François de Rugy n’a décidément rien compris !

lundi 29 juillet 2019
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« Jamais homme noble ne hait le bon vin : c’est un apophtegme monacal. » (Rabelais, 1534)

Par Sylvain Rakotoarison

L’indiscrétion a été diffusée dans tous les médias. Le Premier Ministre Édouard Philippe, qui est sur tous les fronts, et en particulier celui des EHPAD en pleine canicule, a trouvé le temps, ce jeudi 25 juillet 2019, de déjeuner "discrètement" avec l’ancien Ministre d’État démissionnaire François de Rugy. Et depuis quelques jours, il y a une rumeur surréaliste qui court. François de Rugy pourrait revenir au gouvernement. On sait bien à quoi sert une rumeur. Elle sert à tester, à sonder l’environnement médiatico-politique. Des carrières ont été faites et défaites par ce genre de sondes. Un flop, et on oublie. Un enthousiasme, et c’est acté. Ici, on serait plutôt dans le flop.

La journée importante a été le mardi 23 juillet 2019. Une journée très mal venue dans le calendrier, comme s’il n’y avait pas des sujets d’actualités plus importants, comme la désignation de Boris Johnson, nouveau Premier Ministre du Royaume-Uni, ou encore la venue de Greta Thunberg au Palais-Bourbon, le vote l’après-midi des députés pour la ratification du CETA, et toujours cette seconde canicule de l’été, en pleine montée des températures (et inquiétude pour les plus fragiles ou inconscients, un jogger est mort parce qu’il courait en plein soleil). C’était précisément ce jour qui a été choisi, très arbitrairement, pour rendre deux rapports, celui du secrétaire général de l’Assemblée Nationale sur les dîners à l’Hôtel de Lassay de François de Rugy lorsqu’il était au perchoir, et celui du secrétaire général du gouvernement sur les travaux réalisés dans l’appartement de fonction. Matignon voulait aller vite pour en finir avec "l’affaire De Rugy", mais Édouard Philippe n’avait pas prévu que l’intéressé allait démissionner encore plus rapidement (ce qui montre ainsi la faible résistance psychologique face à une crise, on peut comparer avec François Fillon dans l’excès contraire).

Disons-le clairement, ce sont des rapports qui n’ont pas beaucoup d’intérêt. On le savait, du moins, on se doutait bien, que François de Rugy n’avait commis aucun acte illégal. Pour autant, la démission de François de Rugy était raisonnable et nécessaire, et son retour au gouvernement serait pire qu’une non démission. Il ne serait cependant pas le seul dans ce cas, Bernard Tapie a été réintégré au gouvernement de Pierre Bérégovoy après avoir démissionné à cause d’une affaire judiciaire (il y a un côté cocasse, lui qui voudrait se comparer à Pierre Bérégovoy "jeté aux chiens", à finir Bernard Tapie). Oui, il y a une forme d’injustice à avoir été la cible d’un média particulièrement hostile non seulement à ce ministre mais aussi à la démocratie représentative dans son ensemble. Mais quelle erreur de vouloir se victimiser contre un site Internet. Dans le combat entre une personnalité politique et un journaliste, le journaliste gagnera toujours, et c’est heureux. C’est le principe du contre-pouvoir. C’est d’autant plus heureux quand le journaliste n’a rien publié d’inexact. Si l’on n’a pas le cuir assez épais pour faire de la politique, il faut choisir une autre voie pour sa vie.

Dès le début de l’affaire, François de Rugy s’est très mal défendu. Il a voulu montrer qu’il n’avait pas outrepassé la loi alors que le problème se situait sur le plan moral et pas sur le plan juridique. C’est là le tort principal de François de Rugy qui a eu l’indécence de venir pleurer pendant dix minutes sur un plateau télévisé, au journal de 20 heures sur France 2 le mardi 23 juillet 2019. Il a expliqué qu’il était "blanchi", que l’affaire n’aurait même pas dû exister, mais les rapports dont il s’est vanté, qui parlent d’absence d’irrégularité, dénonce pourtant "en même temps" des manquements à la déontologie (comment ne pas parler d’irrégularité, qui est, somme toute, un mot léger et peu pénalisant ?). Ainsi, trois dîners ont quand même été épinglés comme étant des dîners à finalité familiale ou amicale, mais certainement pas professionnelle. François de Rugy a annoncé qu’il allait les payer (selon certains, chaque repas aurait coûté environ 2 000 euros, ce qui n’est pas Byzance).

Malheureusement pour l’ancien ministre, le fait qu’il ait précisé leur remboursement, loin d’apaiser l’affaire, n’a fait que confirmer que Mediapart a eu raison de publier son "enquête" : en effet, sans lui, le Président de l’Assemblée Nationale aurait dîné trois fois aux frais de la République (donc des contribuables) alors qu’il s’agissait juste de passer de manière privée la fête de Noël ou de la Saint-Valentin sans objectif professionnel. La conclusion qui s’impose est donc le contraire de ce qu’aurait voulu l’ancien ministre : heureusement que ce site de journalistes existât ! En fait, toute sa défense l’a plombé systématiquement. Les premières réactions (sur BFMTV le 12 juillet 2019) ont été catastrophiques. On lui a reproché de manger du homard aux frais de la République. Première ligne de défense : je ne supporte pas les fruits de mer. Ou encore, je n’aime pas le caviar, ou encore, le champagne me fait mal à la tête. Quelle réponse ! On aurait alors tendance à dire : et en plus, il n’en mange ou n’en boit pas ! Pourtant, les dîners ont bien eu lieu, les aliments ont bien été consommés. Comment s’enfoncer tout seul ? Edwy Plenel a dû jubiler.

