Mercredi 11 juillet, la Picharlerie a été expulsée et totalement rasée.

reçu de Patrick Mignard
samedi 4 août 2007
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Cette maison, perchée dans les montagnes cévenoles du Sud-Lozère, était squattée depuis le printemps 2002. Située sur la commune de Moissac-Vallée-Française, elle avait été abandonnée dans les années 1930 par ses derniers habitants, dans un contexte général d’exode rural.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la Picharlerie connut un second souffle. L’endroit, comme d’autres fermes perdues dans cette végétation de maquis, se prêtait à merveille à la résistance à l’occupant nazi et ses supplétifs français. Un maquis-école y fut fondé. Entre 1943 et le printemps 1944, de nombreux « bandits », comme on les appelait alors, s’y retrouvèrent : des réfractaires au STO, de très jeunes combattants, des antifascistes allemands, et bien d’autres. Des membres du maquis Bir-Hakeim, en grande partie liquidé sur le causse Méjean avec l’étroite collaboration du préfet de Lozère Roger Dutruch, s’abritèrent également à la Picharlerie. En avril 1944, depuis la crête de Saint-Etienne-Vallée-Française, les nazis et les forces collaborationnistes attaquèrent ce flanc de montagne. Le Ginestas, maison toute proche de la Picharlerie, porte encore les marques de tirs d’artillerie lourde.

A nouveau, le lieu sombra dans l’abandon. Un incendie ravageur au cours de l’été 1976 paracheva l’œuvre du temps. Ce sont des ruines à peine visibles sous la végétation, -sans un toit, avec des arbres poussant dans les murs et de nombreux bancels effondrés-, que nous avons trouvées au printemps 2002. Nourris, comme d’autres avant nous, d’un esprit de résistance à l’air du temps, nous avons décidé à quelques-un/es d’occuper le lieu et de le réhabiliter avec les moyens du bord, d’y faire des jardins, d’en dégager les fruitiers asphyxiés, d’y poser des ruches,... Chacun put voir se redessiner la maison et ses terrasses à travers la dense canopée.

Nous avons entrepris de multiples travaux, aidés par le réseau d’amis et de camarades tissé dans d’autres lieux, au cours d’autres expériences, mais aussi, très vite, par des voisins et habitants de la vallée. Beaucoup sont devenus des habitués de la Picharlerie renaissante et de ses rendez-vous : chantiers collectifs, projections cinéma en plein air, soirées pizza, bibliothèque et fanzinothèque, etc. Des personnes d’horizons et d’origines variés se sont croisées. Le lieu est devenu un endroit de partage, de mélange, certes en marge des réseaux existant en Vallée-Française, mais très riche pour ses occupant/es et tous ceux qui y montaient, bravant plusieurs kilomètres de piste accidentée. La Picharlerie occupée était connue de dizaines de personnes, bien au-delà des frontières de l’Hexagone, animées la plupart par un esprit de contestation du meilleur des mondes qu’on veut nous faire avaler. Un monde morne, toxique, pétri d’inégalités, de guerres « chirurgicales » et d’opérations policières à tout bout de champ ; un monde glissant sûrement vers une société de contrôle total où ceux qui ne rentrent pas dans le rang sont des terroristes potentiels, et où ceux qui possèdent tout ont toujours raison.

C’est sans doute mus par cette dynamique globale de répression que le préfet de Lozère, la mairie de Moissac et le propriétaire n’ont pas lésiné sur les moyens pour se débarrasser des affreux trublions que nous sommes.

Après un premier procès à l’issue duquel, en mars 2007, le pasteur Freddy Dhombres est débouté de sa plainte – n’ayant pu fonder ses accusations contre les deux personnes assignées -, une seconde procédure est engagée, expéditive celle-là. En trois semaines à peine, sans que nous soyons au courant, l’expulsion des occupants est prononcée et organisée depuis Mende. Et c’est fort de son droit de propriétaire que le pasteur, dans une action menée tambour battant par les représentants de l’Etat, a demandé que soit rasé la maison, réduisant à un tas de décombres fumants plusieurs siècles d’histoire, un haut lieu de résistance, et un lieu notoire d’habitat et d’activités. Le Préfet proposait, outre le tracto-pelle, la dynamite, ou bien de faire murer la maison. Ensemble ils ont choisi le bulldozer, symbole d’une politique de guerre bien connue, plutôt que de courir le risque que l’endroit serve à nouveau de refuge, à nous ou à d’autres. Un engin est réquisitionné pour l’occasion, et son propriétaire prévenu quelques jours à l’avance. Lui aussi aurait pu refuser cette sale besogne...

