Polémiques sur les hauts d’Alger

dimanche 2 septembre 2007
par  Sadek Hadjerès
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Quels enjeux pour l’Algérie profonde ?

D’ex-hauts responsables de l’Etat ont récemment engagé entre eux de vives polémiques. Elles font suite à la diffusion d’un ouvrage de l’ex premier ministre Belaïd Abdesselam, consacré aux treize mois d’activité de son gouvernement. Sa mise en ligne a suscité des échanges publics avec d’autres personnalités qui furent en charge de fonctions d’Etat tels que les généraux en retraite Mohammed Touati et Khaled Nezzar, ainsi que d’abondants commentaires dans « le Soir d’Algérie » et de nombreux autres organes de presse et des medias.

Anciens « décideurs » des institutions d’El Mouradia, des Tagarins ou du Palais du Gouvernement, ces personnalités mettent en cause leurs rôles respectifs au cours des années 90. Leurs arguments interpellent tous ceux qui furent témoins et acteurs des évènements et des problèmes mentionnés dans leurs interventions.

L’opinion que j’apporte ici, partielle et partiale, est celle d’un citoyen et militant qui, comme de nombreux autres, ont refusé et ont payé pour cela le prix fort, de se plier aux diktats successifs du régime. Nous n’avons pas craint durant les décennies précédentes, alors qu’il en était encore temps, de mettre positivement en garde contre un certain nombre d’orientations officielles qui risquaient à terme de ruiner les espoirs de l’indépendance.

Nous avions alerté en paroles et en actes contre le triomphalisme asocial ou antisocial des uns, qui prétendaient que l’Algérie, riche de ses ressources en hydrocarbures, allait connaître un boom économique qui en ferait le Japon de l’Afrique à l’horizon des années 80. Nous avions alerté sur l’illusion des autres et les dangers du genre d’unité qu’ils voulaient imposer par le poids des armes et par le haut. Ils ignoraient les évolutions historiques et le nouveau contexte d’une Algérie libérée du colonialisme grâce à une jonction volontaire dans l’action de masses ardentes et d’élites relativement politisées. Dans un monde nouveau et une Algérie pétrie d’aspirations à la justice sociale, ils croyaient renouveler avec succès (sans le contenu laïc) l’expérience autoritaire du pouvoir militaire de la Turquie Kémaliste. A contretemps et à contre-courant des aspirations de leur société, ils n’ont fait que reproduire des méthodes de gouvernement dépassées, sans le contenu approprié aux attentes de leur peuple et de leur époque. Contrairement aux promesses du 1er Novembre 54, leur régime n’a en définitive apporté à la nouvelle République algérienne ni la démocratie sociale ni une image épanouie et pacificatrice de l’idéal islamique.

Les polémiques et l’actualité sociale

Aussi voudrais-je d’abord, car les choses sont liées, exprimer à l’heure de ces polémiques rétrospectives entre ex-dirigeants, un sentiment partagé certainement par mes compatriotes. C’est la peine et l’indignation pour le gâchis sans nom, le cauchemar que vit la société algérienne à la veille d’échéances sociales qui n’ont jamais été aussi dures et alarmantes. Mon souhait est que, au moins au niveau de ceux qui ont agi par conviction sincère, les capacités d’écoute réciproque, qui avaient fait défaut, trouvent aujourd’hui à s’employer, pour sortir le pays d’une impasse qui ne réjouit personne.

En contraste, il est réconfortant de constater que, face aux procès d’intention qui emplissent les déballages officiels, des analyses précises et des voix courageuses se dressent de plus en plus, soucieuses d’aller concrètement au fond des réalités d’une actualité sociale et politique en mouvement. De récents articles de presse écartent les diversions de clans et de personnalités, s’en tiennent aux faits tangibles. Ils interpellent les institutions, les partis et les organisations de la société, leur demandant à quoi elles servent si elles abdiquent leurs responsabilités sur le Front social (cf Ghania Oukazi dans le Quotidien d’Oran du 21 août courant). Sur le terrain, les luttes sociales conscientes apportent de plus en plus leur pierre à un édifice national menacé de grandes lézardes.

