Birmanie : la tentation terroriste

samedi 26 janvier 2008
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Quatre mois après les manifestations de moines qui ont fait tanguer la junte au pouvoir, la société birmane sombre dans le désespoir. Les arrestations massives, elles, continuent…

par Monsieur B.

Ancienne colonie britannique, la Birmanie a longtemps conduit à gauche, avec volant à droite. Jusqu’à ce que le général-dictateur Ne Win, voici 30 ans, décide du contraire. Depuis, les véhicules roulent à droite, tout en conservant le volant à… droite. De quoi donner au trafic routier une étrange allure. Sur les rares tronçons à quatre voies, les véhicules lents roulent sur la file de gauche et les dépassements se font sur la droite, visibilité oblige. Quant aux passagers des bus, ils sont condamnés à monter et descendre par la gauche, au beau milieu de la chaussée. Mais, de cette aberration routière, les Birmans n’en ont plus que faire. La révolution safran, les manifestations non-violentes conduites par les moines fin septembre 2007, a échoué.

Terreur sous ombrelle © baroug

Tel est le sentiment amer qui domine en Birmanie où beaucoup ont cru, voyant défiler en boucle sur les chaînes d’information du monde entier les images tournées à Rangoon, que la communauté internationale allait contraindre la junte au pouvoir à lâcher du lest. Il n’en fût rien et aujourd’hui il n’est pas rare de croiser des Birmans qui, à l’abri des oreilles indiscrètes, crachent leur mépris pour «  ces généraux corrompus et tueurs de moines, qui mènent le pays, pourtant riche, vers la famine. »

Ainsi, à l’arrière d’un vieux taxi brinquebalant dans les rues de Rangoon, ce participant aux évènements de septembre explique : «  Notre erreur d’appréciation remonte à 1988 où, en quelques jours, l’armée a massacré à huis clos des milliers de civils désarmés, moines, étudiants etc sans aucune réaction internationale. Pas d’images ! En 2007, la médiatisation a si bien fonctionné que la suite semblait aller de soi. D’autant que notre action coïncidait avec l’Assemblée Générale de l’ONU où, malgré les réticences chinoises et russes, le cas birman a été évoqué. »

Le Blues des toto


Ils ne sont plus aussi nombreux que dans les années 1995-1998, époque où Total posait son célèbre gazoduc. Mais les employés expatriés de Total en Birmanie et leurs familles, surnommés localement les Toto (du pluriel de Total) constituent encore la plus importante population occidentale au paradis des généraux. Les évènements de septembre ont été fort mal vécus par ces privilégiés. Non qu’ils aient été molestés par la soldatesque birmane mais, pour la première fois, ils ont entendu des paroles blessantes à l’encontre de leur entreprise. Leur mère nourricière, qui leur fournit le gîte, le couvert et l’école de leurs enfants serait ainsi l’un des principaux responsables du maintien au pouvoir de la junte… Pire encore : alors que les mesures de sécurité les plus strictes leur interdisent tout contact avec des personnes non autorisées par la hiérarchie ou encore de sortir de Rangoon sans escorte, ils ont été accusés de soutenir un régime que plus personne ne défend depuis qu’ils ont ouvert le feu sur les moines. Paris a dépêché une équipe de soutien psychologique. Ambiance...

Pour cet ex-universitaire rencontré dans une librairie de Rangoon, l’échec de la révolution safran doit aussi s’analyser au regard de 1988. « L’espoir né de la médiatisation internationale a fait oublier que la Birmanie est devenue un enjeu énergétique majeur. Et que les exploitants des gisements gaziers qui traitent avec les généraux n’ont aucune envie de changer de partenaires. »

Pour ne rien arranger, les arrestations de civils continuent et se déroulent de nuit. Certains sont relâchés, d’autres disparaissent sans laisser de traces et sans qu’aucun décompte fiable n’existe. Il en va de même pour les moines, bien moins nombreux à arpenter les rues pour l’aumône. Là encore, pas de décompte entre les arrestations et ceux qui sont défroqués puis renvoyés dans leurs villages d’origine. Dans les grandes villes, la junte a même doté leurs monastères d’un poste de garde policier.

Corollaire du désespoir qui a envahi la société birmane, désormais convaincue de l’échec du changement sans violence (prôné par la Nobel de la Paix Aung San Suu Kyi), des opposants de l’intérieur issus de la société civile n’échappent plus à la tentation terroriste. Sans enthousiasme, un de leurs sympathisants affirme : « En Irak, en Afghanistan, au Sri Lanka, au Népal, on négocie avec les poseurs de bombe. Pourquoi pas en Birmanie ? De toute façon, en 45 ans, les généraux n’ont jamais négocié avec des pacifistes, ils les écrasent ! ». Signe prémonitoire ? Le 11 janvier, une bombe a tué une femme dans la gare de la nouvelle capitale érigée par les généraux, Pyinmana. C’était la troisième petite explosion en 24 heures, annoncée par la junte.

Le rôle trouble de la Thaïlande

Depuis que la Thaïlande est cliente du gaz birman (merci Total), Bangkok n’a eu de cesse de soutenir la junte de Rangoon. Il faut dire que les généraux des deux pays font de juteuses affaires entre eux… Le soutien thaïlandais s’est avéré particulièrement précieux pour Rangoon lors des manifestations de septembre. La Thaïlande a tout simplement bloqué toute possibilité pour les deux principaux mouvements de guérilla encore en conflit avec la junte birmane de venir en aide aux manifestants. Les armées Karen et Shan, qui alignent toujours quelques milliers de combattants aguerris adossés à la frontière birmano-thaïe, ont vu les troupes d’élite birmanes quitter leurs positions pour renforcer le dispositif répressif à Rangoon et Mandalay. Se préparant à passer à l’offensive, les chefs guérilleros ont reçu la visite des chefs du renseignement militaire thaï qui leur ont fait comprendre que toute exploitation de la situation aboutirait à l’expulsion de leurs familles et leur interdirait définitivement l’accès au territoire thaï, gage de leur survie.

Quand on sait que depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, Bangkok n’a jamais rien décidé sans l’aval de Washington, difficile de penser que leur actuelle politique à l’égard de Rangoon échappe à la règle. La Maison-Blanche, si prompte à soutenir Aung San Suu Kyi et à condamner « l’avant-poste de la tyrannie » que constitue à ses yeux la dictature birmane jouerait-elle double jeu ? Dans ce contexte, la déclaration de Bernard Kouchner en tournée en novembre dans les pays du sud-est asiatique vantant «  les bienfaits pour les peuples birman et thaïlandais du gazoduc de Total » — la principale source de devises de la junte — prend tout son sens. Avis aux démocrates birmans : ne confondez pas opinion publique internationale et communauté internationale.

bakchich.info


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