Le mercredi 11 juillet, au petit matin, les forces de l’ordre se déploient en grand nombre dans la Vallée-Française, quadrillant les routes et contrôlant les différents points d’accès à la Picharlerie (Moissac, Sainte-Croix, Saint-Etienne, Saint-Martin de Lansuscle). Tout au long de la journée, de nombreuses personnes et des véhicules se font contrôler dans la vallée. En outre, les ondes sont brouillées dans le secteur, empêchant les communications de téléphones portables - le but manifeste de ces différentes opérations étant d’empêcher tout mouvement de solidarité. Pendant ce temps, 7 fourgonnettes de gendarmes, des motards et un engin de destruction massif montent là-haut et entreprennent de tout raser (clède, four à pain, magnanerie, etc.). Il ne reste plus des bâtiments qu’un tas de pierres de 50 mètres de long sur quelques mètres de large. La maison de la Picharlerie est aujourd’hui rayée des cartes.

Dès le lendemain, la solidarité s’organise. Un chantier a lieu afin de sortir des gravats quelques affaires. Des personnes affluent, nous témoignant sous des formes multiples leur sympathie. Dans la vallée, c’est l’émoi et l’incompréhension. En plus d’avoir délogé des squatters, ils ont rasé un lieu de mémoire. Des élus s’en mêlent ; des anciens crient leur indignation : on a détruit une partie de leur passé. Et elle est bien dans l’air du temps, cette politique de table rase du passé. En finir avec Mai 68, bien sûr, mais aussi avec tout ce qui rappelle que des hommes et des femmes se sont battus et se battront pour une certaine idée de la liberté, contre l’oppression, quelle qu’en soit la couleur ou la patrie. L’armée de l’ombre, après tout, n’était pour beaucoup à l’époque qu’un ramassis de terroristes...

Pour une partie de la population locale, cet acte ignoble est bien compris comme le signe avant-coureur d’une accélération de la répression. Cette opération est le signal fort d’une détermination à écraser toute forme de contestation radicale, et plus largement tout ce qui déborde du cadre bien réglé des institutions. Le squat est pour nous une critique en acte des inepties de ce monde : ici comme en zone urbaine, des logements, des terres sont laissés en friche et dépérissent. Hormis la période du maquis, cela faisait plus de 70 ans que la Picharlerie était désertée et inculte. Il en est de même pour la Carrière, maison occupée de 2001 à 2003, puis expulsée. Son propriétaire n’en a jamais rien fait et n’en fera jamais rien. La Carrière s’effondre lentement ; elle disparaîtra un jour. Freddy Dhombres, obscurantiste pour le coup, a choisi quant à lui de voir la Picharlerie rasée et morte, plutôt qu’occupée et vivante. Et c’est conforme à l’ordre des choses, car il a la légitimité sacrée que lui confèrent ses titres de propriété, aussi vides et stériles soient-ils. Nous avons, contre cette raison absurde et contre la loi qui la garde, choisi de remonter ces ruines et d’en travailler les bancels, comme ce fut fait pendant des siècles sur ce flanc de montagne. Ainsi nous nous sommes appropriés des savoir-faire, des connaissances et un rapport aux choses qui font grincer les rouages implacables de cette société marchande.

Une telle opération de police et de destruction est aussi symbolique d’un rapport de forces qu’on veut nous faire éprouver jusqu’ici, dans des zones jusqu’alors quelque peu épargnées par le vent brutal de réaction qui balaie le pays et les esprits. Dans cette logique, les squatters sont bien sûr les premières cibles, les plus aptes à cristalliser un consensus contre eux. Mais de nombreux habitants se sentent désormais concernés. Car l’offensive vise progressivement mais sûrement toutes les formes d’habitat hors-norme ou précaires, et toutes les formes de vie dites "alternatives", aussi protégées se sentent-elles par des bribes de légalité. A quand les pelleteuses qui rasent les cabanes, les services sociaux qui enlèvent leurs enfants aux parents, les expulsions pour manquement à la raison sanitaire et à l’harmonie paysagère de dépliant touristique, les petits fascistes locaux qui mettent le feu aux habitations, ... ? Ces pratiques existent déjà, ici ou ailleurs. Elles pourraient bien se généraliser et devenir la règle. La lutte contre la cabanisation n’est plus cantonnée aux Pyrénées-Orientales ; des documents concernent le littoral du Languedoc-Roussillon, peut-être d’autres régions ou départements. Hormis la question de l’habitat et de l’usage des terres, c’est toute la politique de mise au pas d’une partie de la population qui s’affiche avec fracas à travers ce piteux exploit. Certains trépignent sans doute de joie à l’idée que soient passées au karcher les montagnes. Les laisserons-nous faire ? Rentrerons-nous dans le rang, à force de pressions et de résignation, de sentiment d’impuissance face aux multiples offensives contre le désir de liberté qui nous anime, non pas cette liberté vendue par les agents de voyage ou accolée aux forfaits de téléphonie, mais celle qui fait courir les êtres à travers les siècles ?