On touche donc du doigt les défaillances chroniques du mouvement national, sur le terrain social que nombre de militants du mouvement social et patriotique considèrent à juste titre comme l’épine dorsale de la cohésion nationale. La question du social est centrale. Je n’en aborderai pas ici les données actuelles, mais je voudrais en souligner quelques enjeux. Il est possible à partir des polémiques récentes, de mettre en perspective la grave sous-estimation de cette question. Elle est confirmée par l’expérience collective et un bilan que nul en Algérie aujourd’hui ne songe sérieusement à récuser.

Passer des polémiques à de vrais débats

Quelque opinion qu’on puisse avoir sur des arguments des uns et des autres, les thèmes abordés aux plus hauts niveaux officiels fournissent en effet des indices substantiels sur des divergences internes restées longtemps frappées d’un tabou sévère. Quiconque osait naguère faire état d’un seul des griefs aujourd’hui mis sur la place publique, se voyait inévitablement persécuté, calomnié ou soumis à des tentatives de pression, intimidation et récupération.

A côté de ce timide retour à l’objectivité, les faits mis en avant par les polémiques méritent néanmoins de nombreux compléments. Evoqués partiellement et sans liens entre eux ou avec d’autres faits soigneusement tus, ils laissent planer des ambiguïtés de fond. Ainsi restent dans l’ombre les thèmes importants qui continuent à ce jour à faire lourdement problème : la stratégie socio-économique pour un développement durable, confondu trop souvent avec des flambées de croissance fragile et déséquilibrée au profit d’une seule frange de la nation. Restent aussi en grande partie occultés les nombreux liens de cette carence stratégique avec les conflits étroits et politiciens d’intérêts et de pouvoirs. Des interactions qui ont été tragiquement illustrées pendant la tourmente sanglante de plus d’une décennie, sans que l’Algérie en ait encore surmonté les conséquences ni tiré tous les enseignements.

Les arguments acerbes échangés par les ex-dignitaires laissent en effet l’impression que l’Algérie était victime d’une fatalité externe contre laquelle elle ne pouvait rien, qu’elle n’avait pas d’autre choix que d’être écartelée entre les termes de deux dilemmes insolubles, présentés par eux comme à prendre ou à laisser.

Deux faux dilemmes pour un diktat permanent

Un premier dilemme a piégé la nation en quête de repères de décolonisation économique, en imposant deux prétendus remèdes :

- soit un étatisme autoritaire aux accents nationalistes purs et durs, mais dévoré par la corruption et la « hogra », un couple maléfique descendant depuis les hautes sphères pour se ramifier dans tout le tissu social. Les responsables avaient osé appeler cela du socialisme « spécifique ».
- soit un libéralisme débridé soumis à l’Empire de la haute finance mondialisée, ce libéralisme ultra fonctionnant lui-même (avec des moyens surpuissants) sur le même mode parasitaire que l’étatisme autoritaire sous-développé et avec les mêmes effets destructeurs des valeurs matérielles et morales.

Faux dilemme d’ailleurs, car les deux options dévoyées du rôle économique de l’Etat n’ont cessé d’être liées et se renforcer mutuellement de plus en plus par de larges passerelles et des connivences étroites.

Deuxième faux dilemme, politique celui-ci, et imbriqué avec le précédent : l’Algérie n’avait-elle d’autre choix que de patauger entre deux options aussi destructrices l’une que l’autre ?

- soit la dérive d’une pensée unique et d’un hégémonisme pseudo nationaliste fermé à la diversité politique et culturelle existante,
- soit la dérive du choc des identités, des idéologies, des cultures et des sectarismes politiciens, sous l’alibi d’un pluralisme sans régulation foncièrement démocratique.

Là aussi, ces deux dérives politiques, en apparence opposées et mises en œuvre par des structures de façade, avaient en commun d’être sous la télécommande unique d’un cabinet noir. Lequel, au nom de la haute sécurité de l’Etat, confisquait l’interprétation des valeurs nationales, cautionnait et entretenait le sacrifice des droits sociaux et le mépris du travail, au bénéfice de la spéculation et des réseaux informels.

Les deux dérives n’étaient que formellement contradictoires. Sur le fond, elles étaient et continuent d’être conjointement génératrices de tensions et de dégradations sociales aiguës. Elles n’ont laissé au pays d’autres voies et moyens de règlement que par la violence armée et le poids de l’argent sale.

