Bonne fête, papa

lundi 17 juin 2019
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Par Anne Roumanoff

Quand on est petite, on trouve son papa merveilleux. Il est beau, il est fort, il est intelligent, il a les yeux qui se plissent quand il rit. On veut lui plaire absolument. D’ailleurs on se mariera avec lui quand on sera grande. Il a toujours raison de toute façon. Il nous porte sur ses épaules, il court pour nous faire peur, on crie et il rigole. On se roule dans l’herbe. Il nous tient la nuque pour qu’on apprenne à faire du vélo sans les petites roues. On dit "Mon papa à moi" et on se sent forte. On lui donne un dessin gribouillé au feutre de toutes les couleurs et il s’extasie qu’on ait réussi à écrire son prénom en lettres bâtons.

Il dit "Moi, ma fille…" et après il y a toujours plein de compliments. On se sent princesse et, lui, c’est notre roi. On apprend à lire vite parce qu’on sent que ça l’épate. On lui offre toutes sortes de cadeaux home made pour la Fête des pères et à chaque fois il nous félicite. Un cendrier moulé avec notre main, un vide-poche en papier mâché, un foulard avec son prénom marqué au feutre indélébile, un mouchoir avec ses initiales, un poème que la maîtresse nous a dicté avec une couleur différente pour chaque lettre.

Après on grandit et on commence à dire "mon père" d’un air las. "Mon père me saoule", "Mon père comprend rien à rien", "Mon père est d’une autre époque", "On peut jamais parler avec mon père". On lui trouve toutes sortes de défauts, presque que des défauts en fait. La lune de miel est finie. Les portes claquent. On peut passer un repas entier sans lui adresser la parole. On a l’impression qu’il nous critique tout le temps.

On ne travaille pas assez, on n’a pas d’assez bonnes notes. On se maquille trop. On rentre trop tard. On sort trop souvent. On dépense trop d’argent. Notre chambre est un vrai bordel. On ne prend pas soin de nos affaires. On fréquente n’importe qui. On fait tout le temps la gueule. La princesse est déchue et le roi est tombé de son piédestal.

Un jour, on quitte la maison. On pense que comme on est grande on peut se passer de lui, on croit même qu’on n’a presque plus besoin de le voir. Ou alors seulement de temps en temps pour les fêtes de famille où on va en traînant la patte. Il ne critique plus nos choix ouvertement, mais on sent bien quand il nous désapprouve même s’il ne dit rien.

Sa voix est plus douce, son regard sur nous, plus paisible. On apprend qu’il est fier de nous, il l’a même dit à son boucher qui nous l’a répété. On continue à lui faire des cadeaux pour la Fête des pères, parfois un pull, une eau de toilette, un déjeuner au restaurant, parfois juste un coup de fil. Parfois on dit "Je t’aime, papa" machinalement, sans y penser, avant de raccrocher, parfois on oublie.

Il est un peu voûté, il marche plus lentement. Un jour, il a un souci de santé. Un vrai gros souci. On n’arrive pas à le croire. Notre père si fort, indéboulonnable, va vivre éternellement, c’est obligé. On est plus attentive d’un coup. On se demande si on lui a assez dit qu’on l’aimait. Ça le fait sourire, notre soudaine attention à son égard. On demande : "Tu te rappelles, papa, quand on se roulait dans l’herbe quand j’étais petite ?" Il nous serre la main pour nous répondre et nous sourit avec les yeux. Il ne peut plus trop parler, il a des tubes partout. Ce qui est vraiment embêtant quand son père n’est plus là, c’est qu’on ne peut plus jamais dire "Bonne fête, papa."

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