelles. J’ai passé une semaine entière au bord du lac Inle, travaillant depuis ma terrasse sur pilotis, et chaque soir le coucher de soleil transformait l’eau en mercure liquide.

L’Irrawaddy et les collines Chin

Descendre l’Irrawaddy en bateau de Mandalay à Bagan est l’une des grandes expériences de voyage en Birmanie. Pendant dix heures, le fleuve déroule un panorama de villages de pêcheurs, de pagodes dorées perchées sur des falaises de grès, de bancs de sable où les buffles se prélassent et de pirogues chargées de poteries. Les dauphins d’eau douce de l’Irrawaddy, une espèce menacée au rostre arrondi et à l’allure joviale, peuvent être observés près de Mandalay lors de séances de pêche coopérative avec les pêcheurs locaux. Les collines Chin, dans l’ouest du pays, sont l’une des régions les plus reculées et les plus fascinantes du Myanmar, habitées par des peuples aux traditions encore vivaces : les femmes Chin arborent des tatouages faciaux géométriques, un usage en voie de disparition que seules les générations les plus anciennes perpétuent encore. Les treks dans cette région, entre villages perchés et forêts de rhododendrons, offrent une immersion totale dans un Myanmar que le temps semble avoir oublié.

L’archipel des Mergui et les trésors cachés

L’archipel des Mergui, dans l’extrême sud du Myanmar, est composé de huit cents îles pratiquement vierges, couvertes de jungle tropicale et entourées d’eaux cristallines regorgeant de vie marine. Longtemps interdit aux étrangers, il s’ouvre timidement au tourisme et reste l’un des derniers paradis marins intacts de la planète. Les Moken, peuple nomade de la mer, vivent encore sur leurs bateaux traditionnels, plongeant en apnée pour récolter coquillages et concombres de mer avec une aisance aquatique qui laisse pantois. Le trek de Kalaw au lac Inle, un classique de deux ou trois jours à travers les collines Shan, traverse des plantations de thé, des monastères isolés et des villages Pa-O où l’hospitalité des habitants transforme chaque halte en moment de partage authentique. Le parc national de Hkakabo Razi, tout au nord, abrite le plus haut sommet d’Asie du Sud-Est et des forêts primaires d’une biodiversité exceptionnelle encore largement inexplorée par la science.