Le problème fondamental sous-jacent

Je n’aborderai pas aujourd’hui le détail de ces deux sortes de faux dilemmes. Ils méritent, je le souligne, de sereins débats clarificateurs. Je m’en tiendrai à un thème qui me paraît essentiel pour éclairer les polémiques surgies. Ce thème fondamental, c’est celui de la Démocratie, en actes et non en proclamations. Il est largement absent dans les arguments des uns et des autres. Dans le meilleur des cas, il est réduit à l’idée de collégialité dans le cercle restreint des hauts placés et des bien nantis ( le concept de « choura » joue le même rôle de substitut dans les cerces islamistes traditionalistes les plus fermés à l’idée de démocratie).

La lacune n’est pas due au hasard, elle colle à la racine des faux dilemmes dans lesquels on a tenté d’enfermer l’Algérie. Elle explique pourquoi les arguments des « décideurs » pour défendre leur bilan laissent une impression de flou, d’absence de perspectives. Ils s’en tiennent souvent à des plaidoiries ne dépassant pas les évènements ou les conjonctures contestées. Sans référence aux normes démocratiques, il est difficile de comprendre pourquoi et comment sont devenus possibles les fourvoiements, les faux pas ou graves carences qu’ils se reprochent les uns aux autres. Comme si depuis les quinze années écoulées, une large expérience nationale et mondiale ne nous avait pas appris que l’absence de repères démocratiques opérationnels, c’est pour une nation « bonjour les dégâts ».

Rapports entre l‘opinion et les « décideurs »

Les réactions de l’opinion nationale, gratifiée par les ex gouvernants de retours contradictoires sur le passé, comportent forcément une part de subjectivité. Une majorité de citoyens déçus des institutions sont enclins à réagir selon la formule populaire « Allah yqawwi chitan-houm » ( que Dieu attise leur Satan réciproque). Façon d’exhaler une grosse rancune pour leurs espoirs trahis. Réaction de joie maligne, compréhensible et partiellement fondée. Elle reste néanmoins un peu courte, comme si, en exprimant une indifférence teintée d’ironie, les gens considéraient que ces « règlements de compte » ne les concernaient pas.

Pourtant, « quand les éléphants se battent, tout ce qui peuple la forêt, animaux et végétaux, est piétiné et saccagé ». Quel que soit le vainqueur ou le vaincu, les premiers à payer les frais et subir les dégâts occasionnés par les seigneurs de la jungle, sont ceux qui vivent sur le terrain, qui en tirent leur subsistance et leur sécurité. Aussi sont-ils les mieux placés et les premiers intéressés à rechercher comment agir pour échapper à ces calamités.

Les composantes de la société dans leur majorité, peuvent-elles sortir indemnes des combats de chefs ? Peuvent elles y trouver quelque avantage, quand ceux-ci semblent les prendre à témoin pour s’impliquer en faveur des uns ou des autres ? Jusque là, la plupart des dirigeants avaient agi comme si le peuple ou les secteurs politiques et idéologiques représentatifs n’avaient pas d’opinion à formuler. Ils ne laissaient à ces derniers qu’une issue prétendue honorable : s’aligner sur le puissant du moment. Les autorités de l’époque n’avaient pas cherché à les consulter sérieusement et largement sur les décisions et les faits qu’elles remettent aujourd’hui sur le tapis. La caractéristique de la plupart des cercles dirigeants depuis l’indépendance est d’avoir toujours voulu agir à leur guise et sans contrôle. Les activités ou positions qu’ils se reprochent mutuellement après coup s’étaient déroulées au dessus de la tête de leurs compatriotes.

Le rôle des personnalités et le poids des problèmes de fond

La marginalisation voulue d’une grande partie de l’opinion était-elle imputable à la personnalité et aux traits de caractère des dirigeants en place ? Doit-on mettre tout sur le dos des ambitions et des tempéraments autoritaires, comme on l’a fait à tort à propos du culte de la personnalité de Messali, y voyant la cause de tous les déboires du mouvement national ?

Ce serait une erreur de le croire. La personnalité joue certes un rôle, mais toujours dans les limites d’un contexte, d’un rapport de forces socio-politiques et de mécanismes globaux. Entre autres, le niveau de conscience et les capacités de mobilisation des différentes couches de la population jouent un rôle appréciable et parfois déterminant.

