Volcans, cerisiers et créatures sacrées : le Japon naturel

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Le Japon est un archipel forgé par le feu. Quatre îles principales, 6 852 en tout, posées sur la « ceinture de feu du Pacifique » comme un chapelet de volcans endormis — ou pas. Ici, la terre tremble, les montagnes fument, les sources chaudes jaillissent du sol à chaque vallée. Et pourtant, au milieu de cette géologie tourmentée, la nature japonaise déploie une douceur sidérante : cerisiers en fleurs, forêts de bambous bruissantes, lacs de montagne d’un bleu minéral.

Ce paradoxe — violence tellurique et grâce végétale — a façonné l’âme japonaise en profondeur. La nature n’y est pas un décor : c’est une divinité vivante, peuplée de kami (esprits) que l’on vénère, que l’on remercie, que l’on craint. Chaque montagne, chaque rivière, chaque arbre centenaire peut être sacré. Voyager dans le Japon naturel, c’est comprendre pourquoi ce peuple a développé une sensibilité si aiguë à l’éphémère, à la fragilité, à la beauté de ce qui passe.

Montagnes sacrées et volcans endormis : la colonne vertébrale du Japon

Le mont Fuji (3 776 m) est bien plus qu’une montagne : c’est le symbole spirituel du Japon, vénéré depuis des millénaires par les shintoïstes et les bouddhistes. Sa silhouette conique parfaite, souvent coiffée de neige, apparaît sur les estampes d’Hokusai comme dans le quotidien des Tokyoïtes qui l’aperçoivent les jours de ciel clair. L’ascension du Fuji est un pèlerinage autant qu’une randonnée : on monte de nuit pour voir le lever du soleil (goraiko) depuis le sommet, dans un froid saisissant et un silence absolu.

Mais le Fuji n’est qu’un volcan parmi 111 actifs. Le mont Aso à Kyushu possède l’une des plus grandes caldeiras du monde — un cratère de 25 km de diamètre où vivent des villages entiers. Le Sakurajima, en face de la ville de Kagoshima, crache des cendres plusieurs fois par semaine : les habitants portent des masques et nettoient leur voiture chaque matin, avec un flegme déconcertant.

Les Alpes japonaises, au centre de Honshu, offrent un paysage alpin inattendu : sommets à 3 000 m, névés persistants, villages de montagne (Kamikochi, Tateyama) accessibles uniquement en été. C’est ici que l’on comprend que le Japon n’est pas qu’un pays de mégalopoles : c’est un territoire sauvage à 73 %, couvert de forêts et de montagnes où l’humain n’est qu’un invité.

Cerisiers, érables et neige : le Japon au rythme des saisons

Aucun pays au monde ne célèbre ses saisons avec autant d’intensité que le Japon. Le printemps commence par un événement national : le hanami, la contemplation des cerisiers en fleurs. Dès fin mars, les médias suivent la progression du « front des cerisiers » (sakura zensen) d’Okinawa à Hokkaido. Sous les arbres, des millions de Japonais pique-niquent, boivent du saké, photographient la pluie de pétales roses. L’émotion est réelle : ces fleurs ne durent qu’une semaine, et leur chute rappelle la fugacité de toute chose.

L’automne répond au printemps par l’embrasement des momiji (érables japonais). De septembre à décembre, les montagnes, les temples et les jardins se parent de rouge, d’orange et d’or. À Kyoto, le temple Tofuku-ji et la forêt de bambous d’Arashiyama deviennent des tableaux vivants. Cette saison porte un nom : koyo (紅葉), et elle est vécue avec la même ferveur contemplative que le hanami.

L’hiver transforme le nord du Japon en féerie glacée. À Hokkaido, les paysages disparaissent sous des mètres de neige. Les onsen (sources chaudes) deviennent des refuges magiques : on se baigne dans une eau à 42°C, nu sous les flocons, entouré de rochers couverts de givre. Les macaques de Jigokudani (« vallée de l’enfer ») font la même chose, plongés dans leurs bassins fumants, le pelage couvert de neige — l’image la plus iconique du Japon sauvage.

Forêts millénaires et créatures sacrées

Les forêts japonaises sont parmi les plus anciennes et les plus denses du monde tempéré. L’île de Yakushima, au sud de Kyushu, abrite des cèdres (yakusugi) vieux de plus de 2 000 ans — certains atteignent 7 000 ans. C’est ici que Hayao Miyazaki a trouvé l’inspiration pour Princesse Mononoké : une forêt moussue, brumeuse, où chaque tronc semble habité par un esprit. Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, Yakushima est un sanctuaire naturel où le temps s’est arrêté.

La faune japonaise est à l’image de l’archipel : endémique, surprenante, souvent sacrée. Les cerfs sika de Nara se promènent librement dans la ville, considérés comme des messagers des dieux depuis plus de mille ans. Les touristes les nourrissent de shika-senbei (crackers spéciaux), et les cerfs s’inclinent en retour — un spectacle à la fois comique et émouvant. Les grues du Japon (tancho), symboles de longévité et de fidélité, dansent dans les marais glacés de Hokkaido en hiver : leurs parades nuptiales, d’une élégance chorégraphique, attirent des photographes du monde entier.

Et puis il y a les macaques japonais — les primates les plus septentrionaux du monde, capables de survivre dans la neige à -15°C. À Nagano, ils ont découvert les sources chaudes et s’y baignent chaque hiver, le regard perdu dans la vapeur, dans une posture de méditation involontaire qui fascine les visiteurs. Les Japonais voient dans ces singes un miroir de leur propre rapport à la nature : s’adapter, résister, trouver du réconfort dans la chaleur de la terre.

Onsen : quand la terre offre sa chaleur

Le Japon compte plus de 27 000 sources chaudes, alimentées par l’activité volcanique souterraine. Le bain thermal (onsen) n’est pas un loisir : c’est un rituel de purification, un acte social, un moment de communion avec les éléments. On se lave soigneusement avant d’entrer dans le bassin (jamais de savon dans l’eau !), puis on s’immerge lentement, les yeux mi-clos, dans une eau dont la température oscille entre 38°C et 45°C.

Les rotenburo (bains en plein air) sont les plus spectaculaires : accrochés à flanc de montagne, nichés au bord d’une rivière, cachés dans une forêt de bambous. L’hiver, quand la neige tombe autour du bassin, l’expérience devient quasi mystique : le contraste entre la chaleur de l’eau et le froid de l’air, la vapeur qui s’élève dans le silence, les étoiles au-dessus de soi. C’est un moment de déconnexion totale, où le corps se dissout dans la géologie.

Chaque onsen a ses propriétés : eaux sulfureuses (bonnes pour la peau), ferrugineuses (pour la circulation), alcalines (pour les muscles). Les Japonais choisissent leur source avec soin, en fonction de leurs besoins. Les ryokan (auberges traditionnelles) les plus prestigieux sont ceux qui possèdent leur propre source, kashikiri (privatisable) pour les couples ou les familles. Se baigner dans un onsen, c’est accepter une nudité sans jugement, un dépouillement qui libère autant le corps que l’esprit.

Le Japon naturel n’est pas une carte postale — c’est une force vivante qui façonne les mentalités, inspire les arts et rythme le quotidien. Des sommets enneigés du Fuji aux forêts primordiales de Yakushima, des cerisiers éphémères aux sources chaudes éternelles, la nature japonaise enseigne une leçon simple et profonde : tout passe, tout change, et c’est précisément ce qui rend chaque instant irremplaçable.