Quant à sa démission, il n’aurait pas obtenu à temps ses relevés bancaires pour prouver qu’il a effectivement payé de sa poche ses cotisations à son parti en 2015. Lui, le numéro deux du gouvernement, n’a pas la possibilité que possèdent avec leur banque de nombreux simples citoyens à l’ère du numérique, on croit rêver comme justification ! C’est du vaudeville que la victime alimente elle-même. De plus, dire que c’était juste une "avance sur trésorerie", cela ne peut avoir qu’un effet dévastateur dans "l’opinion publique". Il faudra le dire à la justice et aux employeurs lorsqu’ils découvrent qu’un employé a fait cela dans son entreprise (il semblerait d’ailleurs que l’ancien et futur député a arrêté ce genre d’avance seulement lorsque le déontologue de l’Assemblée a énoncé explicitement qu’il ne fallait plus payer les cotisations de parti avec l’indemnité de frais de représentation).

Oui, François de Rugy a le droit de penser que c’est injuste d’être ainsi attaqué car ce n’est que la pratique normale de celui qui était le quatrième homme de l’État. Il n’y avait rien de choquant… pour lui. Même les travaux de rénovation de l’appartement ne seraient pas choquants, car aucun travaux n’avaient été fait depuis une quinzaine d’années (cependant, quinze ans, est-ce si long ?). On parle des Monuments de France, ce qui peut expliquer le coût élevé de la moindre rénovation. Cependant, épinglé encore, un dressing à 17 000 euros, ce qui fait une année de rémunération net pour de nombreux Français, cela fait cher pour un appartement habité seulement pendant quelques mois. Édouard Philippe a même signé dès le 23 juillet 2019 une circulaire pour rendre obligatoire l’autorisation du secrétaire général du gouvernement en cas de travaux supérieurs à 20 000 euros. Ce qu’on pourrait contester, c’est le principe même que le ministre ou la personnalité politique soit celle qui décide des travaux de rénovation, alors qu’il n’est que locataire et pas propriétaire. Le propriétaire, c’est l’État (et donc les Français), cela devrait donc être un service de l’État qui donne, in fine, l’autorisation de travaux à partir du premier euro.

Ce que n’a pas du tout compris François de Rugy, c’est qu’il n’a pas un seul instant pensé aux Français, et notamment à ceux qui sont les moins aisés. Il n’a pas compris que cela pouvait choquer. Ce qui choque, ce n’est pas que François de Rugy eût le droit ou pas de se payer des dîners de luxe. La République les vaut bien, parfois. Ce qui choque, c’est le principe de servir du vin qui coûte un RSA par bouteille de 75 centilitres. Ne pas comprendre que cela choque, surtout après des semaines de manifestations de gilets jaunes, c’est une faute politique grave, c’est montrer qu’on ne comprend rien aux Français, à leurs conditions précaires pour certains, qu’on reste égocentré sur sa petite personne et qu’on pense plus à se servir qu’à servir, qu’a se défendre qu’à défendre l’intérêt général. Celui qui pense en priorité aux Français (et pas à son injuste aventure qui lui a coûté un ministère) aurait immédiatement compris que la première chose à leur dire, c’était de présenter ses excuses, de montrer qu’il comprenait effectivement la raison du scandale, et même, pourquoi pas ? de faire œuvre de pédagogie en expliquant que oui, ces dîners étaient très luxueux, mais qu’il fallait aussi montrer une certaine image de la France.

François de Rugy ne sera donc pas une "affaire" (la justice ne devrait avoir rien à y redire), mais sera sûrement un cas politique intéressant peut-être dans les manuels d’histoire politique. Voici un homme qui a fait de la transparence son cheval politique depuis le début de sa carrière, au point qu’il est souvent allé, dans son comportement, au-devant de la loi, et c’est très estimable. On peut comprendre qu’il trouve injuste d’être épinglé sur justement ce sujet-là (c’est un peu la même chose que lorsque François Bayrou a dû renoncer à défendre sa loi de moralisation de la vie politique). Mais sa carrière, tout le monde s’en fiche, à part lui et son entourage. Ce qui compte, c’est l’action politique. Or, le fait de ne pas comprendre où se situe le scandale démontre une chose qui est incontournable. C’est son éloignement des préoccupations et de la vie des Français. Et cela peut se comprendre : n’ayant jamais vécu que de la politique, comme collaborateur d’élu puis comme élu, François de Rugy a toujours vécu dans une sorte de vase clos, sans comprendre dans ses tripes la problématique des fin de mois qui concerne une très grande majorité des Français, même certains que l’on ne pourrait pourtant pas décemment considérer comme défavorisés.

Jean-Luc Mano, l’un des conseillers en communication de cette classe politique, a résumé le 23 juillet 2019 sur LCI la situation (avant le passage du 20 heures) par cette formule qui disait en substance : François de Rugy a montré qu’il n’était pas en infraction avec la loi, qu’il était honnête, mais aussi qu’il n’avait aucun sens politique. C’est cela l’essentiel de la leçon à tirer de cette "séquence". Si François de Rugy a été incapable de trouver les mots pour se justifier lui-même, comment pourrait-il convaincre les Français de faire la transition écologique et comment pourrait-il les convaincre que c’est en payant des taxes supplémentaires ? Il n’est déjà pas capable de se sauver lui-même, alors comment pourrait-il sauver la planète ?

Sylvain Rakotoarison
25 juillet 2019

agoravox.fr


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