A propos des reproches, fondés ou non, que s’adressent mutuellement Touati- Nezzar et Belaid Abdesselam, si ces personnalités n’avaient pas été au devant de la scène, d’autres personnalités appartenant au même système dominant auraient assumé individuellement ou de façon collégiale les mêmes orientations et méthodes. Seules les modalités, la forme, les détails, le rythme et le calendrier auraient été plus ou moins différents. Ainsi le voulait la logique de fonctionnement d’un système, tourné dans son ensemble vers la domination sans partage sur le champ politique et une répartition discriminatoire des ressources humaines et matérielles, au détriment des travailleurs, des salariés et des couches populaires.

Dès lors que l’Algérie est traitée dans sa base populaire comme l’humble « h’chicha talba ma’icha », à qui on dénie sa place au soleil, elle exprime sa frustration comme elle peut, en silence ou spectaculairement. L’exode des cerveaux et les massives volontés d’évasion désespérées des « harragas », la détresse des populations jeunes et féminines, les émeutes locales à répétition des ruraux ou citadins, l’abstention massive à l’échelle nationale aux dernières législatives, sont des indices flagrants de la non solution des problèmes de vie ou de survie de la communauté nationale.

De ces signaux plus qu’alarmants, on ne trouve pas beaucoup trace, ainsi que des mécanismes de leur genèse, dans les arguments que se sont jetés à la figure les ex-acteurs du « sommet ». Pourtant les carences correspondantes sont significatives et déterminantes. Elles ont modelé et continuent de modeler le sort de l’Algérie. Pourquoi ne pèsent-elles pas lourd dans les préoccupations et les visions par le haut des acteurs technocrates ou bureaucrates, civils ou militaires ? Parce que même lorsqu’en théorie ils sont au fait de ces problèmes, ils agissent en prisonniers de l’engrenage oligarchique et autoritaire qui s’est mis en place à l’indépendance et même avant. Des capacités intellectuelles ou de bonnes intentions ne peuvent rien contre une vision étriquée et élitiste des mécanismes de prises de décision et de répartition des prérogatives de pouvoir.

Les problèmes de pouvoir sont ils insolubles ?

Non pas que la maîtrise des problèmes de pouvoir soit sans importance. Les questions de pouvoir méritent au contraire une grande attention et une autre mentalité. Elles avaient des chances de trouver des solutions viables et plus largement acceptables si elles avaient été énergiquement subordonnées au vécu et au sort des couches populaires, ainsi qu’à une conception large, non clanique et clientéliste de l’intérêt national. Faute de quoi, comme c’est le cas aujourd’hui, les problèmes de gestion et de prérogatives ne peuvent que s’envenimer et déboucher sur des impasses qui discréditent le système, mais sont surtout préjudiciables à l’Algérie.

Il en sera ainsi tant que les responsables continueront à aborder l’exercice du pouvoir de la même façon tronquée et unilatérale, dans l’espace clos et le domaine réservé d’une « famille révolutionnaire », vraie ou usurpée. Une « famille » cooptée et parcourue d’intrigues et de chausse-trapes, mais dans tous les cas dépassée, aveugle et sourde aux synergies et aux contradictions qui font la vitalité d’une nation en évolution. Empêtrés dans leurs querelles intestines, eux et leur système passeront à côté des problèmes de fond, importants pour l’évolution du pays et du monde, tant que leur préoccupation dominante se limitera à celle de conserver ou conquérir le pouvoir pour eux-mêmes ou pour leur clan et clientèle, tant qu’ils plieront les problèmes de fond et leur solution à cette hantise.

Préoccupés dans une telle optique à se faire valoir, à se distinguer de leurs autres collègues ou prédécesseurs jugés moins méritants et performants, ils perdent de vue l’essentiel : les uns et les autres se rejoignent dans l’art et la volonté de domestiquer « leurs » administrés, les soumettre bon gré mal gré à leurs faits accomplis.

Situer la fracture essentielle

Autrement dit, dans une conception démocratique et d’intérêt national, de gouvernement au service de la société, l’exercice du pouvoir n’a rien à voir avec la mentalité et les méthodes de propriétaire ou de patriarche tribal.

Quelles que soient leurs qualités intrinsèques, la coupure délibérée des gouvernants avec leur société, leur autisme portent des coups fatals à la construction nationale. Car celle-ci est par nature une entreprise collective et consensuelle, quelles que soient les différences et contradictions. Le peuple, proclamé par les Constitutions successives comme la plus haute autorité souveraine, renvoie toujours son indifférence ou son mépris à ceux qui dans les faits négligent ou méprisent ses intérêts et sa dignité.