LA PICHARLERIE. COMPTE RENDU DE LA REUNION DU MARDI 17 JUILLET 2007

Profondément choqués par l’expulsion des occupants de La Picharlerie, hameau de la commune de Moissac Vallée Française abandonné depuis environ 70 ans, et la démolition expéditive de ce site historique survenues le mercredi 11 juillet 2007, des élus et habitants de la communauté de Communes des Hauts-Gardons se sont réunis mardi 17 07 à 21h. Plus d’une cinquantaine de personnes venues de toute la Lozère et même du Gard étaient présentes à cette réunion, et parmi elles : Jean Bonijol, président des Anciens Combattants de la Résistance, qui fut l’un des résistants du Maquis-Ecole de la Picharlerie en 1943-1944. Dany Rouveyre et Hervé Fumel du Groupe Départemental des Amis de la Résistance, André Gaujac et François Rouveyrol du Club Cévenol. Marie-Claude Monod, Présidente de l’Association Cultuelle de l’église réformée de Ste Croix Vallée, Française.Jérémie Duval, pasteur à Ste Croix. Claude Faïsse, Conseiller Général du canton de Barre des Cévennes. De nombreux élus de la Communauté de Communes des Hauts-Gardons dont quatre maires : Jean-Max André, Annie Goiset-Pascal, Michèle Manoa et Hubert Pfister. Des élus d’autres communes cévenoles. Des représentants des occupants expulsés de la Picharlerie.

Un premier tour de table a permis de mesurer l’incompréhension et la révolte de tous devant la violence de l’intervention décidée par le Préfet, et fait émerger le besoin d’informations les plus précises possibles sur les faits et leurs causes. On s’efforcera au cours de la réunion de permettre à toutes les sensibilités de s’exprimer afin de couper court aux rumeurs naissantes et de répondre à ce besoin.

Deux occupants du site détruit ainsi que d’autres intervenants informés permettent ensuite de reconstituer un historique des faits :

Au printemps 2002 s’installent sur le site un groupe de personnes qui ont fait le choix de rendre la vie à des terres et lieux d’habitation abandonnés à la stérilité ou l’usure du temps. Ils rencontrent peu de temps après un des propriétaires en indivision, Freddy Dhombres, qui leur fait part, sans agressivité, de sa volonté de garder le hameau pour sa famille.
L’été suivant, un arrêté d’interdiction d’habitat (pour cause de sécurité ?) aurait été pris par la Mairie de Moissac Vallée Française concernant les bâtiments de La Picharlerie. Il y a quelques mois, par rachat des parts, Freddy Dhombres devient le seul propriétaire des lieux et l’impression persiste de sa volonté de les restaurer. En 2007, il engage une première procédure d’expulsion dont il est débouté pour vice de forme : les personnes désignées par la procédure nominative étant domiciliées ailleurs que sur le site. D’autre part, suite à la visite de M. Meissonnier, huissier à Mende, au cours de laquelle les occupants du lieu ont refusé de décliner leur identité, une nouvelle procédure d’expulsion est engagée, mais les occupants du lieu présents à la réunion précisent n’avoir eu aucune notification officielle de décision de justice de la part du Tribunal, de la Préfecture, ni de la Mairie de Moissac.

Le mercredi 11 juillet à « 7h du matin, les forces de l’ordre se déploient en grand nombre dans la Vallée Française, quadrillant les routes et contrôlant les différents points d’accès à la ’Pich’ (Moissac, Sainte Croix, Saint Etienne, Saint Martin de Lansuscle). Tout au long de la journée, de nombreuses personnes et des véhicules sont contrôlés dans la vallée. Pendant ce temps, sept fourgonnettes de gendarmes, des motards et un engin de destruction (pelleteuse) » réquisitionné « montent là-haut et tout est littéralement rasé. Il ne reste plus des bâtiments qu’un tas de pierres de 50 mètres de long sur quelques mètres de large.... ». (Récit internet de l’un des occupants).

