Ray Bradbury, l’intégrale !

Reçu de Cristina Castello
lundi 24 décembre 2007
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par François Xavier


Si Bradbury est l’auteur de science-fiction le plus lu en France ce n’est certainement pas un hasard : son œuvre est imprégnée d’une rare sensibilité et d’une profonde et précise étude des mœurs en devenir. Ses livres sont le juste reflet de ce que pourrait être notre société de demain si par mégarde on laissait dériver un peu trop les interdits …

Par les temps qui courent il est grand temps de se replonger dans ces chefs-d’œuvre de l’anticipation. Considéré comme l’un des trois piliers de la science-fiction du XXème siècle, avec Le Meilleur des mondes et 1984, Fahrenheit 451 est la parabole parfaite d’une société totalitaire qui se donne des allures libérales et semble se préoccuper du bien de tous. "Consommez, nous penserons pour vous". Cela ne vous rappelle rien ?

Insidieusement, les lois européennes, qui supplantent nos textes nationaux, ne sont ni plus ni moins que les arcanes d’un système répressif qui tendra à contrôler les faits et gestes de tout un chacun. De la future carte Vitale dont la puce gardera toute la mémoire de vos actes médicaux – au premier fameux carnet de vaccination électronique afin de pouvoir punir ceux qui ne veulent pas sombrer dans la politique obligatoire du vaccin à tout prix, même s’il est nocif pour la santé, mais tellement gratifiant pour les dividendes des grands laboratoires – ou encore les futures étiquettes aux codes barres munies de puces émettrices d’un signal radio qui, depuis chez vous, enverront des informations pour suivre ce que vous mangez, buvez, lisez ; bref, consommez, pour mieux vous téléguider vers les têtes de gondoles …

Tout cela est parfaitement décrit, analysé, pressenti dans Fahrenheit 451. Dans une dystopie très détaillée, cette fable du pompier qui brûle les livres dont la détention est prohibée, démontre bien jusqu’où le pouvoir politique peut aller, et la manière dont, perfide, il manipule à volonté les citoyens trop dociles par des déclarations alambiquées et des effets de manches.

On suivra le pompier Montag avec délice quand le doute commence à s’insinuer dans son esprit, quand le désir de lire, d’apprendre, de ressentir s’empare de lui et qu’il franchit le Rubicon. Devenu un terroriste (tiens, lui aussi ?) parce qu’il a choisi de résister, il est considéré comme un dangereux criminel et poursuivi sans relâche … François Truffaut a porté à l’écran, en 1966, cette quête impossible pour échapper à la température (451° Fahrenheit) à laquelle la liberté se consume.

A lire d’urgence dans toutes les écoles, grandes et petites !

Voici donc, après Trois automnes fantastiques et De la poussière à la chair …, le troisième tome d’une intégrale Bradbury que Denoël érige en fer de lance de sa collection de SF comme l’un des derniers phares encore en service pour dessiller les yeux du monde. La SF n’est pas qu’un genre de littérature mais bien une arme d’humanité pour transporter le lecteur vers le futur et lui donner les clés de décryptage des discours politiques et économiques tenus par de grands experts en lavage de cervelle. L’anticipation est trop souvent dénigrée, au même titre que le polar, alors qu’elle est une photographie de la société en devenir, comme le polar l’est de la contemporaine. Nier cela est nier l’évidence, mais l’absence de réelle couverture médiatique (on peut se demander pourquoi ?) fait qu’à de trop rares occasion, la SF est sortie de son bocal pour une exhibition, avant que l’oubli ne s’abatte de nouveau sur l’autel des publications, dans l’attente d’une autre occasion

… Mais la SF est là, et bien là, au quotidien, et même si les médias généralistes la boude, ne commettez pas cette erreur, et laissez-vous porter par l’enchantement des mondes imaginaires, ou effrayez par la description détaillée des sociétés de demain dominées par des gouvernements totalitaires … Dans tous les cas vous en ressortirez grandis.

Fahrenheit 451 est un livre à part aussi par sa genèse : Ray Bradbury l’écrit en neuf jours, en 1953, dans les sous-sols de la bibliothèque de l’Université de Los Angeles (pour 9,80 $ de location de machine à écrire) il devient ensuite, au fil des années, une pièce de théâtre en deux actes et un livret d’opéra … Depuis, il n’aura eu de cesse de foudroyer les destins de ceux qui l’auront croisés, comme quoi, d’un livre, l’on peut garder autre chose qu’un souvenir ou une impression.

Les Chroniques martiennes (écrites entre 1947 et 1949 – et qui nous emmènent dans le monde de 2030 à 2039), en vingt-quatre nouvelles incisives et décapantes, où la vivacité n’a de cesse de rivaliser avec la crédibilité, à l’image de cette maison virtuelle mais tellement d’actualité de nos jours où le Net et les écrans plats sont légions, n’en demeurent pas moins teintées de mythologie et de poésie. Ce n’est pas, à proprement parler, de la SF ; cela se passe en des temps futurs, mais les canons du genre sont, paradoxalement, broyés et contournés pour nous donner des récits loin des détails techniques et des lois de la physique. Comme toute chronique, même martienne s’entend, l’on aborde avant tout la place de l’humain dans ce grand concert d’inventivité et de métaphores. Ce sont des apartés shakespeariens voire des songeries vagabondes, des visions nocturnes, des rêveries, des singeries qui portent aux nus les contreforts de l’âme humaine confrontée à l’impossible …

Quant aux Pommes d’or du soleil, recueil de nouvelles dont le titre est tiré d’un vers de Yeats, elles offrent à l’allégorie une place de choix. Composées en de courts feuillets, selon la méthode américaine et respectant à la lettre la norme du genre – les trois dernières lignes doivent asséner le coup de grâce dans une chute mémorable – elles signent la marque d’un immense auteur. Mais elles laissent aussi percevoir, comme un deuxième degré, comme si son auteur s’amusait à nous distiller de petites notes de musique dans un espace saturé de bruit, pour bien nous faire ressentir que la beauté du monde n’est pas une évidence, et que veiller à en conserver la source est notre devoir à tous …

Trois œuvres majeures au sens politique fort et au plaisir sans cesse renouvelé ; à lire et à relire …

Ray Bradbury, Fahrenheit 451 (avec la préface à l’édition du cinquantième anniversaire) suivi de Chroniques martiennes et Les pommes d’or du soleil, coll. "Lunes d’encre", traduits de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Chambon, Henri Robillot et Richard Negrou sous le contrôle de Philippe Gindre, Denoël, novembre 2007, 743 p. – 29,00 €

lemague

François Xavier


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