Les protagonistes des polémiques en cours font comme s’ils ignoraient, sous-estimaient ou voulaient éluder ce problème fondamental. Le malentendu n’est pas seulement entre les ex-responsables engagés dans les polémiques. Il est essentiellement entre leurs collectifs pris globalement, et la majorité de l’opinion. S’ils souhaitent aujourd’hui gagner rétrospectivement l’opinion à leurs bilans ou modes de gouvernance respectifs, c’est en grande partie parce cette opinion a massivement pris conscience d’un fiasco. Non seulement du bilan global et objectif des quarante cinq années d’indépendance, mais du fait que le constat négatif est à mettre sur le compte d’une conception du pouvoir qui dans les faits a tourné le dos au sigle officiel : RADP, celui d’une république algérienne théoriquement Démocratique et Populaire. Dans les « hautes sphères », on a oublié depuis 1962 le mot d’ordre des décennies de combat pour l’indépendance : la parole au peuple.

Oubli fatal aux débats de fond nécessaires et balisés par des règles et moeurs démocratiques authentiques. On a remplacé ou dévoyé l’ouverture aux débats par des surenchères démagogiques et des fuites en avant fondamentalistes. Inutile de chercher ailleurs la cause du déferlement de la corruption et des autres maux qui valent à l’Algérie un classement mondial lamentable en matière de développement humain, malgré les ressources matérielles et humaines foisonnantes dont dispose le pays.

Si l’opinion populaire qu’on cherche à prendre à témoin ne veut plus rien entendre de ses dirigeants ou ex-dirigeants, c’est parce qu’elle a subi de leur part un triple rejet des principes et des pratiques démocratiques.

En premier lieu, on a bafoué la démocratie représentative (quel est le crédit national et mondial des élections à l’algérienne ?). Mais aussi la démocratie participative à tous les niveaux (les autorités n’ont cessé de pourchasser les activités associatives et les initiatives collectives ou individuelles les plus légitimes et les plus conformes à l’intérêt général). Enfin on s’est acharné à étouffer la démocratie sociale, avec la régression et le laminage des conquêtes sociales qui avaient honoré l’Algérie durant la décennie 1970 et qui ne demandaient qu’à être améliorées ou même « rectifiées » et réformées, sous le double contrôle de la base et du sommet. Car la démocratie, ce n’est pas les effets d’annonce, c’est le contrôle de la prise des décisions et de leur application par l’ensemble des concernés.

Enseignements d’un constat

Nos gouvernants sont déphasés quand ils brandissent certaines de leurs réalisations ou succès partiels (sur lesquels il serait juste et utile de revenir). Ou encore quand ils s’étonnent de la grogne et de l’hostilité populaires, étendues jusqu’aux couches moyennes de la société. Ils n’ont pas encore compris à quel point le déni de la démocratie réelle peut objectivement contrecarrer les réalisations les plus authentiques et subjectivement discréditer, dévoyer et décourager les intentions les meilleures.

Le mal du déni de démocratie dépasse le cadre des milieux parvenus au pouvoir par les moyens que l’on sait. Il est plus profond et atteint en fait de larges secteurs du champ politique, y compris ceux qui se réclament de l’opposition. Les cercles dirigeants du moment ont toujours exploité ce fait, en attisant les divisions, les dévoiements idéologiques et les velléités hégémonistes de divers groupes d’opposants. Sous des oripeaux idéologiques contradictoires, il s’est produit sur ce thème des convergences au sein des différents secteurs du pouvoir et des oppositions vraies ou factices. Les uns ont dénoncé la démocratie comme un « koufr » étranger à l’esprit de l’islam, à la morale et à la culture de leur pays. Ils ont traité sciemment ou inconsciemment ses défenseurs d’antireligieux et de francophiles, Tandis que d’autres, y compris parmi ceux qui se réclament de la laïcité, ont considéré la revendication démocratique comme un luxe réservé aux pays « riches » ou « civilisés ».

Ce n’est pas un hasard si en 1990, année cruciale où se sont opérées des décantations et recompositions politiques contre-nature, ces mêmes milieux peu sensibles à la revendication démocratique, ont diabolisé chacun à leur façon la revendication sociale. Des courants se réclamant de l’islamisme ont prôné un pseudo-syndicalisme soumis à l’affairisme, niant totalement les intérêts et différenciations de classe. Quant aux autres, il s’en est trouvé parmi eux qui ont associé la pseudo-modernité dont ils se réclamaient, à une prétendue nécessité de bloquer toute action revendicative sociale et syndicale, sous prétexte qu’elle serait une diversion aux efforts contre la montée des courants intégristes. Ne se contentant pas de le proclamer, ils ont systématiquement contrecarré sur le terrain les mouvements revendicatifs issus de la base, parfaitement légitimes et clarificateurs.