M.Sunt, présent à la réunion, qui avait été sollicité comme conciliateur par l’association Abraham Mazel et avait rencontré Freddy Dhombres confirme la volonté sincère de celui-ci de restaurer les lieux pour sa famille, mais s’étonne qu’il n’y ait pas eu de notification officielle de l’expulsion et considère que l’intervention de la Préfecture a été excessive. En effet, à plusieurs reprises au cours de la réunion se posera la même question :
Pourquoi et comment un arrêté d’expulsion s’est-il si rapidement transformé en destruction totale du site ?

Certains présents suggèrent que le propriétaire, mal conseillé par son entourage, et subissant des pressions dans un contexte social très tendu se soit résigné à la destruction du lieu, trois possibilités d’action lui ayant été données par la Préfecture : murer, dynamiter ou démolir avec une pelleteuse. D’autre part, il lui aurait été dit par la Mairie de Moissac que le permis de construire pour rénovation ne serait jamais accordé.

Claude Faïsse, Conseiller Général, bouleversé à la nouvelle de la démolition, lit le courrier qu’il a adressé aux Préfet et sous-Préfet de Lozère « ... Au moment même où les associations des anciens de la Résistance vont élever une stèle en souvenir de ceux qui prirent le maquis à la Picharlerie, la destruction de cette maison... est une injure à leur mémoire et à leur courage. Elle sera douloureusement perçue par les survivants et par tous les cévenols... ». Selon lui, cette destruction « n’est pas une erreur, c’est une faute ». Il a également alerté le Président du Conseil Général.

Jean Bonijol, venu de Mende pour la réunion, évoque ensuite brièvement ce qu’a été pour lui le maquis école de la Picharlerie. Adolescents hors-la loi réfractaires, ils ont fait « un sérieux pari de l’espérance quand ils sont entrés dans la clandestinité », en abandonnant famille et travail. Son témoignage émouvant fait référence aux familles André de Gabriac et d’autres qui ont accueilli les jeunes réfractaires. Il raconte les activités du maquis école et le peu de moyens dont il disposait, précisant que beaucoup de résistants (Bir Hakeim entre autres) sont passés dans ce lieu de ce fait inscrit dans la mémoire d’un grand nombre.

Des occupants expulsés du lieu expriment alors leur attachement à ce passé et leur conscience de cette mémoire, certains voyant un lien entre la résistance des maquisards à l’ordre Pétainiste de l’époque et leur propre résistance. L’un d’entre eux ajoute qu’ils travaillaient récemment à la traduction de la biographie d’un antifasciste allemand ayant séjourné à la Picharlerie. Madame Rouveyre rappelle que si le ’squatt’ est un acte de résistance, c’est aussi un acte illégal. Après discussion, un élu de Saint Frézal de Ventalon déclare que « c’est l’excès de répression contre les squatteurs qui a détruit la Picharlerie ». Mme Rouveyre fait savoir que le Bureau National de leur association sera informé des faits et que la hâte avec laquelle la destruction est intervenue, interdisant toute médiation, sera clairement notifiée.

Certains participants à la réunion se demandent si cette démolition n’est pas le signe avant-coureur d’une volonté de faire disparaître d’autres lieux d’habitats précaires dans la région, et voient un lien possible entre ce qui s’est passé à la Picharlerie et le climat d’intimidation et d’insécurité (actes de violence : vols, dégradations et destructions de véhicules ciblés contre les nouveaux arrivants) qui sévit dans nos vallées depuis quelque temps.

Pour répondre aux différentes questions restées sans réponse, et marquer la mobilisation des participants, diverses propositions sont alors faites :

- Rassemblement à la Picharlerie.
- Culte à la Picharlerie.
- Diffusion d’une expo photos, films et textes sur l’événement. Hubert Pfister propose le temple de Saint Martin de Lansuscle.
- Délibération commune prise par les Communes et la Communauté de Communes concernées.
- Communiqués de presse.
- Plainte déposée pour avoir accès au dossier à la Préfecture de la Lozère.
- Interpellation de la Préfecture pour trouble de l’ordre public occasionné par la violence et la soudaineté de l’opération (au cours de laquelle, par exemple, la téléphonie mobile était brouillée sur la zone).

Ce compte-rendu n’est pas exhaustif de tout ce qui s’est dit au cours de la réunion, mais il se veut le plus fidèle possible. Un enregistrement complet de cette réunion a été fait et existe sous forme de CD MP3.

A suivre sur : www.yurtao.canalblog.com & auvergne-indymedia.org


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