C’était le meilleur cadeau fait, d’une part à la démagogie populiste des courants islamistes les plus agressifs, d’autre part aux milieux du pouvoir impliqués dans l’affairisme et la corruption, rôdés dans la répression antisyndicale et antipopulaire, fermant même les yeux sur la démagogie des activistes intégristes pour les pousser à la faute grave et à l’aventure. Certains « modernistes » dénonceront bien plus tard le caractère « rentier » du système des « décideurs ». Dénonciation tardive, plus par déception et alignement opportuniste sur des clivages et luttes de clans au sommet que par retour aux convictions premières qu’ils avaient hâtivement délaissées ou même violemment réprouvées comme étant des expressions d’archaïsme.

Le coup a été dur, il a désorienté et divisé les foyers de résistance sociale et démocratique traditionnels, malgré nombre d’initiatives et d’actions courageuses des bastions de cette résistance, comme les grands complexes de la sidérurgie et des industries mécaniques, les travailleurs des ports, la paysannerie de plusieurs régions, les comités de jeunes chômeurs, les comités pour les droits des Femmes, les intellectuels dénonçant la torture et les atteintes aux droits de l’Homme etc.

A partir de ce qui précède, on peut dans les conditions critiques présentes se poser la question. Dans les polémiques récentes au sommet, que signifie l’absence de référence à la grave carence démocratique et sociale et à son lien avec les problèmes de pouvoir ? Que cherche à justifier cette absence, comme si c’était un fait normal auquel la société devrait s’habituer ? A quoi vise-t-elle ou peut-elle aboutir ? Ne va-t-elle pas servir une fois de plus pour les uns ou les autres des clans rivaux à justifier de pseudo alternatives institutionnelles non démocratiques ou même de changements anti-démocratiques ? Quels qu’en soient les auteurs, on les présentera comme toujours comme le seul recours pour le salut d’une Algérie épuisée par les épreuves et les mauvaises gestions passées !

Au total, les protestations et les réactions subjectives ne suffisent pas à faire prévaloir les bonnes solutions. Elles ne peuvent pas à elles seules limiter les effets destructeurs des appétits de pouvoir d’où qu’ils viennent, quand le pouvoir est conçu en coupure avec les aspirations et besoins de la société. Les solutions, y compris les ruptures nécessaires, ne peuvent surgir que d’un double mouvement convergent : l’un issu des sphères plus réalistes et plus ouvertes dans les cercles institutionnels et l’autre issu des couches de la population ayant acquis la capacité de se mobiliser avec un niveau de conscience à la hauteur des changements positifs souhaités et nécessaires.

Le débat pour un renouveau national reste possible

Les leçons concrètes de l’expérience sont de nature à favoriser ces évolutions. Aussi les déballages actuels peuvent s’avérer utiles à la refondation de la vie politique, mais seulement en s’appuyant sur les enseignements du réel. Bien que ces « règlements de comptes » apparents évacuent la question centrale de la démocratie et du social, ce qui est une faiblesse essentielle, ils fournissent même à leur insu quelques repères objectifs qui méritent d’être mis enfin énergiquement à l’ordre du jour. Les thèmes essentiels sont ceux liés aux stratégies économique et sociale de développement. Les deux stratégies sont étroitement liées, aussi bien dans un environnement international dominé par la main de fer de la haute finance mondialisée, que dans les contexte nationaux pollués par les marginalisations antidémocratiques et l’instrumentalisation des sensibilités identitaires légitimes des populations.

Depuis l’indépendance, ces problèmes ont suscité des interrogations dans l’Algérie profonde soucieuse de préserver un cadre d’existence vivable. Ces justes préoccupations ont été contrecarrées et dévoyées par les luttes intestines que les dominants allument sur le dos des populations avec l’effet de réduire leurs luttes légitimes à des grognes sans impact et des révoltes improductives. Des réponses utiles peuvent surgir à travers des débats dont l’enjeu pour une fois ne serait pas de donner raison à X contre Y ou de cautionner l’alignement inconditionnel sur des personnalités ou des clans. La gravité de la situation incite à aller au fond des choses, à dépasser les susceptibilités et les heurts du passé non pour en ignorer les erreurs mais pour faire prévaloir les analyses et les solutions les plus conformes à l’intérêt général.

Ce genre de débats est devenu possible malgré l’obstruction de cercles qui s’accrochent à l’illusion de cacher le soleil avec un tamis. L’expérience nationale et mondiale a commencé à apporter des matériaux irréfutables aux interrogations restées à ce jour sans réponse. Le débat restera stérile s’il est circonscrit au ping-pong des notables. Il peut au contraire réellement fructifier en actions porteuses autour des vrais problèmes, éclairant les luttes et éclairés par elles, faisant reculer les motifs de scepticisme et de résignation.

Je voudrais comme exemple encourageant, citer parmi d’autres de plus en plus nombreux, celui de l’action récente des travailleurs et syndicats d’El Hadjar. Ce complexe industriel, avec d’autres entreprises et chantiers d’Algérie, n’a cessé d’être un phare dans les luttes pour l’édification et la justice sociale depuis l’indépendance, Il vient à nouveau malgré sa privatisation, de proclamer dans les faits que l’Algérie, ses biens, sa population et ses espoirs ne sont pas à vendre au bazar des multinationales.

Les ressources nationales et le travail humain doivent être honorés à leur juste valeur et non jetés en pâture à la voracité des affairistes nationaux et internationaux. Il n’y a pas de développement économique et de cohésion nationale sans démocratie sociale et respect du monde des travailleurs. L’Algérie a droit à une stabilité démocratique porteuse de bien-être matériel et moral.

Quel avenir ?

Ne devrait-on pas méditer un épisode crucial de notre histoire contemporaine ? L’événement a marqué en octobre 1988 une bifurcation néfaste quand les espoirs pointaient sérieusement de mette fin à l‘aberration du système étouffoir de liberté et de prospérité instauré à l’indépendance.

En quoi a consisté le choix maléfique imposé par le système pour se survivre ? Quelle logique profonde s’est-elle aggravée à ce moment précis jusqu’à transformer l’Algérie en proie impuissante du brasier où elle allait tomber sous peu ? Comment les clans rivaux au sommet ont-ils cru trouver une issue à leurs déchirements ?

Ils ont décidé de frapper un mouvement de masse syndical, celui des milliers de travailleurs conscients, organisés, disciplinés de la zone industrielle de Rouiba-Reghaïa et de réprimer sauvagement « à titre préventif » les dizaines de cadres syndicaux actifs de l’Algérois, parce qu’ensemble ils avaient projeté une puissante marche pacifique des travailleurs en grève sur Alger. Ces clans rivaux au sommet ont préféré dans le même temps miser et spéculer sur le déploiement destructeur de quelques centaines d’adolescents dépolitisés qu’ils ont déchaîné contre les établissements publics (on aurait aimé que les déballages publics apportent quelque lumière nouvelle sur ces évènements).

On connaît les enchaînements diaboliques ultérieurs. Les centaines de jeunes victimes mitraillées en ces journées d’Octobre n’ont été qu’un sinistre et minime prélude des années à venir. Comment aurait évolué l’Algérie si les mentalités dominantes au pouvoir et les capacités de mobilisation consciente de la société avaient été autres ? N’est-il pas temps de dire à tous les niveaux de l’Algérie : Halte aux apprentis sorciers sur le dos de la nation ! Une fois de plus, préparons notre société à reprendre la parole et à mieux s’en servir ! Oeuvrons et apprenons ensemble à l’école de la vraie radicalité. Non pas celle qui se polarise sur les violences verbales ou autres et s’arrête au constat des fléaux spectaculaires qui frappent le pays. Faisons progresser la radicalité qui se consacre à l’action unie pour dévoiler les causes des maux et en extirper les racines,

Espoirs sans lendemains ? Notre peuple et ses acquis, y compris nos expériences douloureuses, n’en sont-ils pas dignes ? Il y a quelques mois encore, qui croyait que nos voisins de Mauritanie allaient réaliser un début de percée démocratique avec sagesse et de façon dynamique ? On est certes loin de la vague de fond des peuples de l’Amérique latino-indienne. Mais ces derniers n’avaient-ils pas connu eux aussi durant des décennies des problèmes similaires aux nôtres ?

Sadek Hadjerès , 24 aout 2007


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